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31 décembre 2012 1 31 /12 /décembre /2012 10:20

LES GRANDS CRUS D'ANDLAU SELON...

 

 

Après 14 étapes sur la longue route des Grands Crus alsaciens un constat s’impose : j’avance beaucoup trop lentement pour espérer arriver au bout de mon projet d’étudier tous les terroirs classés de notre vignoble.
Je vais donc profiter de mon arrivée à Andlau pour accélérer l’allure : après Mittelbergheim et son Zotzenberg la descente nord-sud de la route des vins d’Alsace me conduit dans ce petit village qui ne possède pas moins de 3 Grands Crus sur son ban communal.
L’occasion était vraiment trop belle pour ne pas âtre exploitée…me voilà donc pour la première fois face à un vigneron pour décrypter les mystères de 3 Grands Crus d’Alsace : c’est parti pour une quête complexe mais passionnante en compagnie d’Antoine Kreydenweiss face au Wiebelsberg, au Kastelberg et au Moenchberg

1Les coteaux du Kastelberg et du Wiebelsberg vus du sommet du Moenchberg.

Bien des choses ont déjà été écrites sur ces terroirs et un angle d’approche original et intéressant est à priori difficile à définir…mais je vais quand même essayer de relever le défi.
Je vous propose de me suivre dans mes ballades personnelles avec un peu de théorie (le socle nécessaire à une bonne compréhension), des documents photographiques et surtout des rencontres avec les vignerons qui travaillent dans ces parcelles classées.
Bon, ça je l’avais déjà dit…mais c’est pour les nouveaux.

 

Cachée au pied du massif vosgien, Andlau est une bourgade au charme discret qui compte aujourd’hui près de 1900 habitants et qui sur le plan administratif fait partie du canton de Barr.

 

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Ce village est situé dans la vallée de l’Andlau, une petite rivière qui prend sa source près du Champ du Feu et qui se jette dans l’Ill à quelques kilomètres au sud de Strasbourg. 

 

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Andlau, un village blotti au pied des Vosges
 

Malgré ses dimensions relativement modestes, Andlau est un village dont la richesse architecturale et historique en étonnera plus d’un.
Bien que facile à prononcer (pour une fois…) le nom du village a une origine très complexe, mais tout le monde s’accorde à penser qu’il est lié à celui de la rivière éponyme. 

 

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L’Andlau qui serpente entre les maisons du village.
 

Jusqu’à la fin du IX° siècle la vallée de l’Andlau s’appelait le « Val d’Eléon » par la suite la rivière et le village changèrent de nom à maintes reprises. Dans « La Grande Encyclopédie des lieux d’Alsace », M.P. Urban répertorie plusieurs toponymes avérés : le premier, Andelacum, fut germanisé en Andelaha en 886 par la suite la mémoire historique comporte une bonne dizaine de noms plus ou moins vérifiés comme Andeloha en 999, Andelach en 1126 ou Andela en 1257.
En 1857, pour se distinguer d’une commune de Haute-Marne nommée Andelot, Andlau s’est appelé Andlau-au-Val et il faudra attendre le début du XX° siècle pour que ce village prenne son nom actuel. 

 

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Le blason de la ville.
 

La plupart des historiens sont convaincus que le site de ce village était déjà occupé à l’époque gallo-romaine, mais ce dont on est sûr c’est que l’origine réelle d’Andlau est liée à une personnalité marquante de l’histoire alsacienne : Richarde de Souabe, fille du comte d’Alsace Erchangar 1° de Souabe, devenue impératrice Carolingienne d’Occident après avoir épousé Charles le Gros.

 

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Sur la place de la mairie, la statue de la fondatrice du village en compagnie de l’ourse légendaire.

 

Vers l’an 880. Selon la légende, l’impératrice Richarde était au Mont St Odile où elle vit en rêve un ange lui dire : « à l’endroit où tu verras une ourse gratter la terre, tu élèveras une abbaye dédiée à la Vierge ». C’est en passant par la forêt du Val d’Eleon que Richarde vit une ourse gratter la terre puis venir se coucher à ses pieds ; Richarde repéra ce lieu et y fit édifier une abbaye qui prospéra rapidement : la bonne réputation de cette institution attira en grand nombre les jeunes filles de la noblesse d’Alsace et d’Allemagne.

 

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Statue de Sainte Richarde dans la nef de l’abbatiale Saint Pierre et Paul.
 

L’empereur Charles le Gros étant trop faible pour gouverner son royaume c’est à Richarde que revint cette délicate fonction, qu’elle exerça jusqu’au jour où les nombreux courtisans jaloux convainquirent l’empereur de répudier son épouse. Elle se retira dans son abbaye où elle finit ses jours dans la prière et les bonnes œuvres ; elle mourut en l’an 900 et fut canonisée en 1049 par le pape Léon IX (dont nous avons évoqué la mémoire lors de la précédente étape de notre route des Grands Crus).
 

 

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L’abbatiale vue du coteau du Kastelberg.
 

En souvenir de cette légende, l’ours est omniprésent à Andlau : dans l’église, dans les bâtiments conventuels, dans les cours et les jardins où il surmonte puits et fontaines.

 

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L’ours sur le puits de l’ancien cloître et sur la place centrale du village.


Au cours des siècles, l’abbaye dont l’église fut consacrée par le pape Léon IX, devient un lieu de pèlerinage dédié à la Vierge auquel se rajoute le culte à Sainte Richarde. Cet afflux de pèlerins a nécessité la construction de nouvelles maisons et c’est ainsi que se développa peu à peu le village autour de ce lieu sacré. La noblesse de robe et d’épée ainsi que des ordres chevaleresques comme les Templiers ou les Chevaliers Teutoniques, séduits par la beauté du lieu et peut-être aussi par le charme des gracieuses pensionnaires de l’abbaye, libres de tout serment religieux, s’installèrent dans la cité. 

 

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La Commanderie (XVIII° siècle) est édifiée sur le site d’une ancienne maison appartenant à l’Ordre Teutonique.

 

Notre Dame de la crypte d’Andlau est un des plus anciens pèlerinages d’Alsace et l’église abbatiale Saint Pierre et saint Paul est un des monuments les plus importants de l’art roman dans notre région.

 

12Le porche roman de l’abbatiale…

 

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…et la crypte du XI° siècle où on trouve un reliquaire et un ours…évidemment !


En 1364, l’abbesse de l’abbaye donna cette petite ville en fief à l’une des familles nobles les plus illustres d’Alsace : la famille d’Andlau.
Cette lignée dont les origines remontent au bas Moyen-Age est l’une des plus anciennes de la noblesse française : liés à de nombreux personnages de l’histoire de France les sires d’Andlau ont dirigé cette cité jusqu’à la Révolution. Ils sont à l’origine de l’édification et des châteaux qui dominent la vallée (durant le XIII° siècle) et de la fortification de la ville au XV° siècle.
 

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La vieille ville avec le majestueux bâtiment de la Seigneurie, ancien hôtel noble des comtes d’Andlau


Pour pourvoir aux besoins de tous ces pèlerins des vignes sont replantées sur les versants ensoleillés tout autour du Val d'Eleon. Depuis ce temps, la tradition de la vigne ne s’est jamais démentie à Andlau.
La proximité de la rivière favorisa l’implantation de moulins et, même s’il n’en reste plus qu’un seul aujourd’hui, on n’en dénombrait pas moins de 21 au milieu du XIX° siècle.

 

 

Comme je l’ai déjà évoqué plus haut, Andlau et ses environs regorgent de richesses historiques et architecturales qui combleront les visiteurs les plus exigeants :
- dominant le village d’Andlau, le château du Spesbourg, construit en 1247 a été classé monument historique en 1967

15Le Spesbourg vu du Kastelberg
 

- véritable citadelle granitique à deux tours le château du Haut-Andlau, construit en 1246 a été classé monument historique en 1926. Racheté en 1818 par le comte Antoine d’Andlau pour le sauver de la destruction ce château appartient toujours à la famille d’Andlau qui continue d’œuvrer pour son entretien par l’intermédiaire de l’Association des Amis du Château crée par le comte Guillaume d’Andlau
 

 

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Le Haut-Andlau vu de Mittelbergheim
 

 

- l’abbatiale Saint Pierre et Paul, liée à l’histoire originelle du village, regroupe les styles roman, gothique et classique

 

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La nef de l’abbatiale et sa chaire sculptée de style baroque.
 

- la chapelle Saint André dont l’édifice primitif remonte à l’époque carolingienne.
 

 

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La chapelle au milieu des vignes.
 

- la Seigneurie datant du XVI° siècle fut la résidence des comtes d’Andlau jusqu’à la Révolution. Aujourd’hui, ce superbe bâtiment accueille le « Centre d’Interprétation du Patrimoine ».
 

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La Seigneurie sous le regard de l’ours.
 

 

- la tour des Sorcières qui date du XV° siècle est un vestige des anciennes fortifications

 

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- le centre historique d’Andlau où on pourra admirer des maisons de vignerons construites entre le XV° et le XVIII° siècle.

 

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Une rue d’Andlau.
 

Le touriste plus sportif pourra évidemment profiter des nombreuses possibilités de randonnées et de circuits VTT entre vignes, forêts et châteaux au départ de ce village si proche de la montagne vosgienne…attention ça grimpe sec !

Avec pas moins de 3 Grands Crus, des terroirs très originaux, un sentier viticole et une série de vignerons réputés qui attendent les œnophiles dans leurs caveaux, on pourrait presque dire qu’en plus d’être un lieu de pèlerinage chrétien, Andlau pourrait légitimement revendiquer la reconnaissance comme haut-lieu du culte bachique.

 

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A y regarder de plus près on constate que le moine jovial du Moenchberg ne courbe pas l’échine par dévotion mais bien sous le poids d’un tonnelet de vin…d’Andlau sans doute.
 

 

 

Le travail sur la première partie concernant le village d’Andlau fut particulièrement intéressant, tout en respectant néanmoins une routine maintenant bien installée depuis 14 étapes effectuées sur cette longue route des Grands Crus d’Alsace.
La seconde partie relative à l’étude des terroirs s’annonce plus compliquée :
3 Grands Crus d’un coup, il va falloir travailler dur et changer un peu de méthode !

Après une étude documentaire et une première visite approfondie in-situ, j’ai pu me rendre compte que les Grands Crus d’Andlau partagent plusieurs points communs :


1. Leur petite taille : avec une superficie de 5,82 hectares le Kastelberg est le deuxième plus petit terroir classé d’Alsace (après le Kanzlerberg), le Moenchberg (11,83 hectares) se trouve à la cinquième place et le Wiebelsberg (12,52 hectares) occupe le sixième rang du classement par ordre de taille des 51 Grands Crus.
En y regardant de plus près la surface totale des 3 terroirs est plus de 2 fois plus petite que le Pfersigberg que j’ai étudié lors de ma précédente étape.
 

 

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Le Kastelberg et ses terrasses, au fond le château du Spesbourg

 

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Le Wielbelsberg et sa coiffe sylvestre.

 

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Le Moenchberg en pente douce dominant les premières maisons d’Eichoffen.


  2. Leur découpage assez simple : délimités par des chemins nettement dessinés ils forment des arcs plus ou moins bombés sur le versant sud/sud-est d’une colline. Le Kastelberg est très arrondi, le Wiebelsberg un peu moins et le Moenchberg est plutôt allongé.
 

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Le Kastelberg

 

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Le Wiebelsberg

 

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Le Moenchberg
 

3. Leur enracinement très profond dans l’histoire de la viticulture en Alsace : l’origine de la culture de la vigne sur les coteaux autour d’Andlau remonte probablement aux temps de l’occupation romaine mais on sait avec certitude que les versants sud de la vallée d’Andlau étaient complantés de vignes dès le VII° siècle. Les premières traces écrites relevant l’extrême qualité de ces terroirs datent du XI° siècle, grâce notamment au pape alsacien Léon IX qui s’approvisionnait directement à Andlau pour remplir les caves du Vatican.
Par la suite ce sont les abbayes qui ont rationalisé et développé la production des vins de cette vallée : l’abbaye d’Andlau pour le Kastelberg et le Wiebelsberg et l’abbaye d’Altdorf pour le Moenchberg. La mainmise des religieux sur ces Grands Crus transparaît même dans le nom de deux d’entre eux :
- le Moenchberg se traduit par « mont des moines », un nom qui fait directement allusion aux bénédictins d’Altdorf.
- le Wiebelsberg, « mont des femmes » (Wieb signifie femme en alsacien), tiendrait son nom des demoiselles de l’abbaye Sainte Richarde, ou peut-être de l’église Saint Michel qui surplombait la colline autrefois (Wiebelsberg serait alors la déformation de Michelsberg).
- le Kastelberg est le seul dont le toponyme a gardé un caractère profane car ce coteau anciennement appelé Castelberg fait référence aux « Caschte », (« terrasses » en alsacien), taillées dans ses pentes abruptes. Le Kastelberg est donc le « mont des terrasses ».
Dans son ouvrage « Alsace, une civilisation de la vigne », l’historien Claude Muller signale que dans la première moitié du XVI° siècle, les abbayes d’Andlau développent un commerce de vin particulièrement florissant.
Curieusement, ces vignobles situés à quelques kilomètres de la capitale alsacienne ne sont jamais tombés dans l’escarcelle des Princes-Evèques de Strasbourg pourtant omniprésents dans l’histoire de notre vignoble.

 

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Vue du Moenchberg, la flèche de la Cathédrale de Strasbourg (au centre de l’image).
 

Amoureux d’Andlau et du Kastelberg, Jean-Louis Stoltz (1777-1869), un officier de santé des armées, s’est établi dans ce village au moment de sa retraite et, après avoir rédigé sa célèbre « Ampélographie des vins d’Alsace » (1852) il recensa et classifia les meilleurs terroirs viticoles alsaciens.
Ce travail a été utilisé plus d’un siècle plus tard pour établir la liste des Grands Crus d’Alsace : sachant cela, on ne s’étonnera plus de voir que le Kastelberg, le Moenchberg et le Wiebelsberg figurent parmi les premiers terroirs classés en 1983. 

 

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L’ouvrage de J.L. Stoltz toujours disponible…

 

 

Ce passé commun ne doit pourtant pas nous faire oublier que, malgré leur proximité géographique, les Grands Crus d’Andlau ont des caractéristiques propres particulièrement marquées : l’identité très forte de chaque terroir justifie pleinement leur différenciation légale.

Sur le plan géologique la diversité des sols autour d’Andlau est un modèle parfait de cette mosaïque complexe qui rend le vignoble alsacien tout à fait unique.

Le Kastelberg est délimité sur un coteau extrêmement pentu (déclivité de 45% dans certains secteurs sommitaux) à une altitude comprise entre 240 et 315 mètres.
 

 

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Pentes impressionnantes dans le secteur central du Kastelberg.
 

Le sol du Kastelberg est unique en Alsace : taillé d’un bloc dans des schistes de Steige ce terroir présente une unité géologique quasi-parfaite.
Cette roche dure et noire datant de l’ère primaire (silurien – 430 millions d’années) a été cuite au contact du magma granitique pour former un assemblage compact de grains de quartz de lamelles de mica et de chlorite.
 

 

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Un pied de vigne au centre du Kastelberg…l’image parle d’elle-même !
 

 

Dans la partie haute du Kastelberg, il y a quelques affleurements de granit par endroits et le sol en bas de coteau est un peu plus riche avec une pente plus douce.

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Le bas du Kastelberg…

34Avec un sol un peu plus riche…à peine !
 

 

Séparé du Kastelberg par un chemin qui matérialise la faille géologique, le Wiebelsberg, situé à une altitude entre 227 et 320 mètres, apparaît comme la continuité géographique du Kastelberg tout en se distinguant sur le plan géologique.

 

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L’est du Kastelberg et le Wiebelsberg séparés par une petite route.
 

Ce Grand Cru fait partie de la famille des terroirs gréseux : reposant sur un socle de grès vosgien supérieur composé de grains de quartz cimentés par une matrice siliceuse et ferrugineuse, le sol du Wiebelsberg est léger, sableux et de couleur brun-rose.
 

 

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Un jeune pied de vigne sur le Wiebelsberg.

La couche de sable gréseux est assez profonde sur la partie amont très pentue mais dans les secteurs en aval où la pente est moins forte, le sol devient sablo-argileux avec une présence importante de cailloux de grès colluvionnés au Quaternaire.
 

 

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Des rangs de vigne dans la partie supérieure du Wiebelsberg…

 

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…et une jeune vigne du domaine Kreydenweiss dans sa partie inférieure.

 

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Un pied de vigne en bas du Wiebelsberg.
 

Pour arriver au Moenchberg il faut sortir d’Andlau par la départementale qui passe à côté de la chapelle Saint André et qui mène vers Eichoffen. Situé à une altitude comprise entre 220 et 261 mètres, ce coteau aux pentes plus douces est classé parmi les terroirs marno-calcaires par Serge Dubs (Les grands crus d’Alsace).
 

 

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Les pentes douces du Moenchberg.
 

Sur le Moenchberg les sols fins et sableux sont assez profonds et constitués exclusivement de matériaux soliflués à l’ère quaternaire : la matrice est limono-argileuse avec une présence accrue de calcaire vers la crête et davantage de limon et d’argile dans les parcelles en bas de coteau.

 

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Un pied de vigne à mi-coteau sur le Moenchberg.
 

Le sol de ce grand cru comprend également une proportion variable de cailloux (10 à 30%) et de sables gréseux qui lui donnent un aspect brun-rose par endroits.
 

 

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Un pied de vigne dans un secteur plus gréseux du Moenchberg.
 

 

Au niveau du microclimat les trois grands crus présentent beaucoup de points communs mais également quelques différences. Les trois terroirs sont classés comme étant chauds et secs, grâce à leur exposition dominante au sud et à la protection des montagnes environnantes qui les préservent des vents glaciaux venus du nord et des précipitations venues de l’ouest. L’Andlau qui coule au pied du Kastelberg est considéré comme un régulateur thermique pour ce grand cru et peut-être aussi un peu pour le Wiebelsberg voisin, mais il est fort probable que ce dernier bénéficie également de l’effet rafraîchissant des nombreuses sources qui naissent dans la forêt qui coiffe.
 

 

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Le Wiebelsberg coiffé de sa forêt thermo-régulatrice.
 

 

Au niveau de la viticulture, le riesling est le cépage roi sur les 3 terroirs : locataire quasi-exclusif sur le Kastelberg et le Wiebelsberg, il partage la surface avec le pinot gris et le gewurztraminer sur le Moenchberg. Sur ce dernier, le riesling trouve son terrain d’élection dans les parties plus calcaires (conglomérats du Muschelkalk), le pinot gris s’épanouit dans les secteurs limoneux-marneux alors que le gewurztraminer se plaît davantage dans la zone plus argileuse en bas de coteau.
Malgré les pentes souvent très impressionnantes, de nombreuses parcelles sont enherbées et labourées et travaillées selon des méthodes biologiques ou bio-dynamiques. Comme le dit Remy Gresser « Notre rôle consiste à entretenir un environnement sain, où l’équilibre entre la faune et la flore permet à la vigne de réguler ses échanges avec le milieu naturel, le sol, l’eau et l’espace, qui participent au cycle de la vie ».
 

 

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Environnement un peu sauvage sur le Kastelberg…

 

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…plus « civilisé » sur le Moenchberg…

 

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…et la sentinelle du Wiebelsberg dérangée par ma présence.
 

Militant convaincu pour la mise en valeur des terroirs d’Andlau et actuel président du C.I.V.A., Rémy Gresser ne cache pas ses ambitions : loin des vins techniques et faciles d’accès qui « répondent à une demande à un moment donné » il est convaincu que ces grands crus sont avant tout des vins « culturels » qui constituent « le socle de l’histoire sur lequel se bâtit l’avenir ».
Les rieslings du Kastelberg sont des aristocrates qui ne se donnent pas au premier venu :  « Ce sont de grands vins pour de grands connaisseurs » selon Remy Gresser. Ce terroir schisteux que Claude Sittler qualifie comme étant « riche en minéraux fertilisants » confère à ces vins des personnalités uniques. Leurs palettes regorgent d’épices et d’herbes aromatiques et leurs structures viriles sont d’une noblesse incomparable.
Les rieslings du Wiebelsberg donnent dans l’élégance et le raffinement avec une silhouette svelte et une olfaction délicate où on peut retrouver des notes fruitées (raisin muscaté, pèche, pamplemousse…) et florales (acacia, rose). Les épices douces auront besoin d’un peu de vieillissement pour se révéler et compléter le registre aromatique.
Sur le Moenchberg, les rieslings sont plus flatteurs avec un fruité très avenant (groseille à maquereaux, rhubarbe) et des notes de fleurs printanières. Plus gras et plus gourmands en bouche avec une acidité agréable, leur générosité peut les faire paraître un peu arrogants dans leur jeunesse. Les pinots gris sont riches, amples et puissamment aromatiques (miel, coing…) et les gewurztraminers développent des arômes classiques de rose et de fruits exotiques avec une empreinte minérale discrète qui de définit après quelques années de bouteille.
Bien évidemment les Grands Crus d’Andlau demandent à vieillir pour s’exprimer pleinement : les Kastelberg ne devraient pas être ouverts avant 3 ou 4 ans mais leur optimum qualitatif se situe plutôt entre 10 et 15 ans.
Les Wiebelsberg peuvent s’apprécier jeunes pour leur côté juvénile et aérien mais, comme tout vin de terroir, ces crus gagneront en profondeur et en complexité avec l’âge.
Malgré leur côté séducteur très spontané, les Moenchberg sont de grands vins de garde, leurs puissants éléments constitutifs garantissent leur bonne tenue dans le temps… l’amateur patient pourra se régaler avec leurs expressions minérales subtiles et raffinées qui se seront révélées au vieillissement.

 

47Le kiosque au sommet du Kastelberg avec mon vaillant destrier (enfin, surtout vaillant dans les descentes…hélas !)
 

 

…ANTOINE KREYDENWEISS

 

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Les bâtiments du domaine Kreydenweiss sont situés au pied du Kastelberg, en face de l’imposante Abbatiale Saint Pierre et Paul et au bord de la rivière Andlau. C’est un ancien moulin édifié au XVII° siècle par les ascendants de cette famille, à la fois viticulteurs et meuniers.

 

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La maison Kreydenweiss
 

Dès le milieu du XIX° siècle, Alfred Gresser commença à pratiquer les premières mises en bouteille au domaine. Environ 100 ans plus tard, René Kreydenweiss épousa Denise Gresser et c’est ce couple de vignerons qui instaura et développa la vente directe de leurs vins au domaine.
En 1971, Marc Kreydenweiss prend la relève de ses parents et 10 ans plus tard il choisit de s’orienter vers la production de vins d’Alsace haut de gamme en baissant drastiquement ses rendements (à partir de 1983 le rendement moyen du domaine est passé à 40 hl/ha) et en développant la qualité de son travail en cave.
En 1989, Marc Kreydenweiss s’engage vers la biodynamie pour prolonger sa recherche d’exigence qualitative tout en inscrivant sa viticulture dans une démarche de développement durable et éco-responsable.
En 2004, Antoine Kreydenweiss, rejoint le domaine : après une solide formation en Bourgogne il commence à travailler en collaboration avec son père avant de prendre seul les rênes de son exploitation en 2008.

Que ce fut difficile de trouver un créneau compatible dans nos agendas respectifs pour pouvoir enfin organiser cette rencontre avec Antoine Kreydenweiss, qui me permettra de mettre la touche finale à mon article sur la quinzième étape de ma tournée parmi les terroirs classés alsaciens.
Mais au bout du compte on y est arrivé et je me retrouve avec grand plaisir en compagnie de ce jeune vigneron pour lui demander de nous faire partager sa vision personnelle de ces trois grands crus d’Andlau.

 

 

Comment définiriez-vous ces terroirs ?

« Le Kastelberg est un terroir très homogène » : pentu avec une grande unité géologique sur l’ensemble de la surface.
« Avec son orientation au sud et son sol recouvert de pierres noires, c’est un terroir très sensible aux effets du millésime » : en règle générale si l’année est chaude les vins seront amples et généreux mais si l’année est froide les vins seront particulièrement tendus.
Antoine compare le Kastelberg au Rangen qui selon lui exprime le millésime avec la même force.
« Les vins du Kastelberg demandent des élevages longs et se sentent mieux lorsqu’ils sont travaillés dans le bois…leur puissance leur permet même de digérer le bois neuf ».
Comme nous le verrons par la suite, Antoine Kreydenweiss a choisi d’augmenter considérablement la durée d’élevage de ses vins…il n’est pas impossible que ce terroir si particulier ait exercé une certaine influence sur ce vigneron dans le choix de ses modes de vinification.

Pour Antoine le Wiebelsberg se caractérise également par sa belle homogénéité géologique « c’est un sol de sable gréseux qui, contrairement à ce que l’on pourrait penser, n’est pas spécialement pauvre et ne craint particulièrement pas la sécheresse si les sols ne sont pas nus en été  ».
Sur ce Grand Cru les meilleures parcelles sont situées dans la partie la plus sableuse en haut du coteau mais les parties plus basses peuvent également se révéler très qualitatives.
« Sur ce terroir le choix du végétal est important » : pour la jeune vigne au bas du Wiebelsberg Antoine a utilisé des plants issus d’une sélection massale sur un porte-greffe riparia et le résultat s’est montré tout à fait satisfaisant.

Très différent des deux terroirs précédents le Moenchberg ne possède pas de véritable unité géologique « c’est un dépôt glaciaire suite à glissement de terrain ». Ce Grand Cru est généralement assimilé à la famille des terroirs marno-gréseux, mais pour Antoine les sols y sont plus complexes « il y a finalement assez peu de marnes mais on y trouve pas mal de grès dans certains secteurs ».
Contrairement aux apparences, les sols du Moenchberg sont assez pierreux : « Lorsqu’on creuse un peu on trouve vraiment beaucoup de cailloux et ils sont plus gros que sur le Wiebelsberg ».
C’est un terroir très précoce « Nous rentrons les raisins du Moenchberg dès les premiers jours de vendanges », malgré ceci, Antoine est convaincu que ce Grand Cru possède un terroir idéal pour élaborer des cuvées moelleuses (V.T. ou S.G.N.) : « Le Moenchberg produit des vins fruités avec une acidité mordante, incisive qui nécessite une présence de sucres résiduels pour s’équilibrer » .


Quels sont les cépages les mieux adaptés ?

Dans les faits, c’est le riesling qui domine largement sur ces trois terroirs classés mais d’après Antoine, les raisons qui ont conduit à ce choix d’encépagement sont très diversifiées d’un Grand Cru à l’autre.

- Sur le Kastelberg le riesling règne sans partage : « à ma connaissance ce cépage occupe 100% de la superficie du Grand Cru ». L’origine de ce choix radical est avant tout historique «  Jean-Louis Stoltz, qui a mis en valeur les terroirs d’Andlau dès le XIX° siècle, possédait une grande partie du Kastelberg et adorait le riesling… ». Par la suite la tradition s’est perpétuée « comme il s’est avéré que ce cépage engendrait de très grands vins sur le Kastelberg, les vignerons d’Andlau ont continué dans cette voie ».

- Sur le Wiebelsberg le riesling occupe presque toute la superficie aujourd’hui (95%). La raison principale de cet état de fait est liée à la nature du terroir qui convient nettement moins aux autres cépages « il reste quelques ares de muscat mais les vins issus de ce cépage sur ce Grand Cru ne me convainquent pas vraiment…le pinot gris occupe quelques parcelles et produit des vins très fins mais qui manquent un peu de personnalité ».

- Sur le Moenchberg le riesling a gagné beaucoup de terrain depuis quelques décennies, aujourd’hui il représente près de 70% de l’encépagement. « C’est un effet du classement de ce coteau en Grand Cru, car avant on y trouvait beaucoup de sylvaner »
Aujourd’hui, on peu regretter que les vignerons d’Andlau n’aient pas eu la même attitude que ceux de Mittelbergheim qui ont choisi le combat pour faire accepter ce cépage dans le cahier de charge de leur Grand Cru.
Au domaine Kreydenweiss par contre, le seul cépage planté sur le Moenchberg est le pinot gris « c’est mon père qui, après quelques dégustations comparatives de rieslings et de pinots gris issus du Moenchberg, a choisi le pinot gris pour exprimer au mieux ce Grand Cru ». Les deux parcelles très gréseuses situées, l’une à la limité supérieure du Moenchberg et l’autre à mi-coteau, permettent généralement l’élaboration d’une cuvée classée en Grand Cru et d’une cuvée de V.T. ou de S.G.N.

Pour conclure il est intéressant de relever le fait que le choix des cépages sur un Grand Cru ne répond pas exclusivement à une réflexion par rapport au terroir mais dépend également du poids de l’histoire et surtout d’impératifs commerciaux « la loi sur les Grands Crus a eu pour effet collatéral d’accélérer cette logique commerciale, mais aujourd’hui de nombreux vignerons commencent à se recentrer sur l’adéquation cépage/terroir et c’est une bonne chose ».


Quels caractères spécifiques ces terroirs transmettent-ils aux vins ?

Antoine Kreydenweiss n’aime pas trop parler de marqueurs olfactifs pour caractériser un vin « l’expression aromatique d’un vin est déterminée davantage par le millésime et le travail du vigneron que par le terroir ».
Hoppla, encore un vigneron qui ne va pas m’aider à progresser dans ma carrière de dégustateur…ça commence à bien faire !
« La nature du terroir imprime surtout sa signature dans la structure du vin » :

- les vins du Kastelberg possèdent « une colonne vertébrale acide solide et droite, un volume très large et un grain tannique très marqué ».
C’est un terroir très puissant dont on ressent la marque dès le pressurage « les jus du Kastelberg sont déjà si tanniques qu’ils sont vraiment peu agréables à goûter ».
Une des caractéristiques essentielles des vins nés sur ce Grand Cru est l’absence d’expression variétale « leur palette n’exprime que très peu le fruit mais plutôt des notes de plantes » (anis, menthe, camphre…)
Bien entendu, les Kastelberg sont des vins de garde par excellence « austères dans leur jeunesse, ils vieillissent très lentement », d’ailleurs Jean-Louis Stoltz prétendait qu’ils pouvaient se garder durant un siècle…

 

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- les vins du Moenchberg se distinguent par leur corpulence souvent imposante : une ossature épaisse et une chair généreuse qui ne donnent pourtant pas l’impression de lourdeur car « l’acidité très incisive issue du terroir apporte une fraîcheur à l’ensemble même dans les millésimes solaires comme 2009 ».
Face au temps les Moenchberg sont assez polyvalents : équipés pour défier les années avec facilités ils sont déjà très flatteurs dès leur prime jeunesse.

 

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- les vins du Wiebelsberg sont « accessibles et friands » même si l’acidité peut être très forte et la matière volumineuse l’ensemble donne toujours une impression d’élégance « du fruit, des fleurs et un corps finement dessiné ».
Antoine reconnaît être très sensible au charme des rieslings du Wiebelsberg « des vins qui remplissent la bouche tout en gardant une structure raffinée comme de la dentelle ».
Ces vins « plus accessibles et plus faciles à comprendre » que ceux du Kastelberg ne craignent pourtant pas le vieillissement « les Wiebelsberg peuvent être gardés 20 ans sans problème ».
 

 

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Sur le Wiebelsberg à la fin de l’automne…ambiance vaporeuse.
 

 

 

Y-a-t’il dans votre mémoire de dégustateur des vins qui vous ont aidé à vous faire une image de ce que devait être un Grand Cru ?

La nouvelle formulation de cette question qui avait bien inspiré Chistian Beyer lors de ma visite à Eguisheim, ne connaît pas le même succès auprès d’Antoine Kreydenweiss qui n’aime pas trop le concept de « modèle » lorsqu’on parle de vin. Il reconnaît volontiers que durant sa formation au Lycée Viticole de Beaune et chez Pierre Morey ou Jean-Louis Trapet, il a été influencé par les méthodes de vinification bourguignonnes « j’ai notamment compris à quoi servait l’élevage des vins ».
Mais il a aussi compris que le modèle bourguignon ne peut pas être appliqué tel quel aux vins d’Alsace « je ne cherche pas à reproduire un type de vin mais j’essaie de mettre mes connaissances en œuvre pour comprendre au mieux mes terroirs et pour les aider à exprimer pleinement leur potentiel et leur personnalité ».
Ce jeune vigneron est convaincu que dans son monde les certitudes sont très souvent un frein au progrès « je fais partie d’un groupe de vignerons (avec J.P. Rietsch, L. Rieffel ou P. Meyer entre autres) qui partagent leurs expériences pratiques pour continuer d’améliorer leurs vins ».
En résumé, Antoine Kreydenweiss considère que l’image de chaque Grand Cru est à dessiner chaque année et que ce sont plutôt les expériences partagées avec d’autres vignerons que le souvenir de bouteilles dégustées qui l’aident à évoluer et à progresser dans l’élaboration de ses vins.

 

 

Les vins du domaine : quelle conception ?

Au niveau de la viticulture, le domaine Kreydenweiss applique les principes de la biodynamie depuis l’année 1989 : « En suivant des conseils de François Boucher, mon père a fait partie de la seconde vague des vignerons qui se sont orienté vers cette philosophie ».
Les vignes demandent une présence humaine très soutenue : labour (au treuil sur le Kastelberg), binage, taille, ébourgeonnage, effeuillage…la plupart de ces opérations ne sont pas mécanisées.
Avec ces pratiques très exigeantes le rendement moyen du domaine Kreydenweiss se situe autour de 40 hl/ha.
Au niveau des vinifications, Antoine a fait le choix des élevages longs en contenants bois : foudres alsaciens, muids, demi-muids ou barriques.

 

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Une partie de la cave du domaine Kreydenweiss avec ses contenants en bois entourant un pilier en grès datant du XVII° siècle.


Influencé par sa formation bourguignonne et par ses échanges avec Jean-Pierre Rietsch, Antoine élève toutes ses cuvées durant au moins 11 mois. Ce procédé rend les structures acides plus raffinées (malo systématique) et stabilise naturellement les vins ce qui permet de réduire l’ajout de SO2 à la mise « Mes vins ont entre 40 et 80 mg/l de SO2 total après la mise ».
La production du domaine est exportée à 50%, 40% est distribuée par des cavistes ou des restaurateurs et le reste (10%) est vendu au caveau à la clientèle particulière.


Et dans le verre ça donne quoi ?

En guise de travaux pratiques pour illustrer ses propos Antoine me propose la dégustation de deux millésimes différents sur chacun des 3 Grands Crus.

Riesling Wiebelsberg :

2009 : le nez est encore très réservé, mystérieux et complexe il délivre avec parcimonie quelques notes de fleurs et de fruits blancs, la bouche est généreuse mais l’équilibre reste bien sec, la finale laisse une belle impression d’élégance et de distinction.
Elevée durant 2 ans sur lies, cette cuvée montre une certaine retenue au nez mais se libère en bouche pour nous régaler avec une matière puissante et gourmande. Très agréable à goûter aujourd’hui, ce vin mérite néanmoins qu’on l’attende encore un peu…je pense qu’il n’exprime pas encore tout ce qu’il a à dire !
(14° - SR 5,2 g/l – AT 6,9 g/l)


2008 : le nez est fin et délicat avec des notes de fleurs et d’épices sur un fond minéral assez marqué (le côté pierreux et salin se devine déjà à l’olfaction), la bouche est très élégante avec une matière longiligne, une acidité bien présente mais très « posée » et une finale qui possède une belle allonge saline.
Avec sa minéralité très profonde, ce vin garde cependant un caractère très aérien…un peu comme s’il s’appuyait sur son côté terrien pour mieux s’élever.
Un Wiebelsberg encore bien jeune mais déjà très abouti.
(13° - SR 4,6 g/l – AT 7,2 g/l)

 

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Pinot Gris Moenchberg :

2009 : le nez est délicat avec des notes de fruits blancs bien mûrs, en bouche l’équilibre est sec avec une matière puissante soutenue par une solide trame acide, la finale est finement tannique et rafraîchie par quelques beaux amers.
Ce vin surprend pas son équilibre bien tendu mais comble les sens par la finesse de son aromatique et la complexité de sa texture…Un pinot gris de haute gastronomie !
(14° - SR 4,4 g/l – AT 6 g/l)

2008 : le nez est très mûr avec des notes grillées et un fruité discret et légèrement confit, en bouche, l’attaque est très douce, la matière ample et joliment fruitée s’épanouit avec une belle harmonie, la finale est longue et sapide.
Sur ce Grand Cru, l’équilibre entre la richesse issue du terroir du Moenchberg et l’acidité particulière de ce millésime est splendide. Ce vin présente une cohésion et une plénitude d’une perfection rare.
(14° - SR 25,5 g/l – AT 6,1 g/l)
 

 

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Riesling Kastelberg :

2009 : le nez est pur mais très réservé, la bouche est concentré et très solidement structurée par une trame acide et tannique particulièrement puissante, la finale est très longue et profondément minérale.
Ce monstre endormi qui a suivi sans aucune difficulté l’exubérant Moenchberg 2008 est un très grand vin de garde « Il ne faudrait vraiment pas ouvrir cette bouteille avant 5 ans… »...la fête des papilles demande souvent un peu de patience !
(14° - SR 4,2 g/l – 6,2 g/l)

2008 : le nez s’ouvre su quelques notes de croûte de pain grillée avant de laisser la place à une palette d’une pureté confondante, eau de roche et discrètes nuances d’herbes aromatiques, la bouche possède une acidité mûre et profonde entourée par une matière très raffinée, la finale est bien longue et finement tannique.
Ce vin magnifique m’a fait immédiatement penser au superbe Meursault Goutte d’Or 2010 dégusté récemment au domaine Buisson-Charles : pureté cristalline, matière dense, équilibre vertical et tenue en bouche d’une noblesse absolue. Avec ce vin, on comprend pourquoi le Kastelberg est parfois assimilé à un Montrachet alsacien…
(12°5 – SR 3,5 g/l – AT 7,6 g/l)

 

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Comme d’habitude je conclurai cet article par un petit bilan sur cette quinzième expérience de visite approfondie de terroirs classés Grand Cru (attention je risque de me répéter…) :

- J’ai renforcé ma conviction qu’une bonne compréhension d’un vin passe évidemment par la dégustation mais s’enrichit considérablement si on fait la démarche d’aller sur place, sentir l’énergie des terroirs où il naît et rencontrer les gens qui le conçoivent…je ne boirai plus jamais des Grands Crus d’Andlau comme avant !

- Relevée depuis bien longtemps par le professeur Claude Sittler, la complexité géologique des terroirs d’Andlau constitue le modèle parfait pour expliquer l’incroyable diversité des sols du vignoble d’Alsace. Ce village du piémont vosgien possède non seulement une grande richesse architecturale et historique mais représente une étape irremplaçable pour tout amateur de vin désireux de comprendre un peu plus la subtile logique des terroirs alsaciens.

- Les vins qui naissent dans ce secteur traduisent à merveille les multiples expressions de nos cépages nobles sur ces coteaux géologiquement si différents : il y a les crus du Kastelberg, fougueux et profondément minéraux, ceux du Wiebelsberg, plus élégants mais également appuyés sur de solides bases minérales et ceux du Moenchberg, assez faciles à approcher mais puissants et complexes. A ces noms connus il faut également ajouter d’autres coteaux avec une identité bien marquée notamment celui où les Kreydenweiss produisent le remarquable riesling Clos Rebberg (Schistes gris de Villé).

- Antoine Kreydenweiss qui a une profonde conscience de la valeur du patrimoine que ses parents lui ont confié s’investit avec force et conviction dans son travail de vigneron pour continuer leur œuvre et porter encore plus haut la qualité des vins issus des terroirs andlaviens.
Il est très attaché au Kastelberg, Grand Cru mythique qu’il connaît parfaitement et dont l’exploitation lui demande des efforts parfois surhumains, mais qui est capable de générer des vins exceptionnels « Avec l’âge, les vins du Kastelberg dominent toujours les autres crus par un surcroit de complexité ».
Il n’est cependant pas insensible aux charmes des vins du Wiebelsberg, si séduisants dans leur jeunesse mais qui tiennent solidement leur place face au temps qui passe.
Pour le Moenchberg, il se montre très confiant car ce Grand Cru qui vit un peu dans l’ombre de ses deux prestigieux voisins est un terroir prometteur : la qualité des vins du Moenchberg est de mieux en mieux reconnue grâce à certains vignerons qui défendent ce Grand Cru avec ferveur « Philippe Maurer à Eichhoffen effectue un travail remarquable sur ce coteau ».
Promis, dès que j’aurai mis un point final à mon dernier article sur les Grands Crus d’Alsace, je referai une nouvelle tournée…il y a encore tant de grands vignerons à voir !

- Pour des renseignements complémentaires vous pouvez visiter le site du domaine et si vous voulez vous rendre sur place vous pouvez profiter de la journée « Portes Ouvertes » organisée chaque année au printemps.

- Merci à Antoine Kreydenweiss pour son accueil.

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29 mars 2012 4 29 /03 /mars /2012 11:40

LE PFERSIGBERG SELON…



Si depuis le début de mon projet d’étude des Grands Crus alsaciens, le choix de mes étapes bas-rhinoises repose sur le principe d’un tropisme nord-sud à partir de la « Couronne d’Or », celui des terroirs haut-rhinois n’obéit pas du tout à la même logique géographique…et en y regardant de plus près, on constate d’ailleurs qu’il n’obéit à aucune logique car les critères qui orientent mes choix ne sont absolument pas rationnels. Curiosité souvent, amitié quelquefois et parfois, comme c’est le cas pour ce Grand Cru, c’est pour répondre à la sollicitation d’un vigneron qui a manifesté l’envie de travailler avec moi.

Me voilà donc reparti pour une nouvelle aventure en compagnie de Christian Beyer pour tenter de comprendre un peu mieux les secrets du Pfersigberg d’Eguisheim.


 
Pfersigberg 0335 La partie centrale du Pfersigberg au pied du Schlossberg et de ses 3 châteaux.


Bien des choses ont déjà été écrites sur ces terroirs et un angle d’approche original et intéressant est à priori difficile à définir…mais je vais quand même essayer de relever le défi.
Je vous propose de me suivre dans mes ballades personnelles avec un peu de théorie (le socle nécessaire à une bonne compréhension), des documents photographiques et surtout des rencontres avec les vignerons qui travaillent dans ces parcelles classées.
Bon, ça je l’avais déjà dit…mais c’est pour les nouveaux.



Mes dernières étapes sur ma route des Grands Crus se déroulaient dans des villages connus pour être parmi les plus beaux de la route des vins : de Barr, à Mittelbergheim en passant par Niedermorschwihr, je peux dire qu’en tant qu’amateur de beaux paysages et de belles pierres, j’ai été plus que comblé.
Connaissant déjà bien la petite cité d’Eguisheim pour m’y être souvent promené, je sais que la série des sites remarquables ne se terminera pas avec cette 14° étape : je vais encore pouvoir partager avec vous quelques belles émotions dans un très bel endroit...une perspective plutôt réjouissante pour ce début d’année !
Hoppla c’est reparti !

 

Pfersigberg 0239
 

Situé à quelques kilomètres de Colmar, au milieu des collines-sous-vosgiennes, Eguisheim est considéré comme le « berceau du vignoble alsacien ». Ce village de 1600 habitants possède un patrimoine historique, architectural et viticole presque unique dans notre région : classé parmi Eguisheim offre au visiteur une sorte de « concentré » de culture alsacienne.

 

Pfersigberg 0340 Eguisheim vu du Pfersigberg au printemps
 

 

  Comme souvent l’origine exacte du nom du village est incertaine. Dans son livre « La Grande Encyclopédie des lieux d’Alsace », M.P. Urban propose deux hypothèses différentes :
- Eguisheim, qui s’est appelé Aginesheim en 770 puis Eginesheim au X° siècle, fait référence à un certain Egeno ou Egino, un descendant du duc mérovingien Aldaric et peut se traduire par « l’habitation d’Egino ». Par la suite Eginesheim devint Egisheim avant la francisation du toponyme avec l’ajout du « u » après le « g ».
- Eguisheim viendrait du toponyme Aksheim, avec une racine paléo-européenne « Ak » qui désignait « un lieu difficile d’accès, en lisière de forêt ou au pied d’un escarpement ». Le nom alsacien de ce village encore utilisé aujourd’hui par les dialectophones, « Exa », « Exe » ou « Ekse », nous fait penser que cette version est peut-être la plus crédible…

Des vestiges archéologiques trouvés dans les environs d’Eguisheim en 1865 prouvent que ce lieu a été occupé dès le paléolithique : Cro-Magnons, Celtes, Romains se sont succédé dans ce site du piémont vosgien en laissant de nombreuses traces de leur passage (nécropole protohistorique, voies et fortins romains, sépultures mérovingiennes et carolingiennes).
Du temps des Mérovingiens l’Alsace était gouvernée par des ducs dont le plus connu fut Aldaric que la mémoire alsacienne reconnaît comme le père de Sainte Odile (VII° siècle). C’est Eberhard, petit-fils d’Aldaric, troisième duc d’Alsace et neveu de Sainte Odile qui construisit le premier château autour duquel se développa la cité d’Eguisheim.

Comme nous l’avons évoqué plus haut, certains historiens pensent que c’est à un descendant d’Aldaric que ferait référence le nom du village.
La souveraineté de cette dynastie fut abolie par Pépin le Bref en 754 mais après la dislocation de l’empire carolingien au cours du IX° siècle les comtes d’Alsace reprirent les rênes du pouvoir dans la région. Ils édifièrent les 3 châteaux qui dominent Eguisheim et y résidèrent durant plusieurs siècles.
 

 

En 1002 Bruno (ou Brunon) d’Eguisheim-Dagsbourg naquit dans le château d’Eguisheim, il devint évêque de Toul en 1026 puis pape sous le nom de Léon IX en 1048.

 

545px-Blason Eguisheim.svgLe blason d’Eguisheim : Saint Pierre tenant une clé et un livre fermé…pour rappeler que l’un de ses descendants y est né.

 
Pfersigberg 0253La statue de saint Léon devant le château bas d’Eguisheim

 

D’autres sources historiques prétendent que le seul pape alsacien aurait vu le jour dans le château du haut Eguisheim situé sur le Schlossberg au dessus de Husseren où il reste aujourd’hui les ruines de 3 Châteaux : le Dagsbourg, le Wahlenbourg et le Weckmund.

 

Pfersigberg 0271Les 3 châteaux hauts d’Eguisheim dans l’ambiance brumeuse de l’hiver alsacien…


 
3 chateaux 1297985933
…les mêmes vus d’en haut.
 
Pfersigberg 0248En tous cas, sur les murs du château bas d’Eguisheim le doute historique est évacué…

 

A l’extinction des Comtes d’Eguisheim en 1225, les évêques de Strasbourg devinrent propriétaires du village. Entre 1257 et 1259 le château et le bourg furent fortifiés, Eguisheim fut élevé au rang de « ville » et resta rattachée au Haut-Mundat de Rouffach jusqu’à la Révolution.

 

img039Eguisheim vu du ciel avec le Château bas au centre et la structure concentrique des rues de la vieille ville

 

 

Durant le siècle qui suivit la Révolution Eguisheim connut une phase de prospérité grâce au commerce florissant du vin et c’est au début du XX° siècle (en 1902) que les vignerons d’Eguisheim s’unirent pour créer la première cave coopérative d’Alsace.

 
Pfersigberg 0242La maison Wolfberger à Eguisheim


Souvent saccagé au cours de son histoire plus ancienne, le village d’Eguisheim ne fut pas trop endommagé lors des deux conflits mondiaux du XX° siècle : contrairement à certaines localités voisines presque complètement détruites par les batailles et les bombardements de 1945, Eguisheim a été épargnée et a pu conserver une grande partie de son magnifique patrimoine architectural.

 

Pfersigberg 0268 

Au centre d’Eguisheim…de l’élixir d’Alsace !


Aujourd’hui, ce village pittoresque qui continue de prospérer grâce au tourisme et au vin constitue une autre destination de choix pour tout amoureux de l’Alsace.
Le promeneur féru d’histoire pourra flâner dans les ruelles d’Eguisheim pour admirer ses splendides maisons vigneronnes à colombages datant des XVI° et XVIII° siècles, ses cours dîmières et ses nombreuses fontaines.

   

Pfersigberg 0263Pavées ou non, les ruelles d’Eguisheim restent particulièrement pittoresques.
Pfersigberg 0265

 

 

    
Pfersigberg 0255Un rendez-vous avec l’histoire sur chaque maison du centre
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Pfersigberg 0266La cour dimière de l’abbaye de Marbach

 

 

Il ne manquera pas de s’arrêter devant l’église Saint Pierre et Paul avec son clocher gothique comprenant des parties romanes, son intérieur richement décoré où se trouve une rarissime statue de vierge ouvrante datant du XIII° ou XIV° siècle.

   

Pfersigberg 0257Le clocher et l’intérieur de l’église Saint Pierre et Paul
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2 Eguisheim l Vierge ouvrante 1Dans l’église d’Eguisheim : une vierge ouvrante en bois polychrome


 

Construit en grès jaune de Rouffach, sur la plateforme octogonale qui a conservé une partie de ses enceintes du XIII° siècle, le château des Comtes d’Eguisheim est accessible durant les visites guidées organisées par l’Office de Tourisme.
De style néo-roman, la Chapelle Saint Léon est a été édifiée à la fin du XIX° siècle dans la cour du château sur les fondations du donjon. Elle renferme un reliquaire avec une châsse qui contiendrait une partie du crâne du Pape alsacien béatifié.

 

Pfersigberg 0318Le Château bas d’Eguisheim et la Chapelle Saint Léon édifiés sur la plate forme et les murs d’enceinte du château médiéval.


Le touriste plus sportif pourra mesurer son endurance sur les 12 circuits VTT balisés à travers vigne et forêts sur les collines alentour où alors profiter des possibilités de randonnées dans le massif vosgien autour des 3 châteaux.
Le touriste œnophile pourra s’imprégner du terroir local sur le sentier viticole (une bonne heure de marche) avant de se rendre dans l’un des nombreux caveaux de dégustation pour partager des moments de convivialité avec un vigneron du village.
Le vin est particulièrement mis à l’honneur lors du 3°week-end d’août lors de la fête des vignerons « S’Wenzerfescht » comme on dit par ici…

 

Pfersigberg 0343Suivez le guide…

 
Pfersigberg 0243Beyer, Freudenreich, Ginglinger, Baur, Gaschy, Hertz…plus de 30 vignerons indépendants accueillent les œnophiles dans leurs caveaux.
 

 

 

Au risque de me répéter, je ne peux dire qu’une fois de plus que ce village magnifique est l’un des endroits incontournables (encore un !) pour celui qui veut s’imprégner de l’esprit du vignoble alsacien !


 

 

Le Grand Cru Pfersigberg est situé sur les bans communaux d’Eguisheim et de Wettolsheim. Avec une superficie de 74,55 hectares c’est le Grand Cru le plus étendu après le Schlossberg.

 Pfersigberg 0276


Bien que son nom d’origine alémanique signifie « colline des pêchers » personne ne peut affirmer que par le passé ce coteau ait fourni des pêches aux citoyens d’Eguisheim…par contre, comme nous le verrons plus loin, la qualité de sa production viticole fut repérée très tôt dans l’histoire du vignoble alsacien.

 

Pfersigberg 0326Vue sur le coteau le plus au nord du Pfersigberg autour du lieu-dit « Sundel »

 

 

Les parcelles sélectionnées dans la délimitation très complexe du Pfersigberg sont réparties sur trois coteaux à une altitude comprise entre 220 et 340 mètres et bénéficient d’une exposition sud-sud/est.
 

pfersigbLe tracé très complexe du Pfersigberg

 

 

Sans atteindre les déclivités de certains Grands Crus adossés directement au massif vosgien le relief du Pfersigberg est assez tourmenté avec des pentes parfois surprenantes.
Dans le secteur du Pfersigberg, le climat est continental et très sec avec des printemps chauds, des étés ensoleillés, des automnes longs et des hivers froids. Les vents dominants d’ouest qui perdent leur humidité sur le versant occidental du massif vosgien gagnent les collines alsaciennes sous forme de foehn : grâce à ce phénomène la région autour de Colmar est l’une des plus sèches de France.

 

Sur le plan géologique ce Grand Cru fait partie des terroirs à base calcaire et classifié par Serge Dubs dans la famille des calcaro-gréseux : ce sont des « sols bruns calcaires sur calcaires du Bajocien et gréseux sur conglomérats calcaires du Muschelkalk » (Les unités de paysage et les sols du vignoble alsacienCIVA).
Situé à l’extrémité nord du champ de fracture de Rouffach le Pfersigberg est constitué de terrasses calcaires recouvertes d’un sol assez caillouteux offrant des combinaisons minérales relativement diversifiées mais dont l’unité repose sur la présence dominante de conglomérats calcaires.
    

Pfersigberg 0319Un affleurement calcaro-gréseux et un pied de vigne sur le coteau nord.
Pfersigberg 0323

 

 

 
Pfersigberg 0339Vers les secteurs plus au sud les sols deviennent plus riches et plus profonds.

 

D’après Claude Sittler ces sols sont assez rares dans le vignoble alsacien : composés de « calcaires gréseux ou de grès calcaires (…) ils se réchauffent vite, mais caillouteux, sableux, aérés, microporeux et perméables à l’eau, ils conservent mal la matière organique. ». C’est le type même du terroir « relativement pauvre » que la vigne affectionne particulièrement.

 

Sur le plan historique, on sait que les tribus gauloises installées sur les terrasses qui accueillent les Grands Crus actuels (Eichberg et Pfersigberg) faisaient déjà la cueillette des raisins sur les vignes vierges qui proliféraient dans cet environnement. Les Gaulois ne sachant pas faire du vin, ce sont les Romains qui développèrent la viticulture en ce lieu : la légende prétend que c’est à partir des collines Eguisheim que se répandit la culture du vin en Alsace. En tous cas la présence romaine sur les lieux a été attestée par une tuile découverte en 1900 au pied du Schlossberg (la colline aux 3 châteaux) portant la mention « Prima Legio Martia », relative à un bataillon de légionnaires romains conduits par l’Empereur Dioclétien (284-305).
 

Par la suite, grâce au travail des moines dans les abbayes alsaciennes, la viticulture se développa et se rationalisa. Au XI° siècle les vins d’Eguisheim étaient déjà particulièrement recherchés et au XV° siècle toutes les cours du nord de l’Europe s’enorgueillissaient de posséder du vin ce cette région dans leurs caves.
Les deux lieux-dits classés d’Eguisheim sont identifiés dès le XVI° siècle : des traces écrites datant de cette période, comme des baux entre seigneurs et couvents, citent régulièrement le Pfersigberg comme un terroir de grande valeur.
 

Cette réputation d’excellence perdurera tout au long de l’histoire alsacienne : d’après Claude Muller, au XVIII° siècle la ville d’Eguisheim « jalouse de conserver la réputation que la qualité supérieure de ses vins s’était acquise (…) édicte un règlement portant défense sous peine de 300livres d’amende d’introduire dans la ville d’Eguisheim des vins de Herrlisheim, Pfaffenheim, Voegtlinshoffen et d’autres endroits où les vins sont de qualité inférieure » (« Alsace, une civilisation de la vigne »).
 

Comme partout en Alsace, après un XIX° siècle marqué par une politique très productiviste, la viticulture alsacienne déclina dans la première moitié du XX° siècle avant d’entreprendre une révolution qualitative après la seconde guerre mondiale. Pourtant, dès 1927, les vignerons d’Eguisheim n’hésitèrent pas à mettre à l’honneur le Pfersigberg lors de la première Foire aux Vins de Colmar.
 

Malgré ceci, le Pfersigberg ne fit pas partie des 25 premiers terroirs sélectionnés pour entrer dans l’appellation Alsace Grand Cru en 1983 et les viticulteurs durent attendre le décret du 17 décembre 1992 pour accéder à cette reconnaissance officielle.
 

En tous cas, lorsqu’on mesure la profondeur de l’enracinement historique du vin à Eguisheim on ne s’étonne plus de voir que les vignerons d’aujourd’hui utilisent encore largement le passé riche et dense d’Eguisheim pour communiquer sur leurs prestigieux terroirs.

 


Au niveau de la viticulture, le Pfersigberg est considéré comme un des terroirs d’élection du gewurztraminer : ce cépage occupe plus de 60% de sa superficie. Avec des printemps précoces et d’automnes prolongés ce Grand Cru offre à la vigne de longues périodes de végétation avec la possibilité d’atteindre des maturités idéales. Cependant, sur les secteurs où le sol est moins riche, le riesling a une très belle carte à jouer.
Lorsqu’on se promène sur les coteaux entre Eguisheim et Husseren on constate que la plupart des vignes sont conduites avec le souci de respecter l’environnement. Le désherbage chimique est rare et les rangs sont travaillés en fonction de la nature de la parcelle avec un enherbement dosé selon la richesse du sol.



    
Pfersigberg 0337Deux parcelles sur le coteau sud du Pfersigberg sur les lieux-dits « Vogelgesang » et « Unter Stich »
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Pfersigberg 0320

Une jeune vigne de riesling du domaine Beyer sur le « Sundel » (coteau nord), plantée en haute densité (10 000 pieds/ha)

 

 

Les vins du Pfersigberg ont la réputation d’être généreux chaleureux et accueillants. Certains prétendent qu’ils sont à l’image des 34 vignerons indépendants qui le servent...n’hésitez pas à vous faire une idée en vous rendant sur place, vous ne le regretterez pas.
Le gewurztraminer donne naissance à des vins puissants et suaves qui développent souvent une palette pleine de fleurs (rose, lilas) et d’épices orientales (safran, curcuma, girofle…).
Le riesling se caractérise par une belle vinosité et une charpente solide. Son profil aromatique est plus discret mais très complexe : il n’est pas rare d’y percevoir des notes fruitées (agrumes et fruits à noyau), florales (tilleul, violette), végétales et épicées (poivre, muscade).
Le pinot gris est nettement moins présent sur le Pfersigberg que les deux cépages précédents mais il génère des vins capiteux, souvent moelleux et très aromatiques.

Comme pour de nombreux Grands Crus les vins du Pfersigberg ont besoin d’un peu de temps pour que l’empreinte génétique du cépage et la marque du terroir résonnent en harmonie…après, tout n’est que raffinement, équilibre et complexité…

 

Pfersigberg 0333Une parcelle dans le lieu-dit cadastral « Pfersigberg » situé dans la partie centrale du Grand Cru

 

 

 

 

 

 

 

…CHRISTIAN BEYER

 


 Pfersigberg 0244


 

Le Domaine Emile Beyer se trouve sur la place centrale du village en face du château et de la chapelle : cette imposante maison est l’ancienne hostellerie « Au Cheval Blanc » où le célèbre Turenne a passé une nuit à la veille de la bataille de Turckheim en 1674.
En 1837, Antoine Beyer acheta cette auberge pour la transformer en maison vigneronne et implanter le domaine au cœur de la cité fortifiée.
Cinq générations plus tard, Christian Beyer dirige aujourd’hui cette belle exploitation qui a gardé le nom du grand-père « Emile », certainement, pour rendre hommage au travail accompli par cet illustre prédécesseur disparu prématurément, mais sûrement aussi comme un témoignage de ce profond ancrage dans l’histoire que la famille Beyer a toujours revendiqué.

   

Pfersigberg 0252La maison Beyer au cœur d’Eguisheim.
Pfersigberg 0347
 

Ma première tentative pour repérer les limites du Pfersigberg en solitaire s’étant soldée par un échec retentissant (je me suis lamentablement perdu malgré une carte IGN au 25/1000°…), j’ai demandé à Christian Beyer de commencer notre entretien par une promenade dans le vignoble afin de pouvoir découvrir in-situ le découpage extrêmement complexe de ce Grand Cru.

Le soleil printanier est au rendez-vous, les coteaux d’Eguisheim offrent des points de vue magnifiques…quel plus beau cadre pour parler terroir et vins !
 

Pfersigberg 0325Vue sur une partie du vignoble d’Eguisheim à partir du futur « Clos Lucas » sur le coteau nord du Pfersigberg.


Comment définiriez-vous ce terroir ?

Le Pfersigberg est un terroir assez diversifié « le découpage complexe de ce Grand Cru obéit à une logique difficile à expliquer sur un plan purement géologique » même si la roche mère calcaire est présente partout « le calcaire est le trait d’union entre les parcelles du Pfersigberg ». Sur le plan de la chimie les sols de ce Grand Cru sont de nature basique avec des PH assez élevés.
Il y a aussi une unité climatique avérée : le climat « solaire et précoce » se retrouve sur tous les coteaux du Grand Cru.


Christian Beyer identifie 3 zones bien distinctes sur le Pfersigberg, qui correspondent aux 3 coteaux englobés par la délimitation du Grand Cru :
-    le coteau nord : appelé le « Sundel Recke » (le dos du Sundel) est un coteau aux sols assez pauvres et pierreux, traversé au milieu par une faille géologique qui partage le secteur en deux terroirs distincts : côté ouest les sols sont plus calcaires (oolithique) et côté est les sols deviennent calcaro-gréseux (grès calcifié). C’est sur ce coteau que Christian Beyer est en train de créer le « Clos Lucas » dont nous parlerons plus loin.

 

Pfersigberg 0322Grès calcifiés, grès, calcaire oolithique…une collection de pierres datant du Jurassique ramassées dans le pierrier du clos Lucas et identifiés par un géologue
 

 

-    le coteau central qui comprend le lieu-dit cadastral Pfersigberg et les parcelles qui l’entourent est en « proche parenté » avec le coteau nord par sa nature calcaro-gréseuse, même si les sols y sont un peu plus profonds.
-    le coteau sud est plus hétérogène avec des parcelles intéressantes mais une présence accrue de « marnes argileuses » qui rendent les sols plus riches et plus fertiles.

 

Pfersigberg 0332Un secteur calcaro-gréseux assez pierreux sur le coteau central du Pfersigberg.


 

C’est un terroir « avec des secteurs très qualitatifs mais dont l’unité reste cependant difficile à situer »… à l’heure où une directive européenne demande aux vignerons de définir précisément le « lien au terroir » pour les Grands Crus, le cas du Pfersigberg ne sera sûrement pas le plus simple à traiter…
C’est aussi un Grand Cru qui montre que la délimitation d’un terroir classé est une affaire éminemment complexe où le facteur humain ou « politique » peut peser très lourd « initialement on avait déterminé 4 entités géologiques distinctes sur le ban viticole d’Eguisheim : l’Eichberg et les 3 coteaux du Pfersigberg. Mais très vite, l’interprofession s’est rendu compte qu’il valait mieux choisir un regroupement géographique plus large pour pouvoir peser par le nombre dans le combat pour la reconnaissance des Grands Crus »…une démarche fructueuse au bout du compte, même si la questions de la typicité de ce terroir reste encore problématique.


Quels sont les cépages les mieux adaptés ?

« Si le gewurztraminer domine sur le Grand Cru c’est qu’il est le cépage le mieux adapté dans le secteur du Pfersigberg cadastral » : le gewurztraminer se plaît sur ce coteau aux sols calcaro-gréseux assez profonds.
« Je suis convaincu que le coteau nord avec ses sols pauvres et pierreux est un très grand terroir à riesling ». La célèbre cuvée de riesling « Comtes d’Eguisheim » de la maison Léon Beyer qui est produite dans le secteur est de ce coteau en apporte une preuve indiscutable qui, je n’en doute pas, sera confirmée par les premiers vins issus du « Clos Lucas ».
Pour le pinot gris « le Pfersigberg est un terroir trop solaire et très souvent les vins peinent à trouver leur équilibre dans ces conditions ».



Quels caractères spécifiques ce terroir transmet-il aux vins ?

Christian Beyer étant reconnu comme « expert du Pfersigberg » dans les dégustations d’agrément du Grand Cru, je crois que pour une fois l’épineuse question de la définition de l’identité gustative des vins ne va pas poser de gros problèmes à mon interlocuteur…
« Les vins du Pfersigberg ne se distinguent ni par leur puissance ni par leur austérité…sur ce Grand Cru on trouve surtout de l’élégance et de la finesse ».
Les vins se laissent approcher facilement « ils sont ouverts », même si un « côté salin prononcé » peut se manifester en fin de bouche.

Les rieslings offrent des palettes où on retrouve plus souvent des « fruits à noyau comme la pêche de vigne » que les notes d’agrumes, les gewurztraminers sont puissamment expressifs avec une salinité qui dépasse souvent le caractère opulent du cépage pour construire des « équilibres sapides et digestes ».

Pour comparer avec des Grands Crus voisins : « Au niveau du riesling le Pfersigberg s’apparente par bien des points au Vorbourg alors que pour le gewurztraminer on est souvent plus proche du Steinert ».


Y-a-t’il dans votre mémoire de dégustateur des vins qui vous ont aidé à vous faire une image de ce que devait être ce Grand Cru ?

Parmi les belles bouteilles que Christian Beyer a eu l’occasion de déguster il en relève 3 en particulier qui l’ont vraiment aidé à se faire une idée sur le style de vin qu’il avait envie de réaliser sur le Pfersigberg :
- Le Riesling Grasberg 1993 de Deiss : « un vin qui m’a donné une idée précise sur la manière dont le calcaire devait marquer l’identité d’un cru »
- Le Château Yquem 1988 : « qui m’a montré comment un vin très riche pouvait se révéler d’une incomparable élégance »
- Le Riesling Clos Saint Hune 1971 de Trimbach : « dégusté lors d’une séance de rebouchage à la Confrérie Saint Etienne, le côté vivant, frais et la persistance aromatique de ce vin m’ont subjugué »

Pour les vins du Pfersigberg à proprement parler, Christian Beyer n’a hélas plus l’occasion de remonter trop loin dans le temps puisque la collection de l’œnothèque familiale a été presque intégralement détruite par une inondation dans la cave : « les tonneaux flottaient, beaucoup de bouteilles se sont brisées et sur celles restées intactes il n’y avait plus d’étiquette… ».
Ceci dit, même s’il avoue qu’il n’a pas encore tout à fait abouti à ce qu’il recherche, ce jeune vigneron a déjà eu l’occasion de placer quelques jalons hautement qualitatifs dans sa production, notamment dans des millésimes froids « j’ai beaucoup de plaisir à faire du vin sur le Pfersigberg dans les années froides »…et comme nous le constaterons verre en main, 2010 le prouve de façon convaincante.
 

 

 

Comment voyez-vous l’avenir de ce terroir ?

Adjoint au maire, en charge de la culture, des festivités locales et de la communication, vice-président du Syndicat Viticole et membre du bureau de le Gestion Locale du Pfersigberg, Christian Beyer s’implique avec beaucoup de conviction dans une politique de développement de son village, qui reste un facteur-clé pour communiquer sur les vins : « Eguisheim doit être un village accueillant pour les visiteurs mais sans tomber dans une offre touristique excessive qui lui ferait perdre son âme ».
La Gestion Locale du Pfersigberg est un organe dynamique avec une jeune génération de vignerons (entre 30 et 40 ans), qui ont pris les rênes de leur domaine depuis quelques années et qui sont désireux de travailler ensemble.
Le grand nombre d’exploitants présents sur le Grand Cru rend les prises de décisions souvent difficiles. Malgré ceci une charte qualitative plus contraignante que le Décret règlementant les Grands Crus a été adoptée récemment pour les vins du Pfersigberg avec comme mesures emblématiques :
- la suppression du Dépassement du Plafond Limite de Classement (D.P.L.C).
- l’interdiction de la chaptalisation
- l’augmentation du degré minimal à la vendange (12°5 pour les rieslings et 14° pour les gewurztraminers et pinots gris).

Aujourd’hui, même si seulement 45% de la superficie du Pfersigberg est revendiquée en Grand Cru les perspectives d’évolution prêtent à un certain optimisme : lorsqu’on considère la volonté des vignerons pour agir ensemble et la force d’attraction d’un village aussi beau qu’Eguisheim on peut affirmer sans hésiter que le Pfersigberg possède des atouts majeurs dans sa quête de reconnaissance…Confiance !


Les vins du domaine : quelle conception ?

Etablis depuis le XVI° siècle à Eguisheim les Beyer sont une très ancienne famille vigneronne solidement implantée dans la vie politique et économique de cette cité viticole.

 

Pfersigberg 0344
Un pressoir du XVIII° siècle dans la cour pavée du domaine.

 

 

Né en 1976, Christian Beyer arrive au domaine familial en 1997, après une formation œnologique en Bourgogne, dans le sauternais au château Rieussec et au Schloss Johannisberg dans le Rheingau. Il prend peu à peu la succession de son père Luc, qui a donné sa dimension actuelle au domaine : en effet, ce « retraité actif » toujours présent aux côtés de son fils, a multiplié les achats de parcelles dans les années 50 et 60 pour faire passer la superficie du domaine de 3 à 17 hectares.
Avec 5 hectares classés en Grand Cru (sur les 17) ce jeune vigneron a la charge d’un beau patrimoine viticole qu’il s’applique à valoriser par d’ambitieux projets de replantation « pour adapter au mieux les cépages aux différents terroirs ».
 

 

Sur le coteau nord du Pfersigberg au niveau du lieu-dit Sundel, Christian Beyer a crée le Clos Lucas en hommage à cet ancêtre qui a acheté des vignes, dont une partie de cette parcelle, après la Révolution Française « un projet de 10 ans qui s’est concrétisé ». C’est une parcelle pentue de 2,5 hectares de riesling, plantée en haute densité (10000 pieds/ha).

 

Pfersigberg 0324Le pierrier et les terrasses du Clos Lucas


L’aménagement de ce coteau calcaro-gréseux bien exposé, où les nuits sont fraîches (grâce à l’air froid qui descende des Vosges à la tombée du jour) a duré 4 années mais le résultat est vraiment superbe : « un bel endroit où prend plaisir à travailler et où nous avons bon espoir de réaliser une grande cuvée de riesling ».


 
Pfersigberg 0326aVue générale sur le clos et ses enrochements.
 

 

 

A l’ouest du coteau nord du Pfersigberg, Christian Beyer a planté une parcelle de Pinot Noir en 2005 « avec des greffons provenant d’une sélection massale du Clos des Epenots à Pommard, j’ai bon espoir de réussir un grand vin rouge alsacien »
 
 

Pfersigberg 0330aLa nouvelle parcelle de pinot noir situé sous l’enrochement et dans le prolongement du Pfersigberg.

 

Au niveau de la viticulture, le domaine Emile Beyer a entrepris une démarche de conversion vers l’agriculture biologique en 2011 : « Depuis 2005 nos pratiques sont proches des exigences du bio et en 2011 nous avons décidé de sauter le pas en revendiquant le label (…) C’est une charge de travail supplémentaire, surtout au plan administratif d’ailleurs, parce que dans les vignes ce n’est pas tellement plus compliqué ». En tous cas Christian Beyer a l’air très satisfait de son choix « on préserve sa santé et celle du consommateur et on retrouve une certaine fierté du travail bien fait ».

Les sols sont préparés en fonction de la nature de chaque parcelle, il y a un apport léger de compost à l’automne et la taille en Guyot simple est pratiquée pour contrôler les rendements : au domaine Emile Beyer on recherche un rendement moyen qui se situe autour de 55 hl/ha pour les cuvées génériques aux environs de 40 hl/ha pour les Grands Crus.
Les vendanges se déroulent sur plusieurs semaines afin de rentrer des raisins sains et mûrs, les pressurages doux et longs sont suivis par un débourbage à froid.

 

Au niveau des vinifications, depuis 2009 et l’achèvement de la nouvelle cave, les vins blancs fermentent et sont élevés en cuves inox et les pinots noirs en barriques bourguignonnes.
Christian Beyer privilégie les fermentations lentes et les élevages en milieu légèrement réducteur « Je suis peu sensible à l’esthétique particulière des vins oxydatifs en Alsace ». Les mises se font au printemps pour les cuvées génériques et au mois de juin pour les Grands Crus et toutes les bouteilles subissent un sulfitage léger : « nous recherchons des valeurs entre 32 et 34 mg/l de SO2 libre dans nos vins finis »
 

 

La production du domaine est écoulée millésime après millésime auprès d’une clientèle particulière très fidèle mais depuis quelques années, la demande à l’export a connu un essor considérable « d’un volume de moins de 10 % on est passé à plus de 35% en 3 ans » surtout avec le développement des marchés U.S., japonais et chinois…à ce rythme il ne va bientôt plus en rester pour nous !

 
Pfersigberg 0350
Les nouveaux locaux professionnels du domaine Emile Beyer…espace et esthétique.

 


Et dans le verre ça donne quoi ?

Avant de nous installer dans la « Stube » de l’hostellerie nous partons pour une visite rapide de la nouvelle cave et pour une dégustation sur cuve des jus de 2011.

 

Pfersigberg 0348Une partie de la cuverie dans la nouvelle cave.

 

 

 

Pinot blanc : vif, citronné et floral au nez, il est d’une rondeur très avenante en bouche.
Issu d’un assemblage pinot blanc et auxerrois ce vin est particulièrement séduisant : simple mais très gourmand…une jolie mise en bouche !
Riesling Pfersigberg : l’olfaction est perturbée par des notes fermentaires mais la matière est riche, le gras sensible et l’acidité très élégante, la race du terroir se révèle en finale par une salinité très présente.
Riesling Eichberg : la fermentation marque plus discrètement le nez qui révèle de belles notes de citron confit, la structure en bouche très droite se présente avec moins de complexité que le Pfersigberg.
Ces deux Grands Crus en cours de fermentation possèdent encore une quinzaine de grammes des S.R. que Christian Beyer aimerait voir descendre à 6 ou 7. En tous cas, malgré leur caractère inachevé et leur richesse évidente ces deux vins sont déjà profondément marqués par leurs terroirs respectifs…c’est très bon signe !
Gewurztraminer Pfersigberg : intense et complexe sur le plan aromatique, ce vin en cours de fermentation (avec une malo achevée) étonne par son côté salin très prononcé qui équilibre une matière opulente.
Avec des raisins rentrés à 16°5 cette cuvée devra encore perdre quelques grammes de S.R. pour trouver sa véritable identité. En tous cas, on sent d’ores et déjà que le Pfersigberg commence à imprimer sa force minérale sur ce vin…MIAM !
Pinot gris Hohrain V.T. : le nez s’ouvre sur une légère réduction avant de livrer une palette bien mûre avec des notes fumées, grillées et confites, la bouche est ample et généreuse mais la finale acidulée apporte une pointe de fraîcheur très élégante.
Le Hohrain se trouve dans le secteur central du Pfersigberg mais sur un versant nord non-classé Grand Cru : c’est un terroir comparable à celui du Pfersigberg mais avec un côté plus frais…un endroit tout trouvé pour chercher des équilibres sur des matières riches comme ce pinot gris.

 

Pfersigberg 0349La nature du sol ayant demandé une profonde excavation avant construction, l’espace de stockage sous la cave est d’un volume impressionnant : il peut contenir la production de 5 millésimes.


Pour terminer cette longue visite nous retournons donc dans la maison du centre-village pour déguster quelques vins en bouteilles.
 

Pfersigberg 0353La « Stube » où sont accueillis les visiteurs du domaine Beyer.


 

En guise de mise en bouche nous commençons par un Pinot Gris L’Hostellerie 2010 : le nez est complexe avec de discrètes notes de fruits jaunes, de fumée et de pierre chaude, la bouche allie onctuosité et fraîcheur.
Cette cuvée de la gamme « Hostellerie » (allusion à l’histoire du domaine mais aussi clin d’œil aux restaurateurs…) est un pinot gris très séduisant où l’acidité caractéristique du millésime résonne harmonieusement avec une matière généreuse (10 g de SR)…voilà un très beau vin qui confirme une fois de plus que 2010 est une année magique pour ce cépage.


  Pfersigberg 0354

 

 

Nous revenons vers notre sujet principal avec une dégustation verticale de Riesling Pfersigberg :

2010 : le nez est fin, racé et complexe, acacia, pêche et herbes aromatiques, l’attaque en bouche est tout en suavité mais très vite une acidité bien large et une puissante salinité s’imposent pour donner un côté très tonique à l’ensemble.
Quelle classe, quelle distinction, quel vin ! J’ai l’impression que l’on est en présence d’une cuvée majeure sur ce millésime…qu’on se le dise !


2009 : le nez est ouverte et complexe sur la pomme golden, l’abricot, les herbes aromatique avec quelques notes pierreuses, la bouche est ample et riche avec un équilibre très gourmand mais une finale un peu moins longue que sur le 2010.
Voilà un vin qui se présente comme une friandise : on ne retrouve  pas la profondeur du grand 2010 mais le charme opère de façon irrésistible. MIAM franc et direct !

 

p 003Un grand séducteur au tarif actuellement…

 

 

2008 : le nez est plein de distinction et de race avec des notes délicates de miel d’acacia, de pêche et une touche d’herbes aromatiques, la bouche est parfaitement équilibrée, il y a du gras, une acidité fine mais bien longue et une minéralité très affirmée en finale.
Ce superbe riesling porté aux nues par la critique œnophile (17/20 au B.D. et Coup de cœur Hachette) n’est hélas plus en vente au domaine. Mais on se consolera sans peine avec le 2010 qui marche dans ses traces et qui sera bientôt au tarif. A bon entendeur…

2007 : le nez est discret et subtil sur un registre plus floral, en bouche tout n’est que distinction et élégance avec une structure construite autour d’une acidité ténue mais longue et persistante.
Ce vin de dentelle avec une matière apaisée et élégante montre une classe et une retenue toute aristocratique…un compagnon de haute gastronomie.

2005 : le nez est mûr sur le miel de sapin et le coing frais, la bouche présente un joli gras et une acidité très fine dans le style de celle du vin précédent mais la salinité finale se manifeste avec plus d’intensité.
Ce riesling ressemble au 2007 mais se distingue par une patine supplémentaire qui le rend encore plus élégant et qui me fait penser qu’il a atteint son optimum de maturité.

2004 : le nez est épanoui sur des fruits à noyau bien mûrs, la bouche est dense et concentrée avec un moelleux flatteur (10 g de SR) mais la finale n’a pas la marque minérale des cuvées précédentes.
Un riesling plus gourmand que racé mais qui se distingue par la plénitude de sa chair qui lui donne un côté très plaisant et facile d’accès.
 

 

2002 : le nez est discret et très complexe avec une retenue pleine de classe qui évoque un peu le style du 2007 ou du 2008, on y sent un fruité encore bien frais et quelques notes de zeste, en bouche l’équilibre est tonique avec une acidité fine et précise et une finale longue et saline.
Un riesling étonnant de jeunesse et de fraîcheur à savourer aujourd’hui, mais nul besoin de se précipiter, ce vin a encore de la ressource.

2000 : le charme ‘un fruité mûr complété par quelques notes de résine opère immédiatement et rend l’olfaction particulièrement séduisante, la bouche n’est pas en reste avec sa matière concentrée tendue par une acidité fine et sa finale très sapide sur le pomelo.
Ce riesling laisse une belle impression de plénitude et de sérénité…voilà un beau vin de méditation pour finir cette série.

 

Pfersigberg 0357Le dernier carré de rieslings


L’après-midi étant déjà bien avancée l’heure du retour obligé vers Strasbourg approche mais Christian me propose néanmoins de faire une dernière petite remontée dans le temps avec un quatuor de Gewurztraminer Pfersigberg :

2008 : le nez est expressif mais très aérien avec un fruité mûr et des belles notes florales, la bouche est opulente mais la puissante salinité qui soutient la finale donne une belle impression de vivacité à l’ensemble.
Issu d’une vigne située sur la calotte sommitale du coteau du Sundel (au dessus du futur Clos Lucas) ce vin moelleux (44g de SR) mais profondément minéral laisse une superbe impression d’harmonie en bouche. MIAM !

2005 : le nez est intense, presque explosif, on y perçoit une fruité bien mûr et une touche de pain grillé, la bouche est généreuse, gourmande avec une texture très caressant et une finale suave et complexe relevée par de discrètes notes épicées.
Arrivé à maturité, ce vin puissamment expressif est une vraie friandise qui n’aura aucune peine à séduire un large public mais qui trouvera aussi sa place à table surtout en compagnie de saveurs exotiques.
 

 

2000 : le nez est d’une fraicheur étonnante même si les arômes fruités ne tiennent pas excessivement longtemps, la bouche est ample et bien ronde avec une finale délicatement mentholée et légèrement épicée.
Après le 2005 très démonstratif nous revenons vers davantage de raffinement et d’élégance avec ce gewurztraminer qui semble néanmoins avoir un peu dépassé son optimum de maturité.

1997 : le nez est époustouflant de complexité et de raffinement, miel de sapin, bois de réglisse, lavande, jasmin… la bouche est fraîche, longiligne mais bien tenue par une fine trame saline, la finale se prolonge avec une ouverture aromatique exceptionnelle.
Quelle jeunesse, quelle race...un vin d’une beauté rare qui montre que sur certain millésimes le potentiel de garde des Pfersigberg dépasse allègrement la décennie ! Que dire de plus ? Rien, silence et recueillement…et fin de série en apothéose !


Pfersigberg 0362  Quatuor final et apothéose...

 

 

Pour conclure, un petit bilan sur cette quatorzième expérience de visite approfondie d’un terroir Grand Cru (attention je risque de me répéter…) :

- J’ai renforcé ma conviction qu’une bonne compréhension d’un vin passe évidemment par la dégustation mais s’enrichit considérablement si on fait la démarche d’aller sur place, sentir l’énergie des terroirs où il naît et rencontrer les gens qui le conçoivent…je ne boirai plus jamais des Pfersigberg comme avant !

- Cette quatorzième étape sur la route des  Grand Cru m’a mis en présence d’un terroir très compliqué à étudier : issu d’un découpage qui a plus tenu compte des enjeux humains que des points de convergence d’ordre physiques et géologiques, le Pfersigberg aura surement quelques difficultés a communiquer sur son unité mais il n’en reste pas moins qu’il permet à quelques talentueux vignerons d’Eguisheim de sortir régulièrement des cuvées dont la haute valeur qualitative justifie pleinement sa place parmi l’élite alsacienne.

- Tout en élégance et d’une tenue presque aristocratique les vins du Pfersigberg se distinguent par des palettes complexes et raffinées et des présences en bouche pures, longilignes et soutenues par une acidité fine, ondulante mais qui équilibre leur structure sans la tendre excessivement…pas d’excès de force ou d’excentricité mais souvent une classe incontestable !

- Avec la récente construction de locaux professionnels spacieux et fonctionnels, le superbe projet de Clos sur le Pfersigberg dont on pourra goûter les premiers vins dans quelques années et le passage en viticulture biologique on peut dire que Christian Beyer a tout mis en œuvre pour se donner les moyens de ses ambitions…dans de telles conditions la réussite est presque inéluctable et, pour tout dire, amplement méritée !
Christian Beyer est un vigneron cultivé, impliqué dans la vie de son village et profondément convaincu de la grande valeur des terroirs d’Eguisheim : sa passion et sa générosité sont une véritable bénédiction pour tout œnophile curieux et désireux d’apprendre…Quelle belle rencontre !

Merci pour cette journée mémorable.


 

Pfersigberg 0338Les 3 Châteaux, Husseren et la partie sud du Pfersigberg.




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11 décembre 2011 7 11 /12 /décembre /2011 14:43

LE ZOTZENBERG SELON…

 

 

Il faut se rendre à l’évidence, malgré certaines routines construites progressivement depuis le début de ma quête, mon projet d’étudier en détail les 51 Grands Crus alsaciens avance de moins en moins vite.
J’ai bien conscience qu’un tel chantier nécessiterait un investissement quasi exclusif de ma part, mais le monde du vin est tellement riche dans sa diversité que je n’ai vraiment pas envie de me restreindre à un seul thème, fut-il aussi passionnant que cette étude des Grands Crus d’Alsace…
Mais bon, je continue tranquillement mon bonhomme de chemin…qui sait, j’arriverai peut-être au bout !

Me voilà donc de retour dans le Bas-Rhin où j’ai entrepris une remontée nord-sud qui a débuté par les terroirs de la Couronne d’Or, qui s’est poursuivie par le Kirchberg de Barr avant d’arriver à Mittelbergheim pour cette 13°étape sur le coteau du Zotzenberg en compagnie de Jean-Pierre Rietsch.
Hoppla, c’est parti !

 

Zotzenberg 0019 

 

Le Zotzenberg en automne.

 

Bien des choses ont déjà été écrites sur ces terroirs et un angle d’approche original et intéressant est à priori difficile à définir…mais je vais quand même essayer de relever le défi.
Je vous propose de me suivre dans mes ballades personnelles avec un peu de théorie (le socle nécessaire à une bonne compréhension), des documents photographiques et surtout des rencontres avec les vignerons qui travaillent dans ces parcelles classées.
Bon, ça je l’avais déjà dit…mais c’est pour les nouveaux.

 

Mittelbergheim est surement le village dont j’ai le plus souvent parlé sur la toile jusqu’ici : un lieu à l’esthétique pittoresque et au caractère encore très authentique où se côtoient un nombre impressionnant de grands vignerons (Seltz, Rieffel, Boeckel, Gilg, Rietsch…), quelle plus belle destination de sortie pour un ivrogne à tendance bucolique comme moi ?

 

CIMG3661 

  Mittelbergheim à la fin de l’été

Mittelbergheim est un petit village de près de 700 habitants construit à flanc de coteau et partage son territoire entre les dernières collines sous-vosgiennes et les premiers replats du Ried. Située à une trentaine de kilomètres de Strasbourg, entre Barr et Andlau, cette bourgade vigneronne possède une unité de style architectural remarquable. Mittelbergheim, qui a su conserver le caractère de village viticole des XVII° et XVIII° siècles, est classé officiellement parmi les « Plus beaux villages de France ».

 
 
CIMG3640 

  Le village de Mittelbergheim vu du Moenchberg d’Andlau

 

A travers l’histoire, le nom de ce lieu fait explicitement référence à sa situation particulière entre montagnes et collines. Ce village s’est appelé Mittelbergensis, Alsata Mediomentanus, Berghe ou Villa Bergheim avant de trouver sa dénomination actuelle au XVII° siècle : Mittel (milieu)-berg (montagne)-heim (village) qui peut se traduire par « Village au milieu des montagnes » ou « Village de la montagne du milieu ». Dans son livre « La grande encyclopédie des lieux d’Alsace » M. P. Urban nous propose une version un peu différente lorsqu’il présente ce village comme « élément médian d’une triade composée de Scharrachbergheim, Mittelbergheim et Bergheim, 3 villages en ligne droite le long de l’antique route du piémont des Vosges, séparées chacun d’une distance de 22 kilomètres, soit exactement 10 lieues gauloises ».
Avec deux versions cohérentes qui s’appuient sur des données topographiques indiscutables, il est difficile trancher pour définir la vérité historique…ceci dit, en étudiant le blason de la cité on devinera aisément le parti pris de ses concepteurs.


1000px-Blason Mittelbergheim 67.svg       CIMG3648

Le blason de Mittelbergheim…au milieu des montagnes ou montagne du milieu ?

 

 

L’origine avérée du site remonte au IX° siècle où une charte relative à la fondation de l’abbaye d’Andlau mentionne l’existence mais certaines traces encore visibles aujourd’hui préfigurent l’existence d’une structure agraire pré-celtique ou celtique et des occupations successives de peuples francs et romains.

Jusqu’au milieu du XIII° siècle le village se trouvait sous la juridiction de l’évêque de Strasbourg et était administré par les Abbayes d’Andlau et du Mont Sainte Odile. De 1255 jusqu’à la Révolution ce furent l’évêque de Strasbourg, les seigneurs d’Andlau et les Berkheim (une famille de nobles qui à pris le nom du lieu) qui se partageaient le territoire : Mittelbergheim était alors administré par un prévôt nommé par Strasbourg, un maire et quatre échevins nommés par les seigneurs.

 

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Parmi les nombreux témoignages du passé la fontaine de la « Sinn » qui date du XIV° siècle.


Contrairement à beaucoup de villages du piémont vosgien, Mittelbergheim ne fut jamais fortifiée : lors des attaques ou des invasions qui se sont succédé à travers l’histoire, la population fuyait vers les villes voisines telles que Dambach, Andlau ou les châteaux situés sur les hauteurs à proximité.

Epousant la cause de la Réforme dès 1530, Mittelbergheim a vu cohabiter pacifiquement les deux religions à partir de 1545 et a bénéficié du statut de ville libre jusqu’en1680, année où elle devint française en même temps que Strasbourg, 32 ans après le traité de Westphalie.
La grande réforme administrative de 1790 fera de ce village une véritable municipalité dépendant du canton de Barr.

 

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L’église protestante : construite à l’emplacement d’une chapelle du XII° siècle elle possède une base romane mais les fenêtres sont de forme gothique (XVII° siècle) et la flèche effilée date du XIX° siècle.

 
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L’église catholique en grès date de la fin du XIX° siècle

 

 

Au cours du XVIII° et du XIX° siècle le village connaît un développement harmonieux avec des activités diversifiées où seulement 5% de la population active vit de la production viticole.
Le XX° siècle fut celui du développement de la viticulture à Mittelbergheim. Après 1950 le commerce du vin est florissant et devient l’activité principale du village. Aujourd’hui encore près de la moitié de la population en vit, puisqu’on dénombre 64 exploitations officiellement recensées : la plupart étant restées de dimension familiale, leurs revenus proviennent à plus de 80% de la vente directe aux particuliers.

 

Cette situation particulière explique le dynamisme des vignerons locaux qui organisent régulièrement des manifestations festives autour du vin. Avec un sentier viticole très pédagogique qui parcourt le Zotzenberg et un nombre impressionnant de caves particulières où le visiteur est reçu dans de beaux caveaux de dégustation, l’œnophile trouve dans ce très beau village un « terrain de jeu » presque unique en Alsace.

Comme la plupart des maisons du village ont été construites entre 1540 et 1630, le promeneur féru d’histoire et d’architecture pourra admirer ces constructions datant de l’époque de la Renaissance allemande.


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Les rues de Mittelbergheim avec ses maisons de style Renaissance d’une grande unité de style architectural : cours fermées par un porche, toits hauts et pointus

 

Au XVI° siècle, Mittelbergheim comptait plusieurs dizaines de pressoirs en bois, aujourd’hui il en reste 8 qui datent du XVIII° siècle et qui décorent les rues du village : celui de la cour dîmière (27 rue Principale) et celui qui se trouve devant l’entrée du domaine Rietsch méritent qu’on s’y arrête un instant pour admirer ces éléments en chêne massif qui ont résisté à l’usure du temps…Impressionnant !
 

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Les pressoirs fleuris de Mittelbergheim : rue Principale (en haut) et à côté du domaine Rietsch (en bas)


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Le touriste randonneur trouvera une foule d’itinéraires balisés qui le mèneront à travers vignes et forêts sur les hauteurs vosgiennes où ils découvriront de magnifiques points de vue et quelques beaux châteaux forts datant du moyen-âge, comme le Bernstein ou le Haut Andlau.


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Vue rapprochée du Haut Andlau (photo empruntée sur http://chateau.over-blog.net/ avec l’aimable autorisation de l’auteur)


Comme Niedermorschwihr dans le Haut-Rhin, Mittelbergheim s’impose comme l’un des plus beaux fleurons de la route des vins bas-rhinoise…une étape incontournable – ENCORE UNE ! – pour tout œnophile désireux de s’imprégner de l’esprit du vignoble alsacien


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Une étape sur le chemin de promenade du tour du village : les automates animés autour d’un pressoir datant du XV° siècle.
 

 

 

 

 

Le Grand Cru Zotzenberg se situe dans une combe régulière qui se dessine sur le flanc sud de la colline de Mittelbergheim.

 

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Le Zotzenberg vu du haut, vers l’ouest.



Exposées au sud et au sud-est les parcelles du Grand Cru, dont l’altitude varie entre 225 et 320 mètres, occupent une superficie totale de 36,45 hectares
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Le Zotzenberg, un tracé complexe…à l’image de sa géologie.
 

 

Le climat qu’offre le Zotzenberg est particulièrement propice à la viticulture : protégées des vents d’ouest et de la pluie par le massif des Vosges, ses pentes douces exposées principalement au sud donnent à la vigne de très bonnes conditions d’ensoleillement.
Avec des étés secs et chauds et de longs automnes ensoleillés, la vigne arrive à maturité sans difficulté même dans des millésimes réputés plus compliqués, comme il y en a eu quelques uns ces dernières années…

 

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Le Zotzenberg ou « L’automne en pente douce »…

Sur le plan géologique ce Grand Cru est classé dans les terroirs marno-calcaro-gréseux : ce sont des « sols bruns calcaires du Bajocien et du Lias sous-jacent, avec en amont des sols bruns calcaires sur conglomérat de l’Oligocène » (Les unités de paysage et les sols du vignoble alsacienCIVA).

Comme le Kirchberg voisin, le Zotzenberg est situé dans le champ de fracture de Barr. Ses sols sont essentiellement formés par divers ensembles de roches sédimentaires tels que des grès vosgiens, des calcaires oolithiques et des marnes calcaires et gréseuses. Les couches superficielles ont une épaisseur qui varie de quelques mètres à plusieurs décamètres et sont constitués de sédiments récents et de roches altérées de nature argilo-sablo-limoneuse
L’aspect physique des sols témoigne de cette grande diversité géologique : plutôt bruns beiges à bruns gris légèrement caillouteux en amont ils deviennent plus argileux et plus sableux vers le bas et prennent une teinte brune-orangée.

 

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Sols du Zotzenberg vers l’amont…

 

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…et vers l’aval


 

Pour complexifier encore un peu le profil, une faille géologique sépare le Grand Cru au niveau de la route entre Barr et Mittelbergheim en délimitant un secteur oriental où dominent les marnes gréseuses ferrugineuses recouvertes de limons et d’argiles et qui se trouve près du centre du village.

Pour des informations plus détaillées je vous renvoie au lien suivant : http://www.zotzenberg.com/index.php?include=page61&geologie=geologie#oligocene
 

 

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Une parcelle du Grand Cru au dessus de la route qui matérialise la faille.


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Une vigne dans le "Berg", le secteur oriental du Zotzenberg


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  Un pied de vigne dans le secteur gréseux ferrugineux du Zotzenberg.
 

 

Sur le plan historique, l’implantation de la vigne à Mittelbergheim est aussi ancienne que les origines du village et le lieu-dit « Zoczenberg » était déjà identifié et reconnu au XIV° siècle (le nom apparaît dans un document datant de 1364). A partir du XV° siècle, avec le développement du commerce du vin, les vignerons du village décident de tenir un registre sur le prix du vin (le « Weinschlagbuch ») dont la tradition perdure jusqu’à nos jours.
C’est au XVI° siècle que le nom définitif du Grand Cru est mentionné pour la première fois : la dénomination Zotzenberg apparaît en 1541 dans un document d’archives de Mittelbergheim. Malgré de nombreuses hypothèses l’origine avérée de ce toponyme n’est toujours pas déterminée à l’heure actuelle : racines latines, slaves, germaniques ou gitanes…le choix reste ouvert.
La viticulture connaîtra un véritable âge d’or durant les XVI° et XVII° siècles : la plupart des riches demeures vigneronnes parfaitement restaurées aujourd’hui ont été construites à cette époque.


 
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  Sur le porche des maisons, le blason taillé dans le grès avec la date de construction.


Le sylvaner est apparu en Basse-Alsace au cours du XVIII° siècle et a été implanté sur le Zotzenberg à la fin du XIX°. Après un long travail d’observation et d’expérimentation, les vignerons de Mittelbergheim ont pu mesurer la qualité que pouvaient avoir les vins issus de sylvaner sur ce terroir. Dès le début du XX° siècle le Zotzenberg est commercialisé sous son nom, en associant tout naturellement le sylvaner à ce lieu-dit : des documents prouvent qu’on trouvait du Sylvaner Zotzenberg dès 1921 et certains témoignages d’anciens nous rappellent que lorsqu’ils commandaient du Zotzenberg, on leur proposait systématiquement du sylvaner.
Le décret du 17 décembre 1992 reconnaît le lieu-dit Zotzenberg comme une dénomination géographique au sein de l’appellation Grand Cru, mais en exclut le cépage sylvaner qui fut en grande partie à l’origine de la réputation de ce terroir.
Considérant ce cépage comme faisant partie intégrante de l’identité de ce Grand Cru les vignerons de Mittelbergheim se sont battus pour obtenir une mesure dérogatoire de l’A.O.C. ; ils ont obtenu gain de cause avec le décret du 25 mars 2005, qui autorise le sylvaner dans l’appellation Grand Cru Zotzenberg.
 

 

Au niveau de la viticulture, cette adéquation naturelle presque parfaite entre le terroir du Zotzenberg et le sylvaner a poussé les vignerons de Mittelbergheim à défendre ce cépage contre vents et marées en s’inscrivant dans une démarche qualitative exemplaire.
Ce cépage roturier qui peut se montrer très productif est lié à une image de vin d’entrée de gamme, simple, peu aromatique, dilué et se vendant à bas prix. Mais comme le dit Albert Seltz, président du syndicat viticole local « le sylvaner est un cépage subtil, fragile, délicat (…) bien vinifié il fait découvrir quelque chose que l’on ignore encore en Alsace, parce que jamais l’on ne s’est donné la peine de chercher à savoir ce qu’un sylvaner peut donner quand il est produit dans les mêmes conditions et avec les mêmes rendements qu’un pinot gris ou un gewurztraminer ».
Les producteurs de ce village ont vraiment du mobiliser des convictions profondes en affirmant leur confiance absolue dans la valeur de ce terroir pour réussir à faire survivre le sylvaner dans ce Grand Cru. Aujourd’hui encore cette solidarité et cette exigence qualitative se retrouvent toujours dans les pratiques en vigueur sur le Zotzenberg : démarche environnementale forte avec une viticulture propre et un respect de la biodiversité dans les vignes, rendements sévèrement contrôlés et entente cordiale entre vignerons pour continuer la promotion de leur production.

 

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Enherbement et labour plus ou moins profond…les pratiques viticoles propres sont dominantes sur le Zotzenberg. 

 

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Avant le décret définissant les Grands Crus d’Alsace, le sylvaner occupait 1/3 de la superficie du Zotzenberg, après une diminution logique suite au texte législatif qui excluait le cépage de l’appellation, il couvre près de 40% de la surface de production aujourd’hui.
Implanté principalement dans des parcelles à mi-coteau le sylvaner est resté le roi du Zotzenberg même si d’autres cépages nobles sont à même d’engendre de très grands vins sur ce terroir : les rieslings dans les secteurs les plus hauts (plus calcaires), les gewurztraminers et pinots gris dans le secteur proche du centre du village (gréseux et ferrugineux). Le muscat qui a cédé sa place au sylvaner dans le cahier de charge du Grand Cru depuis 2005 a pratiquement disparu sur le Zotzenberg.

Les vins du Zotzenberg sont avant tout des vins de garde car ils demandent toujours quelques années pour montrer leur classe. Comme l’affirme S. Dubs en parlant des vins de sylvaner « Après 4 à 5 ans de garde, il développe du gras, de la complexité et une minéralité qui lui est propre, qui signe ce terroir et en fait l’un des meilleurs sylvaners du monde ».
Les rieslings sont également d’une grande complexité aromatique avec une palette florale (petites fleurs de printemps, acacia) et fruitée (pèche, bigarreau), leur structure plus fine que puissante leur confère un degré de raffinement supplémentaire.
Les pinots gris sont ronds et assez exubérants et les gewurztraminers souvent assez riches, exhalent de délicieuses senteurs florales (violette, muguet, rose).

 


 
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Vue à partir de l’extrême ouest du Zotzenberg.

 

 

 

…JEAN-PIERRE RIETSCH

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Le Domaine Rietsch se trouve au cœur du village de Mittelbergheim, à côté de l’église protestante et juste au dessus du coteau du Stein.



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  Vue estivale du de Mittelbergheim avec les toits du domaine Rietsch à droite du clocher. 


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Vue du domaine sur les vignes du Stein dans les brumes de cette fin d’automne…juste pour montrer qui fait parfois aussi un peu moins beau en Alsace !


Après une rapide escapade sur le coteau du Zotzenberg pour constater que le brouillard persistant ne me permettra pas de prendre quelques photos supplémentaires pour illustrer cet article, je me rends au domaine Rietsch où Jean-Pierre m’attend pour notre entrevue au sujet du Grand Cru.


 
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  Entre l’église protestante et le pressoir ancien, la maison très « style Mittelbergheim » du domaine Rietsch
 

 

En ce jour d’automne brumeux et frisquet où le mercure peine à passer la barre des 5°, je m’installe volontiers dans la douillette ambiance du caveau de dégustation du domaine. Les Spiegelau sont sur la table, une série de bouteilles attend dehors au frais et Jean-Pierre s’est réservé toute cette après-midi pour répondre aux habituelles questions de votre serviteur…voilà une visite qui commence plutôt bien !

 


Comment définir ce terroir ?

Le terroir du Zotzenberg est profondément ancré dans l’histoire de la vigne à Mittelbergheim : « il bénéficie d’une reconnaissance d’usage depuis le début du XX° siècle ».
L’étude des sols du Grand Cru montre une grande diversité géologique « on aurait même pu séparer le Zotzenberg en 2 terroirs distincts : le secteur Ouest à dominante marno-calcaire et le secteur Est, gréseux et ferrugineux ».

 

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Près du cimetière dans le secteur baptisé « Rotland » (Terre rouge) le sol est gréseux-ferrugineux

 

 

Malgré cette diversité, ce coteau mérite pleinement sa réputation, notamment par « son aptitude à produire avec une grande régularité des fruits équilibrés matière première indispensable pour réussir des vins équilibrés »...et dignes du label Grand Crus d’Alsace.
 

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  Une bien belle grappe oubliée par les vendangeurs dans le secteur haut du Zotzenberg
 

 

Malgré une pluviométrie faible la vigne n’est que très rarement soumise au stress hydrique sur le Zotzenberg, mais les raisins y ont tendance à atteindre très facilement un haut degré de maturité. Cette qualité apparente peut parfois poser des problèmes à un vigneron comme Jean-Pierre qui pense que « une maturité excessive peut brouiller la pureté de l’expression du terroir ».
Face à la complexité et la force de ce coteau du Zotzenberg ce vigneron avoue ne pas encore avoir saisi toutes les subtilités de ce terroir « même si je commence à être en phase avec le Zotzenberg pour le riesling, l’expression idéale du sylvaner reste encore énigmatique pour moi… ».
Jean-Pierre, qui pense que pour approcher l’essence profonde d’un vin il faut chercher à épurer sa matière, a bien conscience qu’il n’est pas encore au bout de sa quête…


Quels sont les cépages les mieux adaptés ?

Il est clair que la complexité géologique du Zotzenberg rend son terroir naturellement polyvalent et donc apte à produire des vins dignes d’intérêt avec les 4 cépages autorisés, mais il n’en reste pas moins que « c’est effectivement le sylvaner qui exprime très bien l’identité du sol du Zotzenberg ».
Malgré ce constat, Jean-Pierre reconnaît qu’il est encore dans l’expectative face à ce cépage : « Nos sylvaners proviennent d’une vieille vigne bien implantée qui s’équilibre naturellement chaque année autour de 60 hl/ha mais qui produit souvent une vendange trop riche en degrés ». Comme il pense que les sucres résiduels sont « des éléments perturbateurs dans l’expression d’un terroir », il se définit comme étant encore « en recherche » pour trouver la bonne méthode culturale et le bon processus de vinification qui lui permettront de réussir un grand vin sec avec ce cépage.
Avec le riesling les choses sont un peu moins compliquées : « grâce à son acidité naturelle plus importante, ce cépage engendre des vins qui s’équilibrent plus facilement ». Sur le millésime 2010, le riesling Zotzenberg, conçu avec une vinification sans intrants et sans SO2, correspond bien à l’image que Jean-Pierre se fait de ce Grand Cru.


Quels caractères spécifiques ce terroir transmet-il aux vins ?

« L’expression du terroir est une chose éminemment compliquée…et quitte à te décevoir, je ne sais pas vraiment définir cela aujourd’hui pour le Zotzenberg »
Moi qui essaye de me construire un système de repères fiables sur les Grands Crus pour éviter de me couvrir de ridicule lorsqu’on me met au défi d’en reconnaître l’un ou l’autre…je sens que je vais encore repartir bredouille. Ca commence à bien faire !
Ceci dit, comme je connais Jean-Pierre depuis quelques années, je n’ai pas été surpris : face aux phénomènes complexes qui interagissent dans la conception d’un vin ce vigneron se garde bien d’énoncer des vérités définitives. «  Même lorsque nous dégustons entre collègues de Mittelbergheim nous avons des difficultés à déterminer ce qui dans un vin provient du terroir, du millésime ou de la patte du vigneron ».
Lors de dégustations comparatives de crus du Zotzenberg, du Brandluft et du Stein, ce sont le plus souvent le millésime et le vigneron qui sont reconnus avant le terroir. « Le mieux c’est peut-être de faire des travaux pratiques sur une série de bouteilles : même si notre rapport au terroir se décrypte à travers nos sens, les mots pour en parler ne sont pas toujours faciles à trouver…mais en échangeant des impressions avec autrui on avance plus facilement ».
Voilà une sage décision : ouvrir quelques bouteilles, partager des sensations et des émotions…quel plus beau chemin vers davantage de savoir !

Nous commençons par une série de Riesling Grand Cru Zotzenberg :

2000 : le nez est direct et pur, finement floral avec des notes terpéniques en fond, la bouche est équilibrée avec un milieu bien frais et une finale longuement aromatique, marquée par de beaux amers et une sensation presque tannique à la base de la langue
Malgré un équilibre très strict ce riesling surprend par sa texture très grenue et sa grande longueur aromatique.

2001 : le nez est plus mûr sur le miel, la pêche et quelques notes grillées qui apparaissent après oxygénation, en bouche l’attaque est assez ronde mais dès le milieu on sent une puissante salinité et de beaux amers qui s’élargissent pour soutenir la finale.
Voilà un riesling expressif, équilibré et minéral qui s’affirme comme une belle réussite sur ce grand millésime dont on n’a surement pas encore exploré tout le potentiel.

2003 : le nez franc et agréable s’exprime sur un registre fruité et floral bien complexe, la bouche qui se montre généreuse dès l’attaque possède une ampleur réelle mais la salinité est moindre par rapport aux cuvées précédentes et la finale finement épicée révèle une amertume un peu plus rugueuse.
Ce riesling flatte au premier abord mais ne convainc pas au palais, même s’il y a un véritable air de famille avec les deux vins précédents…comme quoi il ne faut pas que de la chaleur pour réussir une grande cuvée !

2007: le nez est pur, précis et très gourmand sur les fruits à noyau, les agrumes et les fleurs, la bouche très juteuse possède une palette dédiée à l’orange (jus et zeste) et aux épices, la minéralité qui reste un peu en retrait face à cette richesse aromatique s’impose progressivement pour marquer puissamment la finale.
Ce riesling en pleine force de l’âge s’exprime avec un peu d’arrogance mais garde une grande classe…un vin déjà « bu et approuvé » il y a quelques jours chez moi mais que j’ai regoûté aujourd’hui sans bouder mon plaisir. Pourquoi se priver quand c’est bon !

2008: le nez est subtil et élégant avec une palette complexe qui prend son temps pour se livrer, la bouche très vive dès l’attaque possède une belle tension qui met en exergue la salinité et donne une grande profondeur à ce vin.
Tout en élégance et en raffinement ce riesling établit un certain contraste avec le précédent en plaçant son pouvoir de séduction dans un registre différent mais tout aussi efficace. Très beau vin !

2009: le nez est encore marqué par des arômes fermentaires mais après aération il révèle de beaux arômes d’orange amère et de zeste, la bouche est ample avec une salinité toujours très affirmée et une finale longue qui révèle des notes de cuir et d’épices.
Cette cuvée a fermenté depuis plus de 2 ans pour manger ses sucres et se présenter à nous aujourd’hui comme un riesling sec complexe et minéral…comme quoi si on choisit de laisser vivre sa vie à un vin il faut parfois savoir être patient.

2010: le nez est discret mais d’une grande pureté avec une palette subtile sur les fruits blancs et les fleurs, la bouche est solidement tenue par une acidité très large, la finale est puissamment saline.
Cette cuvée vinifiée « Nature » n’a pas été revendiquée en Grand Cru bien qu’elle provienne exclusivement du Zotzenberg. Lorsqu’il a décidé de tenter l’expérience sur cette cuvée Jean Pierre n’a pas voulu pendre de risque…mais au bout du compte ce riesling se tient magnifiquement bien et exprime avec une grande force la minéralité de son terroir.

Cette série de rieslings nous confirme que, même si la marque saline du terroir est omniprésente en fin de bouche sur chaque vin, l’influence des millésimes et la patte du vigneron (dont on a pu suivre l’évolution des conceptions durant cette dernière décennie) pèsent vraiment sur la nature de ces différentes cuvées.

 

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Pour compléter notre formation pratique nous poursuivons avec une petite série de Sylvaner Grand Cru Zotzenberg :

2000 Zotz : le nez est fin et raffiné sur un registre floral très aérien, en bouche l’attaque est assez souple, le milieu se montre un peu fuyant mais la finale se tient grâce à une fine amertume.
Un sylvaner qui fait une belle impression au nez mais qui ne tient pas toutes ses promesses en bouche. Peut-être un peu passé…

2005 Mystère Sylvaner : le nez est mûr et complexe sur les agrumes confits avec une belle touche minérale, la bouche est dense, très aromatique, avec d’intenses notes de fleur d’oranger qui se manifestent après oxygénation et une belle salinité finale.
On se régale vraiment avec ce vin qui montre que le Zotzenberg peut produire de grands sylvaners…mais Jean-Pierre reste dubitatif « c’est bon, mais trop riche…ce vin n’est plus dans l’esprit de ce que je recherche aujourd’hui ».

2010 : le nez est perturbé par des arômes fermentaires mais la bouche révèle une matière charnue, dense, équilibrée et très minérale.
Ce vin prélevé sur foudre n’a toujours pas fini ses sucres et fermente encore doucement…la recherche de vins secs demande parfois beaucoup de patience mais les sensations du jour sont très prometteuses.

Cette courte série de sylvaner nous fait découvrir trois vins travaillés dans un esprit très différent…la preuve que Jean-Pierre continue de chercher à percer le secret de ce cépage sur ce Grand Cru.

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Pour terminer cette session Jean-Pierre me propose deux cuvées particulières :

2007 Ni vu ni connu : le nez est marqué par l’oxydation mais des notes citronnées très vives apportent une touche de fraîcheur très agréable, la bouche est tendue et bien concentrée, la finale est longue sur la noix et les épices.
Ce sylvaner 2007 récolté sur le Zotzenberg a été élevé durant 3 ans et 7 mois en foudre (avec un petit voile durant 1 an et demi) Ce vin possède une personnalité originale et fortement typée qui le fait sortir des normes alsaciennes mais qui a trouvé son public dès sa sortie : les 700 bouteilles produites sont parties en quelques jours…au Japon notamment. Un « exercice de style » réussi !


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Sylvaner G.C. Zotzenberg - Sacré Sylvaner 2005 : le nez est très expressif sur le citron mûr, le champignon blanc et une pointe minérale très fine, en bouche, l’attaque est marquée par le raisin sec, le développement est moelleux et gras avec une salinité qui se manifeste progressivement depuis le milieu pour laisser en finale une belle sensation de sapidité.
Rentré avec une maturité S.G.N. ce vin liquoreux (100 g de SR) mais puissamment salin montre vraiment « la force de ce terroir ». Superbe !

 

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Ces deux cuvées extrêmes nous proposent des interprétations diamétralement opposées du sylvaner sur le Zotzenberg : le premier vin est structuré par un élevage oxydatif et le second par la richesse d’une vendange botrytisée…comme quoi ce Grand Cru permet vraiment au vigneron de laisser libre cours à sa créativité !
 

 

 

Y-a-t-il dans votre mémoire de vigneron le souvenir d’un vin mythique sur ce Grand Cru ?

Pour changer, la spéciale Thierry Meyer va encore faire un flop aujourd’hui car, malgré mon insistance un peu pesante, Jean-Pierre affirme sans hésiter que son vin mythique sur le Grand Cru est cette cuvée Riesling Nature 2010 qu’on vient de déguster à l’instant…
Et pourtant, chaque année, lors des « Journées Portes Ouvertes » du domaine les vieux millésimes ont une place de choix dans les dégustations proposées aux visiteurs : on ne peut pas croire un seul instant qu’il n’y a pas une culture des vins d’antan chez les Rietsch mais bon, la parole est au vigneron et je ne suis là que pour la relayer : « ce riesling colle parfaitement à la vision que j’ai du Zotzenberg, je sens ce vin en phase avec son terroir…et avec moi »…on ne saurait être plus clair !

 

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Quelles perspectives pour ce terroir ?

Jean-Pierre est convaincu que le combat pour le sylvaner sur le Zotzenberg a eu des répercussions positives pour la viticulture à Mittelbergheim :
- les débats pour faire amender la loi sur les Grands Crus a souvent placé le Zotzenberg sur le devant de la scène médiatique.
- la défense de ce projet a nettement resserré les liens de solidarité entre vignerons.
L’existence d’une œnothèque régulièrement approvisionnée prouve que les vignerons de ce village croient vraiment en la qualité de leur Grand Cru : située dans la cave voutée de l’Hôtel de Ville, elle regroupe une collection de flacons sélectionnés lors d’une dégustation annuelle pour conserver la mémoire des millésimes anciens.

 

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L’entrée de l’Œnothèque de Mittelbergheim



Profitant de son classement parmi les « Plus Beaux Villages de France » Mittelbergheim attire facilement les touristes qui vont flâner dans les rues et se laisser tenter par l’une ou l’autre visite dans l’un des nombreux caveaux : une manne bénie pour les vignerons qui, comme les Rietsch, ont particulièrement soigné leurs espaces d’accueil et proposent régulièrement des animations au sein de leur domaine.

 

    
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En levant un peu la tête dans les rues du village…les tentations sont nombreuses !

 

 

 

Les vins du domaine : quelle conception ?

La famille Rietsch est profondément enracinée à Mittelbergheim puisque sa présence dans le village est attestée depuis le 17° siècle. En 1970, Pierre et Doris, les parents de Jean-Pierre ont choisi d’abandonner la polyculture pour se consacrer exclusivement à la vigne. Aujourd’hui, cette exploitation familiale de 12 hectares est passée aux mains des enfants du couple fondateur, Jean-Pierre, Annelise qui poursuivent l’œuvre parentale aidés par leurs conjoints respectifs.

Au niveau de la viticulture, le domaine Rietsch à fait le choix exigeant de pratiques culturales respectueuses de l’environnement : en conversion bio depuis 2008 pour le pinot noir et 2009 pour les autres vins, la production sera officiellement labellisées AB en 2011 pour ses rouges et en 2012 pour l’ensemble de la gamme. Avec l’enherbement et le travail intégral du sol, les parcelles sont traitées dans le souci de préservation de la faune et de la flore indigènes pour permettre à la vigne de s’épanouir dans un milieu naturel sain et équilibré.

 

 
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La tulipe sauvage qui fleurit au printemps entre les pieds de vigne du Zotzenberg (photo empruntée sur http://lerustre.over-blog.com avec l’aimable autorisation de l’auteur)


Les vendanges sont uniquement manuelles, ce qui permet une trie précise et précoce. Les raisins sont pressés en douceur et sur une période assez longue dans un pressoir pneumatique, ce qui permet de limiter l’extraction des bourbes et d’économiser éventuellement une opération de filtration.

Au niveau des vinifications, la philosophie du domaine est claire « des interventions minimales et douces » : pas de levurage, pas de chaptalisation, pas d’acidification ou de désacidification, pas de collage, les vins subiront juste une filtration légère et un petit sulfitage pour les stabiliser le vin avant la mise : « Il n’y a pas d’intervention anodine sur un vin…dès qu’on agit sur les processus naturels le vin subit des transformations considérables ».
Aujourd’hui, Jean-Pierre est de plus en plus convaincu par la conception de vins Nature « c’est une démarche difficile et risquée mais c’est ce style de vin que j’ai envie de boire ».
Pour réussir ce type de vins il faut avant tout produire et récolter des fruits de qualité irréprochable : un état sanitaire parfait, une maturité optimale et un rapport malique/tartrique équilibré.
En second lieu il y a l’obligation de mener à leur terme les processus fermentaires pour stabiliser les vins : des fermentations malo-lactiques systématiques et des fermentations alcooliques complètes, même si dans certains millésimes elles ont besoin de beaucoup de temps pour aboutir. Les élevages se font majoritairement dans des foudres.

 


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Inox et béton dans la cuverie du domaine Rietsch.


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Dans le chai : foudres et demi-muids et quelques œuvres d’art à l’occasion de la journée « Portes Ouvertes » au domaine.
 

 

Pour résumer, Jean-Pierre Rietsch a choisi de concevoir ses vins en laissant le plus possible la nature faire son œuvre : « l’œnologie peut sauver une cuvée le cas échéant mais baser la réussite d’un vin sur l’œnologie ne correspond pas à ma vision du métier de vigneron ».
Chez Jean-Pierre Rietsch le rendement moyen sur le Zotzenberg se situe autour de 40 à 50 hl/ha pour les rieslings et autour de 50à 60 hl/ha pour les sylvaners.

La carte du domaine propose une bonne vingtaine de références avec des cuvées classées selon une typologie particulière : Vins Classiques – Vins Nature – Vins Insolites.

 

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La gamme Rietsch sur un tableau à double entrée…original !


Le domaine Rietsch s’appuie sur une solide base de clients alsaciens fidèles et réguliers « ils me suivent dans ma démarche depuis de longues années » et manifestent beaucoup d’intérêt pour « ces cuvées de vins originaux vendus entre 7 et 10 euros où je peux me lâcher et laisser libre cours à ma créativité ».
Il y a également quelques cavistes locaux spécialisés dans les vins Nature, qui contribuent à faire connaître le domaine.
Au niveau des exportations les destinations principales se situent en Europe et outre atlantique sans oublier le Japon qui depuis quelques années montre un intérêt réel pour les cuvées particulières Bio et Sans soufre.


Et dans le verre ça donne quoi ?

Après la dégustation de cette belle série de Zotzenberg décrite plus haut, nous n’avons évidemment plus le temps de voir en détail le reste de la production du domaine Rietsch mais en cherchant un peu sur le site vous verrez que, suite à mes visites régulières à Mittelbergheim, les commentaires ne manquent pas pour vous donner un petit aperçu gustatif des différentes cuvées au tarif actuellement.
Ceci dit, je ne résisterai pas au plaisir de mettre en avant deux vins absolument « indispensables » :

 

Riesling Stein 2010 : déjà évoqué lors de ma tournée dans le vignoble avec Cyril l’ardéchois, ce vin issu d’un autre grand terroir de Mittelbergheim, flatte les sens par sa pureté et sa profondeur aromatique tout en proposant une bouche très droite mais pleine de tonus et d’énergie.

Coup de Coeur 2010 : cet assemblage de pinot gris et de gewurztraminer récoltés sur le Zotzenberg, séduit dès le premier abord mais sans trop en faire : les cépages se fondent dans un registre aromatique fin et très agréable, citronné et légèrement exotique, la bouche est parfaitement équilibrée, gourmande et facile d’accès…MIAM !

 

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Pour conclure, un petit bilan sur cette treizième expérience de visite approfondie d’un terroir Grand Cru (attention je risque de me répéter…) :

-    J’ ai renforcé ma conviction qu’une bonne compréhension d’un vin passe évidemment par la dégustation mais s’enrichit considérablement si on fait la démarche d’aller sur place, sentir l’énergie des terroirs où il naît et rencontrer les gens qui le conçoivent…je ne boirai plus jamais des Zotzenberg comme avant !

-    Le Zotzenberg est un terroir complexe à plus d’un titre : avec une géologie très diversifiée et une histoire assez tortueuse ce Grand Cru recèle encore bien des mystères non élucidés à l’heure actuelle.
Les vins du Zotzenberg n’annoncent pas forcément leur identité à travers un registre olfactif spécifique mais sont marqués par une salinité très forte qui construit des équilibres souvent bien particuliers. Le leitmotiv de ce Grand Cru pourrait se trouver au niveau de la sensation que ses vins laissent en fin de bouche : des amers nobles et délicats, des impressions tactiles presque tanniques et une présence minérale qui marque réellement le goût.
-    Jean-Pierre Rietsch est un vigneron qui a choisi d’accorder autant d’importance à ses émotions et ses sensations qu’à sa raison pour décider de la meilleure façon de concevoir ses différentes cuvées. Pour lui, son travail consiste à accompagner un vin avec beaucoup d’attention de la vigne à la bouteille pour l’aider à tracer sa destinée…une démarche très socratique en quelque sorte.
Son profond respect de la Nature va au-delà de la simple conscience écologique : la préservation de l’environnement est certes une valeur fondamentale dans les pratiques viticoles du domaine mais Jean-Pierre a choisi d’aller plus loin en dépouillant son travail en cave de toute intervention œnologique superflue pour approcher une forme de pureté absolue dans l’expression de ses vins.
Bien évidemment certaines de ses cuvées ont des personnalités qui peuvent segmenter une assemblée de dégustateurs mais elles lui correspondent et il les revendique avec ferveur « je m’applique, à faire des vins qui me plaisent…secs, digestes et fidèles à leur origine ».
Jean-Pierre a conscience qu’en s’orientant vers le vin Nature, il n’a pas forcément choisi le chemin le plus facile, mais aujourd’hui il ne se voit vraiment pas en emprunter un autre…qui l’aime le suive !
En ce qui me concerne, j’apprécie depuis de longues années les vins et la compagnie de ce vigneron cultivé, ouvert aux autres et profondément humain…et j’ai été particulièrement heureux de pouvoir réaliser ce travail avec lui.
Mille mercis !

 

Zotzenberg 0022

 

Vu de l’extrémité nord du Zotzenberg, le coteau du Kirchberg de Barr…eh oui, lorsqu’on quitte un Grand Cru, le suivant n’est jamais très loin.

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4 mai 2011 3 04 /05 /mai /2011 09:48

 

 

 

 

LE SOMMERBERG SELON…

 

 

 

Parmi toutes les bonnes résolutions prises en ce début 2011, il en est une qui va me conduire à choisir très rapidement le prochain nom sur la liste des 51 Grands Crus alsaciens.
Pour cette nouvelle année, je vais essayer d’oublier un peu les prises de tête inutiles en laissant une plus grande place à l’affectif dans ma vie (50 balais passés…je me ramollis un peu !!!).
Par conséquent, pour cette 12° étape, je cède sans résister à mon envie d’aller voir mon copain et parler avec lui de l’un des terroirs qui me tient particulièrement à cœur…ceux qui me connaissent un peu auront bien vite compris que je vais me rendre à Niedermorschwihr et évoquer le mythique Sommerberg en compagnie de Claude Weinzorn.

 

CIMG3189Le Sommerberg au printemps (parties centrale et est)
 


Bien des choses ont déjà été écrites sur ces terroirs et un angle d’approche original et intéressant est à priori difficile à définir…mais je vais quand même essayer de relever le défi.
Je vous propose de me suivre dans mes ballades personnelles avec un peu de théorie (le socle nécessaire à une bonne compréhension), des documents photographiques et surtout des rencontres avec les vignerons qui travaillent dans ces parcelles classées.
Bon, ça je l’avais déjà dit…mais c’est pour les nouveaux.

J’ai longtemps hésité à vous parler de Niedermorschwihr, trop conscient de la gravité des lésions bucco-laryngo-pharyngées que la prononciation (même à voix basse) d’un tel nom pouvait occasionner chez des lecteurs non familiarisés avec notre merveilleux dialecte. Etant moi-même affublé d’un patronyme qui a déjà donné bien du fil à retordre à mes copains « de l’intérieur » (comme on dit chez nous, une fois…) je me sens obligé de vous donner une petite leçon de phonétique préliminaire : ce sera donc « Rade ma chère » ou « Rade maché » pour votre serviteur et « Nidaire morche vire » pour notre destination du jour.
Hoppla c’est parti !

 

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Niedermorschwihr est un petit village de 600 habitants situé à quelques kilomètres à l’ouest de Colmar. Adossé au massif vosgien et entouré de vignes il y règne une atmosphère joliment bucolique de village de montagne et de cité viticole.


 
CIMG3241Le village de Niedermorschwihr vu du Sommerberg


Bien que le site semble avoir été occupé dès l’empire romain, ce village apparaît officiellement en 1179 dans une bulle papale sous le nom de « Morswilre juxta Turenkein ». Il est alors possession de divers établissements et congrégations religieuses dont l’Ordre des Chevaliers de Malte qui ont légué à la localité l’emblème de leurs armoiries : une tête de mauresque ornée de 26 perles sur fond pourpre. Ce vestige du temps des croisades et surement à l’origine du nom du village.


BlasonLe blason de Niedermorschwihr…pour le moins surprenant quand on ignore l’histoire de ce village…

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…mais la mémoire des Chevaliers de Malte est omniprésente à Niedermorschwihr.

 

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En 1491, la Vierge portant dans une main un glaçon et dans l’autre trois épis de blé, est apparue à un forgeron d’Orbey sur les hauteurs de Niedermorschwir ; elle lui demanda de faire prendre conscience aux habitants du village de la nécessité d’un retour à une foi plus pure et plus sincère avant que la colère des cieux s’abatte sur leurs moissons (d’où les symboles des épis et du grêlon). A l’endroit de l’apparition les villageois édifièrent une petite chapelle en bois qui fut détruite durant la Guerre de Trente Ans puis reconstruite en pierre et agrandie à plusieurs reprises. Très rapidement ce lieu que l’on baptisa Les Trois Epis devint un pèlerinage très fréquenté où fut construit un couvent qui hébergea successivement un grand nombre de communautés religieuses.
 

 

Plus tard, en 1523 « Morswilre » est renommé « Nider Morschwyr » pour se démarquer d’« Ober Morschwyr », un village près d’Eguisheim. A cette époque, malgré sa petite taille, la commune de Nider Morschwyr appartenait pour moitié à l’Empire et pour moitié aux Habsbourg.
 

CIMG3219Entre vignes et forêts au dessus de Niedermorschwihr, la chapelle Saint Wendelin.


Le village prospéra calmement grâce à la viticulture et au pèlerinage vers Les Trois Epis qui attirait de plus en plus de fidèles.
Il subit hélas quelques destructions au cours de son histoire, notamment lors de la Guerre de Trente Ans et surtout lors des terribles combats de la Poche de Colmar en 1944 (60% des maisons sinistrées).


 
CIMG3186La colline résidentielle de Hunabuhl et la station climatique des Trois Epis au loin.

 

Aujourd’hui, dans ce village où l’économie locale est toujours axée sur le tourisme et la viticulture, le promeneur féru d’architecture pourra se régaler en étudiant les nombreux édifices classés à l’inventaire général du patrimoine culturel :

·    l’Eglise Saint Gall avec son fameux clocher gothique du 13° siècle à toiture octogonale torse, (une rareté architecturale en Europe) et son superbe orgue Silbermann datant de 1726.
 

CIMG3214Le fameux clocher « tors » de l’église Saint Gall


CIMG3204 L’orgue Silbermann de l’église Saint Gall…splendide ! 

 

 

-    les maisons à oriel, comme celle de Claude Weinzorn (photo du haut)

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Niedermorschwihr : capitale des oriels !

 

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·    les maisons vigneronnes de style Renaissance.

    


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Sur de nombreuses maisons un porche avec des dates de construction sur la clé de voûte


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CIMG3212Une belle maison vigneronne du XVI° siècle.
 

 

·    les maisons à colombage du 18° et 19° siècle


 
CIMG3198L’Hôtel de Ville…

 
CIMG3211…et le célèbre magasin de gourmandises de Christine Ferber.

 

 

 

Le touriste plus sportif pourra randonner entre vignoble et forêts sur les sentiers balisés par le club vosgien jusque vers la station climatique des Trois Epis pour admirer le panorama exceptionnel sur le massif vosgien et la plaine du Rhin.
La station climatique des Trois Epis dont des spécialistes prétendent que le sous-sol émet des radiations salutaires reste aujourd’hui encore une destination touristique très fréquentée notamment par des pèlerins et des enseignants qui, épuisés par leur dur métier, viennent se ressourcer dans le centre de cure MGEN.
 

 

L’œnophile baigne dans une ambiance presque unique à Niedermorschwihr : la vigne, le vin et les vignerons y sont omniprésents.

Pour moi, ce petit village est l’un des endroits incontournables pour celui qui veut s’imprégnerde l’esprit du vignoble alsacien !
 

 

 

 

Le Grand Cru Sommerberg est adossé au massif vosgien au pied de la station climatique des Trois Epis et doit sûrement son nom à son orientation plein sud : « Sommerberg » peut se traduire par « colline de l’été ».


CIMG3185Les parties centrale et ouest du Sommerberg

 

Le Sommerberg occupe un coteau rocailleux et abrupt sur une superficie totale de 28,36 hectares et à une altitude qui se situe entre 270 et 400 mètres.


 
sommerbergLe Sommerberg et ses nombreuses parcelles en terrasses qui trahissent la forte pente de ce Grand Cru.
 

 

Le Sommerberg est situé en grande partie sur Niedermorschwihr, seules quelques parcelles font partie du ban communal du village voisin de Katzenthal. Orienté au sud avec une déclivité proche de 45° par endroits ce terroir doit une grande partie de sa spécificité à cette particularité physique car comme nous le verrons plus loin le Sommerberg est géologiquement très proche de ses célèbres voisins, Brand, Schlossberg et surtout Wineck-Schlossberg.

 


CIMG3247Une parcelle du domaine Boxler fraîchement labourée… promeneurs sujets au vertige s’abstenir !

 

Sur le plan géologique ce Grand Cru fait partie de la famille des terroirs granitiques : ce sont des « sols bruns acides sableux sur granites à 2 micas » (Les unités de paysage et les sols du vignoble alsacien – CIVA). Ce substrat granitique à 2 micas, appelé granit de Turckheim, en état de désagrégation très avancé donne naissance à du sable d’arènes granitiques riche en éléments minéraux (fer et magnésium en particulier) mais pauvre en matière organique. Comme le dit Claude Sittler « Ce terroir fournit une bonne nutrition minérale (…) mais peut souffrir de sécheresse, car il retient mal l’eau de pluie ».
 
 

 

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Iris et vignes dans la partie supérieure du Sommerberg

 

Avec des sols pauvres superficiels et drainants qui obligent la vigne à s’enraciner en se frayant un chemin dans les profondeurs de la roche mère et des pentes tellement fortes qu’il faut construire des terrasses pour y travailler il n’est pas étonnant d’entendre dire que le Sommerberg fait souffrir la vigne autant que le vigneron.

 

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Un sol pauvre et aride de pierres et sables granitiques en bas de coteau…

 
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…qui devient presque exclusivement pierreux dans les parcelles du haut

 

 

Sur le plan historique, le vignoble de Niedermorschwihr est identifié et réputé depuis le XIII° siècle et le nom de Sommerberg définit ce coteau bénit depuis le XVII° siècle. Les pèlerins des Trois Epis qui passaient volontiers par les caves de ce village pour trouver le réconfort on largement contribué à la renommée de ces vins à travers la France et l’Europe. Les nobles de Habsbourg et de Hohlandsberg qui se partageaient la propriété de Niedermorschwihr servaient généreusement ces crus prestigieux pendant leurs fastueuses agapes. Comme toujours, les congrégations religieuses ont été omniprésentes dans l’exploitation de ce vignoble avec notamment l’abbaye de Paris, l’Evêché de Saint Dié ou les Chevaliers de Malte dont le blason du village porte encore la marque.
 

 

Au cours du XX° siècle, la course aux rendements et la recherche d’une production facile et quantitative a entraîné de nombreux vignerons vers la plaine, délaissant ainsi les parcelles abruptes du Sommerberg. Il a fallu des hommes d’exception comme Albert Boxler ou Gérard Weinzorn (le père de Claude), qui n’ont jamais cessé de croire en ce terroir, pour continuer à travailler leurs vignes sur les redoutables pentes du Sommerberg. Leur ambition de porter ces vins au sommet de la hiérarchie alsacienne s’est concrétisée en 1983 avec la reconnaissance du Sommerberg dans le premier classement des Grands Crus d’Alsace.

Au niveau de la viticulture, ce Grand Cru mérite pleinement sa réputation de terroir difficile à travailler : le coteau chaud, sec et pentu rend la mécanisation très dangereuse (un vigneron du village a perdu la vie en 2008 un accident de tracteur sur le coteau du Sommerberg) voire carrément impossible dans certains secteurs.

 


CIMG3239La chenillette : alliée indispensable des « funambules » du Sommerberg


La conduite de la vigne y est très diversifiée : lorsqu’on se promène dans les parcelles sur le Sommerberg on y trouve un inventaire assez exhaustif des pratiques viticoles actuelles. A croire que les pentes de ce Grand Cru très particulier gardent toujours leur part de mystère aux yeux de ceux qui y travaillent…
 

CIMG3224Des « chimistes », dont nous tairons le nom, sévissent encore sur le Grand Cru…

 
CIMG3230…à côté de vignerons respectueux de l’environnement comme les Boxler, Weinzorn, Zind-Humbrecht…
 


Le riesling est le cépage le plus planté sur ce Grand Cru : il occupe 85% de la superficie et ce n’est pas un hasard car comme l’affirme Serge Dubs « Les Sommerberg est l’un des Grands Crus le plus approprié pour produire des rieslings d’exception ». Le pinot gris y est produit en petite quantité mais peut générer de très grands vins de garde, comme la cuvée Les Terrasses 2008 du domaine de l’Oriel.

Dans leur jeunesse, les vins du Sommerberg sont souvent surprenants par leur équilibre assez tendu qui les distingue de leurs voisins granitiques du Schlossberg ou du Brand, généralement plus ronds et d’un abord plus aimable. Evidemment, comme tout grand vin de terroir, la complexité de la personnalité de ces crus ne s’exprime vraiment qu’après 5 ans de garde.
Les rieslings qui peuvent sembler un brin « arrogants » dans leur jeune âge se distinguent, une fois arrivés à maturité, par une grande complexité aromatique (agrumes, fruits exotiques, thym, basilic, épices….) et une puissante salinité avec des notes iodées en bouche…tout un programme !
Les pinots gris font de remarquables vins de gastronomie offrant des équilibres somptueux entre l’opulence et la puissance du cépage sur ce terroir solaire et la profonde minéralité de ce sous-sol granitique.
Mais comme le dit Claude Groell, ancien sommelier du restaurant « Aux armes de France » à Ammerschwihr « Sans sous-estimer l’importance des richesses minérales du terroir, dans le Sommerberg, c’est le microclimat qui fait la différence ». C’est ainsi qu’on constate très régulièrement des réussites exceptionnelles sur ce terroir dans des millésimes difficiles comme 2004 ou 2006 pour ne citer que les plus récents.


 

CIMG3188A l’extrême est du Sommerberg le « kougelhopf » colonisé par le colza et la moutarde sauvage









…CLAUDE WEINZORN


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Le Domaine de l’Oriel se trouve au centre du village de Niedermorschwihr, à quelques pas des pentes du Sommerberg.
 

 

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Vu du Sommerberg le domaine de l’Oriel avec sa terrasse face au Grand Cru.

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Après une matinée passée à flâner dans les rues de Niedermorschwihr et à crapahuter dans les vignes (exercice très éprouvant pour un vététiste vieillissant et en surcharge pondérale…), j’ai rendez-vous avec Claude et Sandrine Weinzorn pour le déjeuner.
Une fois de plus le protocole habituel est bouleversé : nous sommes installés sur la belle terrasse face au Sommerberg, nous nous régalons avec les quiches lorraines préparées par la maîtresse de maison et je pose les questions habituelles en griffonnant quelques notes entre deux bouchées. Claude parle haut et fort mais avec beaucoup de cœur et de sincérité, pour essayer de me faire comprendre la relation complexe qu’il entretient avec son Grand Cru.

 


CIMG3267Vue de la terrasse des Weinzorn : l’amphi 3 du Sommerberg.
 


Comment définir ce terroir ?

Le Sommerberg est un terroir géologiquement très homogène avec des « sols granitiques, légers et très pauvres » et un « microclimat très chaud » mais qui demeure « plus complexe qu’il n’y paraît ».

En effet, Claude y a repéré 4 amphithéâtres bien séparés dont la structure physique exerce une influence certaine sur la circulation de l’air dans les vignes :
-    l’amphithéâtre 1 est le plus large et prolonge le Kougelhopf vers l’ouest. C’est là que se trouvent les rangs de gewurztraminer qui ont produit le fameux vin de glace de 2008 (vendangé en janvier 2009)
-    l’amphithéâtre 2 est le plus petit, avec une grande partie des parcelles de riesling Grand Cru du domaine de l’Oriel.
-    l’amphithéâtre 3 monte très haut avec des pentes abruptes, Claude y travaille quelques rangs de vigne en bas de coteau.
-    l’amphithéâtre 4 coiffé de la calotte rocheuse du « » et qui comprend les vignes de pinot gris en terrasses.
 

CIMG3237Les gewurztraminers sur les terrasses en haut de l’amphi 1 du Sommerberg.


 
CIMG3249L’amphi 4 avec le « Z » en haut et les terrasses en dessous…mythique !

 

C’est un terroir « qui forge le caractère de ceux qui y travaillent (…) si les vignerons de Niedermorschwihr ont des personnalités hautes en couleurs et parfois un peu rustiques, c’est au Sommerberg qu’ils le doivent »…car même si ce coteau est particulièrement « beau à regarder » (je le confirme) il ne faut jamais oublier qu’il peut se montrer « imprévisible et même ingrat dans certains cas (…) c’est un enfant turbulent avec lequel il faut faire preuve de caractère et de persévérance sans être sûr d’être récompensé de ses efforts au final ».
Ce Grand Cru pousse le vigneron vers un grand sentiment d’humilité face à la nature « il nous apprend à accepter un échec même si on a tout fait pour réussir ».
 

 

 

Quels sont les cépages les mieux adaptés ?

« S’il fallait ne garder que 2 cépages sur le Sommerberg ce seraient les rieslings et les pinots gris même si le gewurztraminer donne de très beaux résultats dans le secteur du Kougelhopf ». La configuration particulière du coteau avec ses 4 amphithéâtres permet de différencier des versants au soleil levant et des versants au soleil couchant « l’idéal serait de planter les rieslings côté levant et les pinots gris côté couchant ».


Quels caractères spécifiques ce terroir transmet-il aux vins ?

Je sais maintenant que cette question pose problème à bien des vignerons et Claude Weinzorn ne fait pas exception « je pense pouvoir reconnaître un Sommerberg dans une dégustation mais de là à décrire comment et pourquoi… »…me voilà de nouveau bien avancé !
En insistant un peu j’obtiens quelques pistes : « les Sommerberg sont des vins solaires, puissants et corsés même les années froides et humides (…) et les épices sont omniprésentes dans la palette aromatique de tous les cépages ».
Mais il faut bien se rendre compte que pour ce vigneron, la vraie caractéristique de ce Grand Cru est ailleurs : « certes les vins sont riches mais les gens qui le produisent le deviennent rarement »…un constat réaliste et un peu amer pour un vin qui peine à se faire reconnaître à sa juste valeur !


Y-a-t-il dans votre mémoire de vigneron le souvenir d’un vin mythique sur ce Grand Cru ?

La spéciale Thierry Meyer laisse mon interlocuteur perplexe…peu de souvenirs de très vieux millésimes mais quelques réussites récentes : 1992, 1996, 2001 et 2002 « des années pluvieuses où le microclimat du Sommerberg à pleinement joué son rôle en donnant des vins complets et parfaitement équilibrés ».
En tous cas cette fameuse question à donné une idée à Claude « c’est vrai qu’il faudrait organiser une verticale sur les crus du Sommerberg avec quelques amis du domaine »…nous l’attendrons avec impatience !


Quelles perspectives pour ce terroir ?

Comme pour tous les Grands Crus il y a une « gestion locale du Sommerberg » qui se réunit officiellement 1 fois dans l’année, mais jusqu’à aujourd’hui aucune manifestation collective n’a été envisagée pour promouvoir spécifiquement ce terroir.
La trentaine de producteurs qui possèdent des vignes sur ce coteau se côtoient régulièrement, il y a des échanges informels et un peu d’entraide « je partage avec Jean Boxler les opérations de traitement de la vigne par hélicoptère » mais force est de constater qu’il n’y a pas encore de vrai mouvement collectif pour défendre ce Grand Cru : trop pris par leur travail ou vivant dans l’ombre de quelque grand domaine qui n’a pas forcément intérêt à voir naître une trop forte concurrence…en tous cas il reste un travail gigantesque à accomplir pour faire reconnaître la grandeur de ce Grand Cru…

 

Travailleurs acharnés du Sommerberg, mobilisez vous !!!!
 

 

 

Les vins du domaine : quelle conception ?

Né en 1967, Claude Weinzorn représente la 16° ou la 17° génération de vignerons dans ce domaine de Niedermorschwihr. depuis son plus jeune âge il travaille avec son père Gérard qui lui apprend peu à peu le métier de vigneron. Par la suite Claude complète sa formation au lycée viticole de Rouffach où il rencontre Jean Schaetzel « ses cours et ses idées ont eu une importance fondamentale pour ma formation, cet enseignant à qui j’aimerais rendre hommage ici, m’a appris énormément de choses, notamment les principes d’une viticulture propre et durable, respectueuse des sols et des terroirs mais aussi l’exigence qualitative dans l’élaboration d’un vin ».
Depuis le décès subit de son père en 1995, Claude Weinzorn se retrouve seul aux commandes de cette exploitation secondé par son épouse Sandrine et par sa mère qui assure l’accueil de la clientèle de passage.

 


CIMG3264Le coin dégustation du domaine.

 

Le domaine de l’Oriel produit des vins sur 3 Grands Crus, avec une belle surface dans le Sommerberg (3 ha), une surface plus modeste dans le Brand (0,5 ha) et quelques rangs de vigne dans le Florimont (6,5 a).
Claude travaille également des parcelles dans des lieux-dits « non-classés mais très intéressants » autour de Niedermorschwihr comme le coteau du Heimbourg sur Turckheim ou l’Altenberg, le versant nord du Brand « dont les fruits apportent une fraîcheur bénéfique dans mes cuvées, lors des années très chaudes ».

 


CIMG3256Les gewurztraminers du Heimbourg qui donnent naissance à la Cuvée Claire
 
CIMG3260Une jeune vigne sur l’Altenberg de Niederschmorschwihr

 

 

Pour cette même raison Claude à décidé de replanter une vigne de riesling en haute densité (8000 pieds/ha) dans le Kirchthal, un petit lieu-dit dans le secteur du Brand.

 

CIMG3254La nouvelle parcelle de rieslings du Kirchthal plantée à 8000 pieds/ha

 

 

Au niveau de la viticulture, le domaine de l’Oriel pratique la lutte raisonnée avec des vignes enherbées depuis plus de 25 ans et une tradition de culture naturelle très profondément ancrée depuis plusieurs générations : « Je sais que la qualité de mon patrimoine végétal est issue d’une longue tradition familiale et j’ai bien conscience que je ne suis que le locataire de la terre que je vais laisser à mes enfants ».
Les vendanges sont uniquement manuelles et leur date est fixée selon le niveau de maturité des fruits évalué principalement par un test gustatif « je tiens compte des données du réfractomètre mais je me fie de plus en plus à mes sensations gustatives qui deviennent de plus en plus fiables avec l’expérience ».
 

 

Au niveau des vinifications, les vins fermentent en cuves inox ou en foudres et restent sur lies fines jusqu’à leur mise en bouteilles au printemps ; les pinots noirs et une cuvée d’auxerrois bénéficient d’un élevage en barriques.
 

CIMG3266Une partie de la cave du domaine avec un sol pavé datant de plusieurs siècles.

 

 

Au domaine de l’Oriel le rendement moyen se situe autour de 50 hl/ha, cette valeur descend à 40 hl/ha sur les Grands Crus. Selon le millésime et le contexte une partie de la production est mise en bouteilles et le reste est vendu au négoce local.


La carte du domaine de l’Oriel propose une bonne vingtaine de références avec des cuvées « tradition » sur tous les cépages alsaciens et des cuvées « prestige » où on retrouve un pinot blanc Barrique, les 3 Grands Crus, les cuvées en surmaturité et le superbe pinot noir Hommage à Gérard.


60 à 70% des bouteilles du domaine de l’Oriel sont achetées par une clientèle de particuliers, le reste part à l’export, principalement en Europe du Nord et aux Etats Unis.
Claude et Sandrine Weinzorn font partie de l’Association des Vignerons Indépendants et sont présents sur de très nombreux salons comme Strasbourg, Paris, Lyon…avec comme prochaine étape, la première édition du Salon des Vins des Vignerons Indépendants à Nice du 20 au 22 mai 2011.
 

 

 

Et dans le verre ça donne quoi ?

Claude Weinzorn m’a emmené en visite dans son « royaume viticole » durant toute l’après-midi, tout en profitant de ma présence pour me demander de lui prêter main forte dans ses travaux d’entretien du palissage sur le Brand et pour le scellement des ancres dans la nouvelle parcelle du Kirchthal.
Bien évidemment, cette longue tournée a un peu bouleversé mon emploi du temps mais l’expérience fut fort instructive, même si elle empiété sévèrement sur le temps consacré à la dégustation des vins.

Nous avons néanmoins pu faire un rapide tour de cave et goûter quelques cuvées en cours d’élevage :


Sylvaner 2010 : le nez est bien expressif avec des notes exotiques et légèrement épicées, la bouche est longue et pointue avec une palette aromatique très fine.
Un vin frais et très gourmand que j’ai identifié comme un riesling (décidément, ça ne s’arrange pas… !) mais je pense que la classe de ce sylvaner en trompera plus d’un (maigre consolation quand même… !)

Muscat 2010 : le nez est encore sur la retenue avec des notes végétales très fines, la bouche est dense et tendue par une belle acidité.
Un muscat fringant et plein d’énergie, dont le registre aromatique et la structure en font un très beau compagnon de table.

Pinot blanc 2010 : le nez est simple mais très agréable sur les fruits blancs, la bouche est guillerette avec une attaque marqué par une pointe de CO2 et un équilibre frais et digeste.
Claude Weinzorn possède 3 hectares de pinot blanc, un cépage qu’il affectionne particulièrement parce qu’il est très polyvalent et permet de concevoir des vins frais et conviviaux. Cette cuvée est tout à fait dans la ligne : sans prétention mais très gourmand.

Pinot Noir 2009 : les assemblages ne sont pas encore effectués et le vin séjourne dans une petite cuve en inox pour l’ouillage et différentes barriques sur lesquelles nous prélevons quelques échantillons pour se faire une idée des futures cuvées. Le jus en cuve nous donne une première idée de la profondeur du fruit et de la densité de la matière sur ce millésime. Sur les différentes barriques la marque boisée diffère d’un contenant à l’autre mais à aucun moment la puissance du fruit ne se trouve écrasée.
Issu en partie de vieilles vignes sur le Grand Cru Brand ces différents échantillons de pinot noir 2009 se montrent particulièrement gourmands et charnus avec un élevage qui leur apporte une touche de raffinement supplémentaire…à ne pas rater !

Les notes qui suivent ont été prises quelques jours après ma visite au domaine ; le manque de temps nous ayant contraint à écourter la dégustation sur place, j’ai emporté quelques flacons pour pouvoir jouer les prolongations chez moi.

 

Riesling 2009 : le nez est mur et complexe, groseille, pamplemousse mûr, une pointe de basilic et un fond légèrement pierreux, après une attaque franche et précise, le vin se pose en bouche avec beaucoup d’ampleur, la finale de longueur moyenne laisse apparaître de belles sensations minérales.
Issu d’une parcelle de jeunes vignes sur le Sommerberg et d’une parcelle située sur la calotte sommitale du coteau du Brand (juste au dessus de la limite du Grand Cru) ce riesling généreux et complexe séduit dès la première gorgée mais en lui laissant un peu de temps il se révèlera surement comme un vrai vin de terroir.

 

Riesling G.C. Sommerberg 2007 : le nez commence à s’ouvrir et livre une palette complexe sur les agrumes avec de fines notes épicées et les premières évocations pierreuses, l’attaque en bouche est franche et vive, la matière est gourmande mais l’acidité très large et bien présente tient solidement la structure, la finale est puissamment saline tout en revenant avec plus d’intensité sur des saveurs épicées.
Cette bouteille confirme que les 2007 commencent à se goûter très bien en ce moment mais elle révèle aussi la puissance du marquage minéral de ce Grand Cru : une sorte d’archétype pour le Sommerberg…à goûter absolument !

 

p 1

 

Riesling G.C. Sommerberg 2001 : la robe est lumineuse avec des reflets or-jaune, le nez est riche et complexe sur l’orange confite, les herbes aromatiques et quelques notes de baies roses, la bouche est charnue et marquée par une belle maturité du fruit tout en gardant une présence acide bien large, la finale laisse le palais frais et dispos grâce à une salinité qui se manifeste avec force et persistance.
Cette cuvée dédiée au jeune fils de la famille Weinzorn est toujours riche en saveurs et en structure mais cette matière opulente a souvent besoin de beaucoup de temps pour que la noble influence du terroir devienne perceptible pour le dégustateur. Au bout de 10 ans on commence à entendre le message du Sommerberg…c’est beau tout simplement !

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Riesling G.C. Brand 2007 : le nez est discret et racé avec un peu de fruits blancs, quelques notes florales, une fine pointe épicée (muscade et vanille), l’attaque en bouche est très vive, la structure est parfaitement verticale, la palette citronnée, profondément minérale se prolonge longuement en finale.
Juste pour comparer avec le Sommerberg, ce Brand plus réservé mais déjà superbement bien en place constitue une réussite majeure sur ce millésime…à ne pas rater !

 

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Pour avoir un aperçu plus complet dans la description des vins du domaine sur ce Grand Cru, je vous renvoie aux nombreux articles publiés sur ce blog, notamment sur les rieslings 2004, la cuvée Z ou le magnifique pinot gris Terrasses 2008 qui reste une des réussites majeures en Alsace sur ce cépage et sur ce millésime.
 

 

Bien sûr, je ne manquerai pas de vous tenir au courant de l’évolution du rarissime gewurztraminer Vendanges de Glace 2008 dont quelques bouteilles dorment dans ma cave…Promis !

 

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Pour conclure, un petit bilan sur cette douzième expérience de visite approfondie d’un terroir Grand Cru (attention je risque de me répéter…) :

-    J’ ai renforcé ma conviction qu’une bonne compréhension d’un vin passe évidemment par la dégustation mais s’enrichit considérablement si on fait la démarche d’aller sur place, sentir l’énergie des terroirs où il naît et rencontrer les gens qui le conçoivent…je ne boirai plus jamais des Sommerberg comme avant !


-    Le Sommerberg est un terroir incroyable : comme tout Grand Cru il se justifie par sa géologie, son microclimat ou son histoire mais ici plus qu’ailleurs on y sent une dimension mystérieuse voire mystique…
Ce coteau dont l’exploitation pousse les hommes et les machines aux limites de leurs possibilités possède un magnétisme étrange, inexplicable mais très puissant.
Suaves et profonds, les vins du Sommerberg font partie des vins qu’il ne faut pas les goûter à l’aveugle : ils existent autant par leurs qualités gustatives que par cette symbolique particulière liée à leur origine. D’une approche facile, particulièrement fringants et gourmands, ces crus ont des personnalités très éloignées de l’environnement qui les a vu naître : des paradoxes en bouteille ou peut-être une juste et douce récompense pour le travail des vignerons qui les produisent… ?

-     L’attachement de Claude Weinzorn au Sommerberg a quelque chose de viscéral et de charnel ; c’est une chose que l’on perçoit dès que ce vigneron commence à parler de son Grand Cru. Son discours ressemble à celui d’un père qui se plaint de son enfant terrible tout en lui vouant un amour sans bornes.
Les vins de Claude sont à son image : directs, généreux et truculents mais avec du fond, une charpente solide et beaucoup d’authenticité.
Pas étonnant lorsqu’on sait que ce vigneron reconnaît avec sagesse et humilité « on pense que l’homme fait du Sommerberg alors qu’en fait c’est le Sommerberg qui fait l’homme. » A méditer…


Mille mercis à Sandrine et Claude pour leur accueil et leur amitié.

 

 

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A gauche le Kougelhopf du Sommerberg, au milieu la faille vosgienne et à droite l’extrémité ouest du Florimont qui me rappelle que je suis encore très loin du bout de ma quête...

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16 mars 2011 3 16 /03 /mars /2011 17:26

LE KIRCHBERG DE BARR SELON…



Le choix de ma onzième étape fut très simple : après avoir fait le tour des crus de la Couronne d’Or, il m’a suffi de mettre le cap au sud pour arriver jusqu’au prochain lieu-dit classé Grand Cru, le Kirchberg de Barr.
Un peu facile me direz-vous… j’assume pleinement, même si les raisons de mon choix sont un peu plus complexes.
En effet, de récentes sessions de dégustation avec le club A.O.C. ou avec l’Oenothèque Alsace, m’ont permis de découvrir quelques très belles cuvées nées sur ce terroir, stimulant mon désir d’en apprendre un peu plus à propos de ce Grand Cru. En outre, grâce à Thierry Meyer, j’ai pu rencontrer plusieurs fois Jean-Daniel Hering, dont le discours sur les vins m’a particulièrement intéressé.
 

 

Un beau terroir et un grand vigneron pour en parler…ma longue quête des 51 Grands Crus continue, on the road again !

 

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Ambiance d’hiver en Alsace avec le coteau du Kirchberg de Barr au pied du massif du Champ du Feu.


Bien des choses ont déjà été écrites sur ces terroirs et un angle d’approche original et intéressant est à priori difficile à définir…mais je vais quand même essayer de relever le défi.
Je vous propose de me suivre dans mes ballades personnelles avec un peu de théorie (le socle nécessaire à une bonne compréhension), des documents photographiques et surtout des rencontres avec les vignerons qui travaillent dans ces parcelles classées.
Bon, ça je l’avais déjà dit…mais c’est pour les nouveaux.

 

 

Barr est un petit bourg de 7500 habitants, situé à une quarantaine de kilomètres de Strasbourg, au pied du massif vosgien et du célèbre Mont Sainte Odile. Ce village pittoresque, au centre historique remarquablement préservé, est la capitale viticole du Bas-Rhin.


 
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Un vieux foudre peint à l’entrée de Barr qui n’oublie pas sa tradition viticole.


Même si la première trace écrite, mentionnant le village de Barr sous le nom de Barru, date de l’année 788, les historiens pensent que ce site a été occupé bien avant, comme le prouvent les nombreux vestiges préhistoriques de l’âge du fer et de l’âge du bronze découverts dans ce secteur.


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La herse du blason de Barr qui symbolise le rôle ancestral de cette cité comme ultime barrière sur le chemin vers le Mont Sainte Odile, jadis lieu sacré occupé par des Druides.

 

 

Dès le IX° siècle Barr devient le chef-lieu de la Seigneurie éponyme, qui regroupait plusieurs villages alentour. Par la suite cette Seigneurie fut intégrée au Saint Empire Romain Germanique avant d’être cédée par l’Empereur Maximilien à son secrétaire Nicolas Ziegler en 1522. A partir de 1525, Nicolas Ziegler porta le titre de Seigneur de Barr et fit prospérer ce petit bourg durant plusieurs décennies. En 1525, les habitants de Barr participèrent à la Guerre des Paysans et vers 1545, sous l’influence des fils Ziegler, la Seigneurie choisit d’épouser les thèses de la Réforme et devint protestante jusqu’à la fin du XVIII°. En 1566, les fils de Nicolas Ziegler vendirent la Seigneurie à la ville de Strasbourg, qui nomma un bailli qui fut chargé d’administrer Barr et ses villages environnants.
Le XVII° siècle fut appelé « temps des calamités » par les historiens locaux tant la période fut néfaste pour Barr et sa région : la Guerre des Evêques (fin du XVI°), la Guerre de Trente Ans, la guerre contre la Maison d’Autriche se succédèrent avec leur cortège de destructions, de misères, d’épidémies.
Le XVIII° siècle fut une période d’ordre et de prospérité. La Révolution Française mit fin à la domination de Strasbourg et, après le nouveau découpage administratif, Barr devint chef-lieu de canton.

 

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La vieille ville de Barr au pied du Kirchberg.


Le XIX° siècle vit un important développement économique (les tanneries en particulier) et même touristique, grâce au pouvoir d’attraction des sites environnants comme, le Mont Sainte Odile, le Champ du Feu ou le Hohwald.


 
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La Kirneck, la rivière des tanneurs, qui traverse Barr, en partie sous les rues de la ville.
 

 

Comme partout en Alsace, les deux guerres du XX° siècle laissèrent de profondes cicatrices à Barr et dans ses environs.
Une fois la paix revenue Barr entama une période de déclin économique et touristique ; la ville voisine d’Obernai prit progressivement l’ascendant sur sa rivale de toujours pour s’imposer comme le nouveau pôle d’attraction de cette région.

Aujourd’hui, le promeneur féru d’architecture peut flâner dans le centre historique de cette ville pour y admirer l’Hôtel de Ville datant du XII° siècle, de nombreuses maisons de style Renaissance et deux édifices religieux, le Temple Saint Martin dont le clocher date de l’époque romane et l’église catholique (XIX° siècle) qui se trouve au pied du fameux Clos Zisser.


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Des rues pavées et de vieilles maisons alsaciennes.

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Le Temple Saint Martin au pied du Kirchberg

 

 

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L’église catholique au bas du Clos Zisser.


La Folie Marco, un ancien hôtel de style Louis XV, est actuellement un Musée dédié au mobilier bourgeois alsacien : ancienne demeure du bailli Louis Félix Marco, elle fut qualifiée de Folie parce ce que sa construction a ruiné son propriétaire.

 


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Le Musée de la Folie Marco.


Le touriste plus sportif pourra profiter des magnifiques sentiers pédestres balisés dans cette région notamment autour du Mont Sainte Odile avec le célèbre Mur Païen. Grimpeurs et vététistes trouveront également de nombreux sites pour donner libre cours à leurs passions.
Même si Barr ne compte qu’une poignée de domaines viticoles, l’œnophile trouvera un nombre considérable de belles adresses sur place et dans les villages environnants : Mittelbergheim, Andlau, Heiligenstein…autant de noms qui sentent bon le bon vin ! Le sentier viticole est aménagé pour permettre une découverte in-situ de ce vignoble et du Grand Cru Kirchberg de Barr et un très intéressant sentier géologique nous fait voyager à travers l’histoire complexe de la formation de l’Alsace sur un parcours d’une quinzaine de kilomètres.

 

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Leçon de géologie in situ pour randonneurs chevronnés (15 km et 600m de dénivelée quand même…)


Le programme des festivités locales laisse une large place au vin en proposant chaque année une Foire aux Vins (durant la semaine du 14 juillet) et une Fête des Vendanges (le premier week-end d’octobre).


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Rue pittoresques, maisons typiques…et le Kirchberg à l’arrière-plan.
 

 

 

 

Le Grand Cru Kirchberg de Barr se situe à l’est du massif du Champ du Feu sur le versant d’une colline sous-vosgienne qui domine Barr. Les parcelles classées s’étendent sur un coteau abrupt (des pentes de 30° par endroits) qui tombe au pied de la ville.

 

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Dans le secteur ouest du Kirchberg, une pente à près de 30° qui plonge vers la ville.

 


Le Kirchberg de Barr possède une superficie totale est de 40,63 hectares, son altitude se situe entre 215 et 350 mètres et l’orientation générale est sud/sud-est.


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Le Grand Cru dont la limite basse arrive jusqu’aux premières maisons de la ville de Barr.
 

 

 

Le Kirchberg, qu’on traduit littéralement par « montagne de l’église » doit son nom à la Chapelle Saint Martin jadis érigée au sommet de la colline. Même si ce terroir est naturellement protégé des vents d’ouest par la barrière des Vosges et des vents du nord par la forêt qui coiffe la colline, d’aucuns continuent de penser qu’en ce lieu où le soleil brille plus qu’ailleurs le saint protecteur y serait pour quelque chose.

 

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La partie centrale du Grand Cru : des terrasses pour maîtriser la pente.

 

 

Sur le plan géologique ce Grand Cru fait partie de la famille des terroirs marno-calcaires : inscrit dans le champ de fracture de Barr, il est constitué d’une base complexe de grès calcaires, de marnes et calcaires oolithiques. Dans ses parties supérieure et centrale il est recouvert d’une couche de conglomérats calcaires du Tertiaire, sur les flancs, on trouve davantage de marnes.
Pour les spécialistes, la géologie du Kirchberg est ainsi décrite : « des sols bruns calcaires sur calcaire du Bajocien et marnes du Lias intercalées, avec en amont des sols bruns calcaires sur conglomérat de l’Oligocène » (Les unités de paysage et les sols du vignoble alsacien – CIVA 1990)

 

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Le sol du Kirchberg : pentu et très caillouteux.
 

 

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Au pied d’un cep dans la partie haute du Kirchberg


Par son orientation, sa pente, son sol caillouteux, sa situation très protégée des intempéries, le Kirchberg de Barr possède un micro-climat très favorable au mûrissement lent mais régulier des différents cépages : la pluviométrie y est faible (700mm/an…proche des valeurs relevées à Toulon) et ce sol peu profond, assez caillouteux capte et emmagasine la chaleur pour créer une ceinture chaude autour des vignes.

 

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Une parcelle de vieux ceps récemment taillés au dessus du Clos Gaensbronnel.
 

 

 

Sur le plan historique, les vignes de Barr sont mentionnées dès le VIII° siècle sur un document émanant de l’Abbaye de Fulda. Cette abbaye du centre de l’Allemagne est aux vins du Rhin ce que Cîteaux est à la Bourgogne : elle a eu une influence déterminante sur la délimitation et la reconnaissance des grands terroirs alsaciens, dont le Kirchberg et bien d’autres.
Au XVI° siècle Barr était une cité viticole importante avec 600 viticulteurs qui vivaient du fruit de la vigne. Le clocheton qui surmonte l’Hôtel de Ville était jadis destiné à prévenir de l’arrivée d’un acheteur de vin dans la ville.

 

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L’Hôtel de Ville et son fameux clocheton



Le Kirchberg était un lieu-dit connu et apprécié dès 1760 mais, bien avant d’être officiellement choisi pour entrer dans le classement des Grands Crus alsaciens, ce terroir a surtout bénéficié de la réputation des 2 Clos qu’il englobe :
-    le Clos Zisser : d’une superficie de 4,5 ha., il appartient à la famille Klipfel depuis 1830.
 

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Désherbage un rang sur deux sur le Clos Zisser

 

-    le Clos Gaensbronnel : il est situé au bas du Kirchberg et doit son nom à la statue de la fontaine de l’oie (Gaensbronnel en alsacien).

 

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La partie centrale du Clos Gaensbronnel

 

 

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La fontaine Graensbronel : ne la cherchez pas près du clos éponyme, elle se trouve en face du Musée de la Folie Marco et donc près du Clos de la Folie Marco…bizarre !
 

 

En 1906, même si le nombre de viticulteurs avait bien diminué (il en restait 165), Barr faisait encore honneur à son rang de capitale vinicole du Bas-Rhin en organisant la première Foire aux Vins d’Alsace.
Au cours du XX° siècle, le nombre de vignerons à véritablement fondu comme neige au soleil dans cette ville (il en reste une petite dizaine aujourd’hui), pourtant le Kirchberg de Barr a fait partie des 25 premiers lieux-dits labellisés Grand Cru en 1982…une vraie reconnaissance de la grandeur de ce terroir.

Au niveau de la viticulture, ce Grand Cru, est présenté par S. Dubs comme « spontanément productif » et la nouvelle garde vigneronne de la région s’est rapidement mise d’accord sur l’absolue nécessité de pratiques viticoles rigoureuses et respectueuses de la nature. C’est ainsi qu’une charte de production a été instaurée depuis 2004 pour optimiser les conditions de culture de la vigne : une viticulture raisonnée et plus naturelle pour produire des raisins avec un état sanitaire irréprochable et une maturité complète, tant au niveau des sucres qu’au niveau de la matière végétale (peaux, pépins et rafles).

 

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Une parcelle à l’extrême est du Kirchberg…juste avant une averse de neige.



Les observations effectuées lors d’une longue promenade sur le coteau du Kirchberg révèlent des conduites de la vigne encore très diversifiées : désherbage un rang sur deux chez Klipfel, culture biologique avec travail intégral du sol chez Kleinknecht ou Stoeffler, travail intégral du sol selon la charte Tyflo pour le domaine Hering
En tous cas chaque parcelle est parfaitement soignée par des vignerons qui savent que la réussite de grands vins sur ce terroir demande beaucoup de travail et d’attention.


 
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Un travail du sol plus ou moins profond, toujours un rang sur deux.

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Le gewurztraminer est le cépage emblématique du Kirchberg de Barr : il paraît que c’est sur ce coteau que fut planté le premier pied de gewurztraminer en Alsace. Aujourd’hui encore il reste le cépage le plus répandu sur ce Grand Cru : il occupe 14 hectares et produit des vins opulents, puissamment bouquetés avec des notes de litchis, de roses et d’épices « des vins qui donnent la pleine expression de ce cépage » dira S. Dubs.
Avec une surface de 7 hectares le riesling reste dans l’ombre du gewurztraminer mais a une belle carte à jouer surtout dans les parcelles du haut et du centre du coteau. Les vins produits dans ces secteurs possèdent des olfactions très complexes (fleurs, agrumes confits, fougère, épices…) et un corps gracile qui s’étoffe avec l’âge.
Le pinot gris occupe quelques rares parcelles (5 hectares) où il produit des vins alertes et charpentés qui feront d’excellents compagnons de table.

Le Kirchberg de Barr est un terroir apte a produire des crus d’exception, capiteux et généreux mais souvent fermés dans leur jeunesse, ce sont des vins de garde par excellence « Nous avons des gewurztraminer de 1937 qui sont un véritable régal » affirme Jean-Louis Lorentz-Klipfel, qui sait de quoi il parle puisque les caves du domaine Klipfel abritent une impressionnante oenothèque où reposent quelques vénérables bouteilles des meilleurs millésimes du siècle dernier.


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Un domaine dont les caves recèlent des trésors cachés…


Il est évident qu’un passé aussi prestigieux constitue un défi permanent pour cette dizaine de vignerons qui portent sur leurs épaules le poids de plusieurs siècles d’histoire viticole. Garder la mémoire mais aller de l’avant vers plus d’exigence et de qualité…tout un programme pour la jeune garde barroise…Courage !

 

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Sur les pentes du Kirchberg, un monument en mémoire des grands vignerons de Barr : la reconnaissance pour les hommes qui on œuvré en faveur de la reconnaissance du Kirchberg…quel joli carnet d’adresses !




 



…JEAN-DANIEL HERING

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Le domaine Hering occupe un bel ensemble de maisons alsaciennes entre l’Hôtel de Ville et le Musée de la Folie Marco.


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Le caveau donne sur la route et attire le regard du passant par ses voûtes en grès et ses vitrines où s’exposent quelques unes des prestigieuses références du domaine.


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Jean Daniel Hering me reçoit dans ce bel espace dédié au vin en compagnie de son épouse qui s’occupe en permanence de l’accueil de la clientèle au caveau : une présence capitale lorsqu’on sait que près de 50% de la production du domaine est vendue à une clientèle de particuliers.
« On va profiter du beau temps pour se promener sur le Kirchberg…on sent mieux l’esprit du Grand Cru lorsqu’on s’y trouve »…et me voilà obligé de remettre en cause mon mode opératoire parfaitement rodé depuis 10 visites !
Le questionnement et la prise de notes s’effectue donc in-situ en plein air…je sens que la relecture et la retranscription de mes gribouillages va être compliquée.

 

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Au milieu du Kirchberg, au dessus du « Mairehisel » (la maisonnette du maire), une parcelle de vieux sylvaners (à droite) et de pinots noirs (à gauche) du domaine Hering : un décor splendide pour évoquer le Grand Cru.



Comment définir ce terroir ?

Le premier élément qui définit le Kirchberg est la présence massive de pierres calcaires dans le sol : ce sont des blocs de calcaire oolithique plus ou moins gros que les vignerons sont obligés de sortir de leurs rangs de vigne pour rendre la terre cultivable. Sur ce coteau on trouve partout des « Steinrössel » (des pierrets) véritables murets formés par des fragments de roches empilés entre les différentes parcelles.
 « Mais la définition d’un terroir ne se limite pas simplement à des caractéristiques géologiques », Jean Daniel Hering évoque trois autres paramètres qui ont une importance déterminante dans l’identité du Kirchberg :
-    la forte pente qui permet une bonne captation des rayons du soleil et une évacuation très rapide des eaux de pluie.
-    l’exposition aux vents qui permet de réguler un peu la chaleur et de sécher rapidement l’humidité. « Même si le Kirchberg est protégé des vents trop forts par le relief et les forêts qui le bordent, il y a toujours un peu d’air sur ce coteau ».
-    la très faible pluviométrie « l’Ungersberg est un véritable verrou pour les influences océaniques souvent porteuses de pluies ». Cette montagne qui culmine à 900 mètres constitue un obstacle presque infranchissable pour les nuages venus de l’ouest « en général, les masses nuageuses se déchirent et s’en vont vers Molsheim au nord et vers Epfig au sud »

Bref, avec un sol calcaire « un élément qu’on retrouve dans la plupart des grands terroirs », peu acide « les équilibres des vins se construiront autour de la salinité » et un micro-climat chaud et sec, le Kirchberg de Barr offre « des conditions optimales pour élaborer des vins puissants, charpentés et taillés pour une longue garde ».

Ce Grand Cru a également la particularité d’englober deux clos réputés qui ont fait beaucoup pour le développement de ce terroir :
« le clos Zisser pentu et orienté sud/sud-ouest et le Clos Gaensbronnel moins pentu et orienté sud/sud-est ».
Jean Daniel Hering connaît bien le Clos Gaensbronnel où il récolte son fameux gewurztraminer : « situé dans la partie basse du Grand Cru, le Clos Gaensbronnel possède une terre plus fertile et surtout une source souterraine qui descend du Kirchberg, passe sous le Clos pour faire sa résurgence au niveau de la fontaine un peu plus bas » (voici l’explication de la fontaine Gaensbronnel…). Cette présence d’eau en profondeur constitue un élément de régulation hydrique et thermique mais aussi une réserve d’humidité favorable au développement du botrytis. « un terroir exceptionnel pour le gewurztraminer ».

 

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Le Clos Gaensbronnel en forme de triangle au bas du coteau…plus loin, enclavé entre les maisons on distingue une partie du Clos de la Folie Marco.
 

 

 

Quels sont les cépages les mieux adaptés ?

Contrairement à certaines idées reçues, il n’y pas que le gewurztraminer qui réussit sur ce terroir « Le Kirchberg est très polyvalent, on y produit aussi bien de grands vins secs que de très beaux liquoreux ».
Le domaine Hering possède une parcelle « historique » de vieux sylvaners derrière le Mairehisel, des rieslings, des pinots gris, des gewurztraminers et même une parcelle de pinots noirs depuis 1990. « Nous étions les premiers à planter ce cépage sur le Grand Cru, mais avec ce micro-climat chaud et la présence de calcaire, ce choix était évident »

 

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Une parcelle de rieslings du domaine sur le Grand Cru


Quels caractères spécifiques ce terroir transmet-il aux vins ?

Comme tout terroir calcaire le Kirchberg marque surtout les vins en bouche « sur ce Grand Cru, les vins laissent en bouche une incomparable sensation saline qui transcende chaque cépage ». Quel que soit le profil aromatique ou la nature de son équilibre un cru du Kirchberg se reconnaîtra par sa grande sapidité et ses amers nobles et élégants qui surprennent parfois mais qui laissent au palais une sensation de pureté cristalline et de fraîcheur.
Au niveau aromatique il faut un peu de temps pour que les rieslings et les pinots gris s’expriment pleinement par contre le gewurztraminer parle haut et fort dès son plus jeune âge avec un registre olfactif floral et épicé qui atteint des sommets de complexité après une dizaine d’années de garde.
Le marquage du Kirchberg domine souvent celui du le millésime : « C’est souvent dans les années difficiles, trop sèches ou trop humides, que ce Grand Cru montre sa puissance en produisant des vins qui restent davantage marqués par le terroir que par le millésime ».
 

 

 

Y-a-t-il dans votre mémoire de vigneron le souvenir d’un vin mythique sur ce Grand Cru ?

Thierry Meyer va encore être déçu, mais une fois de plus, nos vignerons ne remonteront pas très loin dans l’histoire du domaine pour trouver leur cuvée coup de cœur : ce sera un gewurztraminer Clos Gaensbronnel 1985 pour madame et un gewurztraminer Clos Gaensbronnel 1998 pour monsieur…
« Un vin abouti qui a atteint sa phase de plénitude aujourd’hui et qui s’exprime avec suavité et élégance ».
Jean Daniel Hering cite également les vins des millésimes 2003 et 2006 qui ont su garder une identité forte malgré des conditions climatiques très délicates : « des 2003 frais et équilibrés, des 2006 mûrs et non dilués…le Kirchberg a justifié son rang ! »


Quelles perspectives pour ce terroir ?

« Aujourd’hui le Kirchberg de Barr est bien mis en valeur par les vignerons locaux mais nous souffrons d’un déficit de notoriété parmi les Grands Crus alsaciens ».
Jean Daniel Hering représentera le Kirchberg au Salon des Grands Crus à Paris en mars mais comme il le regrette « la clientèle qui vient déguster des Grands Crus d’Alsace ne vient pas spontanément vers les vins du Kirchberg de Barr ».
Et pourtant ce terroir a fait la preuve de sa grande valeur depuis des siècles et les vignerons qui le travaillent aujourd’hui ont fait véritablement le choix de la production qualitative en adoptant des pratiques viticoles exigeantes et respectueuses de l’environnement : « Sur le Kirchberg nous nous sommes entendus pour choisir une viticulture propre…Un Grand Cru c’est vivant ! »

 

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Les pentes du Kirchberg vues du bas, près du Clos Gaensbronnel (au premier plan)
 

 

 

Les vins du domaine : quelle conception ?


Crée en 1858 par Emile Gustave Hering, fils d’un pharmacien de Barr, le domaine est aujourd’hui exploité par Pierre Hering et son fils Jean Daniel, représentants de la 4° et 5° génération de la famille fondatrice.
Le domaine exploite 10 hectares sur le vignoble de Barr et environs avec des terroirs remarquables comme le Kirchberg et son Clos Gaensbronnnel mais aussi d’autres lieux-dits qui méritent qu’on s’y intéresse comme :


- le Clos de la Folie Marco : une propriété de la Ville de Barr enclavée entre les maisons de la ville « c’est un terroir dans le prolongement du Kirchberg avec des caractéristiques proches du Grand Cru mais avec une terre un peu plus fertile et un microclimat très protégé des vents qui le rend particulièrement précoce ».


 
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Les rangs de sylvaners du Clos de la Folie Marco
 

Malgré la pression immobilière qui s’accentue de jour en jour, Jean-Daniel Hering continue de défendre son carré de vigne avec ses rangs de sylvaners et de rieslings qui produisent de belles cuvées de vins de fruit qui portent le nom du clos.


- le Rosenegert : une parcelle située en altitude entre des bosquets et des prairies à orchidées entretenues par le Conservatoire des Sites Alsaciens. Défrichée et mise en culture en 1998 elle est complantées avec 5 cépages (50% riesling, 20% de pinot gris, 20% de gewurztraminer, 7% de muscat et 3% d’auxerrois). « C’est un terroir plus tardif avec une belle régulation thermique du fait de l’altitude et de l’environnement boisé ». Cette cuvée est vendue sous le nom du lieu-dit depuis le millésime 2008, « il a fallu laisser le temps à la vigne de s’adapter pour trouver son rythme de croisière et exprimer pleinement ce terroir particulier ».


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Le Rosenegert

 

 

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  A côté du Rosenegert, les techniciens du Conservatoire des Sites Alsaciens défrichent une parcelle que le domaine Hering a mise à leur disposition.
 

 

Au niveau de la viticulture, en tant que membre de l’association  Tyflo, le domaine Hering met en œuvre des pratiques respectant le milieu naturel de la vigne dans une philosophie de développement durable : respect des sols, de la faune utile et des paysages…tout un programme !
En ce qui concerne la viticulture biologique, Jean-Daniel Hering émet encore quelques réserves « le cuivre y est autorisé à des doses trop importantes ; avec Tyflo nous ne refusons pas forcément toutes les molécules de synthèse mais nous limitons l’usage du cuivre à 3kg/ha et par an ».


A niveau des vinifications, les pratiques sont traditionnelles : vendange manuelle, pressurage doux, fermentation sous l’effet de levures indigènes et élevage en foudres pour près de 80% de la récolte. Jean Daniel Hering est un adepte des contenants en bois « le bois permet une micro-oxygénation des vins, très intéressante pour leur équilibre (…) De toutes façons nous les garderons tant que je pourrai me glisser dedans pour les nettoyer »…Enfin une vrai motivation pour garder la ligne !
Le soufre est utilisé sans excès « je fais des allergies pulmonaires au soufre, ça ne m’encourage pas à en abuser dans ma cave (…) mais je considère que c’est un produit nécessaire pour permettre à ma clientèle de garder mes vins quelques années »
 

 

Le domaine Hering propose une gamme de 26 références classées en 5 grandes familles :
 

 

- les vins en litres pour le service au pichet ou la cuisine
 

 

- les vins tradition qui reflètent avant tout l’expression du cépage comme les cuvées « Les Coteaux » ou « Le Clos de la Folie Marco »


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Une des cuvées emblématiques du domaine Hering


- les crémants avec une cuvée traditionnelle et une cuvée prestige « blanc de noirs » élevée 18 mois.
 

- les vins de terroir avec les Grands Crus et le Rosenegert


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La triplette de grands crus

 

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Récemment mise en bouteilles 2010 est le troisième millésime de cette cuvée issue d’une  complantation

 

 

- les vins de collection qui proviennent  du Kirchberg mais sont issus de parcelles sélectionnées ou de vendanges surmûries ou botrytisées.
 

 

Comme nous l’avons déjà vu plus haut cette production s’écoule pour moitié auprès d’une clientèle particulière, 30% part à l’étranger (Europe du Nord, Japon, Etats Unis), les 20% restants se retrouvent dans quelques restaurants locaux et chez des cavistes de la région.


Et dans le verre ça donne quoi ?

Nouvelle incartade dans mon protocole habituel…voilà que mon hôte me propose la dégustation à l’aveugle de 3 références prélevées dans la réserve du domaine.
Je me retrouve donc  face à trois verres mystère avec trois vins à la robe étincelante et dorée…concentration maximale !


Vin 1 : le nez discret s’ouvre sur des notes végétales (gentiane) qui évoluent peu à peu vers de délicats arômes de zestes d’agrumes, la bouche est droite et élégante, les arômes de pomelo se manifestent timidement, la finale est profondément minérale, marquée par de très beaux amers sapides et salivants.
Le millésime signe le nez à l’ouverture mais le cépage et la salinité du grand cru s’imposent progressivement pour construire un très beau vin de terroir. J’ai rapidement reconnu le millésime et le cépage mais j’ai été étonné par l’intensité de la  présence minérale en bouche qui témoigne vraiment de la force du Kirchberg :
Riesling G.C. Kirchberg de Barr 2004

Vin 2 : le nez est intense, complexe, évolutif avec une attaque franche et précise sur la rose suivie d’un festival d’arômes suaves et raffinés, bergamote, girofle, menthe poivrée…, la bouche se montre caressante au début et le registre aromatique gagne encore une peu en richesse mais la finale est marquée par une vibrante minéralité avec des amers nobles qui font saliver et des notes poivrées qui persistent longuement.
Un vin qui allie de façon remarquable puissance et élégance, l’intensité est présente tant au nez qu’en bouche mais la structure minérale confère un équilibre et une race inouïe à cette cuvée dont je reconnais aisément le cépage mais où je me fourvoie lamentablement sur le millésime : 2007 pour la générosité ou peut-être 2008 pour la trame de fond très vive…je suis loin du compte, mais c’est tout à l’honneur de ce vin qui a vraiment gardé une superbe énergie :
Gewurztraminer G.C. Clos Gaensbronnel – Cuvées des Frimas 1998

Vin 3 : le nez est intense et très agréable avec des notes toastées, de froment, de malt et de miel, la bouche est grasse, charnue et puissamment aromatique, le registre du nez se retrouve avec un léger goût fumé en plus, la salinité du Kirchberg vient apporter une touche de fraîcheur et de minéralité en finale ;
Riche mais parfaitement équilibré ce pinot gris est absolument superbe avec cette palette entièrement dédiée aux céréales torréfiées et cette texture riche où le terroir s’impose pour ne laisser aucune place à la lourdeur. Le cépage était facilement identifiable mais l’année est restée un mystère pour moi…une belle impression de jeunesse pour ce vin  vraiment étonnant :
Pinot Gris G.C. Kirchberg de Barr 2001

 

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Jean Daniel Hering qui prépare la dégustation à l’aveugle
 

 

La dégustation se poursuit avec deux vins (très) jeunes :

Gewurztraminer G.C. Clos Gaensbronnel – Cuvées des Frimas 2008 :
le nez est pur, moyennement intense avec un fruité direct et séduisant et quelques touches épicées, la bouche est un modèle d’élégance qui intègre un moelleux très suave et une puissante salinité qui soutient la longue finale.
Un gewurztraminer encore très jeune mais qui s’exprime déjà avec une classe inouïe même si sa structure le destine à une longue garde. Récolté sur le Clos en surmaturité mais sans botrytis ce vin qui se situe dans la lignée du magnifique 98…avis aux amateurs !

 

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Pinot Gris G.C. Kirchberg de Barr VT 2008 : le nez est assez fermé avec de discrètes notes briochées, la bouche est exceptionnelle de densité et d’équilibre, un gras imposant, une présence ample et longue et une salinité finale vraiment sidérante en finale.
Face à la sensation laissée par ce pinot gris on ne peut vraiment qu’être convaincu par la puissance minérale hors norme du Kirchberg : « voilà une preuve de plus de la polyvalence de ce Grand Cru » s’exclame Jean Daniel Hering qui considère ce vin comme une référence qui fera date dans la production du domaine.
La bouteille n’est pas encore au tarif…il va falloir guetter sa sortie pour ne pas rater cette superbe cuvée !

 

 

Pour conclure, un petit bilan sur cette onzième expérience de visite approfondie d’un terroir Grand Cru (attention je risque de me répéter…) :


- J’ ai renforcé ma conviction qu’une bonne compréhension d’un vin passe évidemment par la dégustation mais s’enrichit considérablement si on fait la démarche d’aller sur place, sentir l’énergie des terroirs où il naît et rencontrer les gens qui le conçoivent…je ne boirai plus jamais des Kirchberg de Barr comme avant !


- Les crus du Kirchberg de Barr se distinguent par leur texture puissamment minérale qui peut parfois leur conférer un toucher de bouche légèrement tannique. La dégustation de 3 vieux millésimes et de 2 vins dans leur prime jeunesse a montré la permanence d’une concentration saline peu commune : la preuve par les papilles que la signature de ce Grand Cru se révèle surtout au palais, sur la finale. Ce caractère nous aide à comprendre comment  un cépage comme le riesling engendre des vins un peu secrets qui s’expriment vraiment après quelques années de garde et surtout comment les gewurztraminers et pinots gris construisent leur équilibre autour de cette exceptionnelle trame minérale.
   
- Comme je m’y attendais un peu, cette nouvelle étape sur mon long périple m’a permis de découvrir un vigneron exemplaire qui travaille sa terre avec passion et respect et conçoit des vins pour qu’ils nous livrent l’expression la plus pure de chaque terroir. La gamme de vins du domaine couvre l’étendue des possibles dans le vignoble alsacien : du simple au complexe, du sec au liquoreux, l’amateur le plus exigeant trouvera à coup sûr de quoi se régaler. Pour être complet il faut également citer le superbe rapport qualité/prix des vins du domaine Hering : avec de délicieux vins de terroir entre 5 et 7 euros, des grands crus sublimes entre 10 et 13 euros et des cuvées d’exception entre 16 et 23 euros toute résistance devient impossible. Vous êtes prévenus !


- Comme je m’y attendais un peu la famille Hering m’a permis de vérifier une fois de plus que la convivialité et la disponibilité des vignerons alsaciens ne sont pas une légende. Mille mercis pour cette belle après-midi !


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Barr, le Kirchberg et sa maisonnette.

 

Vous trouverez deux articles absolument passionants sur ce Grand Cru derrière les liens suivants :

CLIC1 et CLIC2

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28 août 2010 6 28 /08 /août /2010 18:35

LE KESSLER SELON…

 

 

 

 

Le choix de ma dixième étape ne fut pas chose aisée, surtout qu’après le dernier Grand Cru de la Couronne d’Or, me voici de retour dans le Haut-Rhin, avec tous ces terroirs merveilleux servis par des vignerons pleins de talent…il y a vraiment de quoi hésiter !
Après avoir éliminé (pour le moment) les têtes d’affiches comme le Rangen, le Brand et autres Schoenenbourg qui n’ont pas forcément besoin d’être mis en lumière, il reste malgré tout un grand nombre de possibilités…
Je vais donc me laisser porter par le souvenir des dernières rencontres mémorables avec des rieslings Heisse Wanne de la maison Dirler-Cadé pour choisir de me rendre du côté de Guebwiller pour étudier de plus près le Grand Cru Kessler.

 


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Le coteau du Kessler vu de Bergholtz


Bien des choses ont déjà été écrites sur ces terroirs et un angle d’approche original et intéressant est à priori difficile à définir…mais je vais quand même essayer de relever le défi.
Je vous propose de me suivre dans mes ballades personnelles avec un peu de théorie (le socle nécessaire à une bonne compréhension), des documents photographiques et surtout des rencontres avec les vignerons qui travaillent dans ces parcelles classées.
Bon, ça je l’avais déjà dit…mais c’est pour les nouveaux.

 

 

2

 

 
Guebwiller est une ville de près de 12000 habitants, située au sud-ouest de Colmar, au pied des Vosges et de son point culminant, le Grand Ballon, appelé d’ailleurs également le Ballon de Guebwiller.

 

 

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L’entrée de la vallée de Guebwiller avec le Grand Ballon au fond et la pente vertigineuse du Kitterlé sur le côté.


Cette petite ville marque l’entrée du Florival, nom poétique de la vallée de la Lauch, que Flurandus, un moine du XI° siècle, décrivait ainsi : « Salut, ô Florival, tu es presque rivale du paradis, avec tes collines fécondes et tes coteaux que les pampres de la vigne recouvrent ».

 

 

4  

La Lauch, un torrent qui descend des crêtes vosgiennes et qui traverse Guebwiller.

 


Même si, comme pour de la plupart des sites du piémont vosgien, les origines de cette ville remontent aux carolingiens, l’histoire de Guebwiller est intimement liée à celle de l’Abbaye de Murbach. C’est en 774 que Gebunvillare est mentionnée pour la première fois dans un acte de donation en faveur de cette abbaye : il s’agit alors d’un simple domaine agricole qui attendra quelques siècles avant de devenir une ville. En effet, ce n’est qu’au XII° siècle qu’une cité médiévale prendra forme autour de l’église Saint Léger et du château Burgstall.

 

 

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L’église romane Saint Léger de Guebwiller.

 

 

Fortifiée au XIII° siècle avec la construction d’un mur d’enceinte, Guebwiller, devenue capitale administrative de la principauté de Murbach, compte 1350 habitants en 1394.
La domination de cette institution religieuse sur la ville ne prendra fin qu’avec la Révolution Française.
Comme bien d’autres communes viticoles alsaciennes, Guebwiller n’a pas été épargnée au cours de son histoire : entre le XIV° et le XVII° siècle, les invasions se sont succédées semant leur lot de malheurs et de destructions. Malgré tout, le patrimoine historique et architectural de cette ville reste remarquable aujourd’hui et offre au promeneur curieux de nombreux vestiges qui témoignent de son riche passé.

 

 

guebwiller

 

L’étrange blason de Guebwiller : crée au XVI° siècle, il représente un bonnet albanais, choisi probablement pour rendre hommage aux nombreux travailleurs immigrés venus de ce pays pour prêter main forte aux les vignerons d’antan.

 

 

A l’aube du XIX° siècle apparaissent les premières entreprises textiles qui vont prospérer jusqu’au milieu du XX° siècle. Actuellement, seule la société NSC (Nicolas Schlumberger et Cie) perpétue cet héritage en construisant des machines-outils spécialisées pour la filature.
Idéalement placée à l’entrée de cette belle vallée et dotée d’un patrimoine architectural exceptionnel, Guebwiller se tourne peu à peu vers le tourisme.

 

 

 

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Le musée du Florival installé dans une des nombreuses maisons canoniales de Guebwiller.

 

Avec ses 3 églises, toutes d’un style différent (roman, gothique et néo-classique), son Hôtel de Ville datant de 1585, les vestiges des fortifications et du château de Burgstall (XIII°), le château Neuenburg (XVIII°) restauré en 1850, les maisons canoniales du XVIII° siècle…, le visiteur féru d’histoire et d’architecture sera comblé.

 

 

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L’église Notre Dame de Guebwiller, en grès comme de nombreux bâtiments de la ville.
 

 

Le touriste plus sportif pourra profiter des magnifiques chemins de randonnée ou des superbes espaces VTT entre plaine, vignoble et montagne.
Pour l’œnophile, la région est vraiment exceptionnelle, car, ne l’oublions pas, avec pas moins de 4 Grands Crus sur son ban communal, Guebwiller est la cité viticole alsacienne la plus richement dotée en terroirs classés. Paradoxalement, il n’y a que très peu d’exploitations vigneronnes dans la ville : pour trouver une cave à visiter, il faut se rendre dans l’un des charmants villages voisins, où les bonnes adresses ne manquent pas (Orschwihr ou Bergholtz par exemple).



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Au pied du Kessler, le village de Bergholtz


Il y a quelques années, la municipalité a décidé de rendre un hommage marqué à son vignoble lors du Festival des Grands Crus d’Alsace organisé aux Dominicains, avec au programme récitals, spectacles et dégustations.

 

 

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De style gothique, l’église des Capucins accueille de nombreux concerts durant l’année.
 

 

 

 

 

 

Le Grand Cru Kessler se situe au nord du finage de Guebwiller, sur le flanc est de la colline Unterlinger, à une altitude variant de 300 à 390 mètres.

 


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Des parcelles dans la partie sud du Kessler.

 

 

Sa superficie totale est de 28,53 hectares et ses parcelles relativement pentues, orientées sud-est, jouxtent le Grand Cru Kitterlé dans la partie haute et les Grands Crus Saering et Spiegel dans la partie basse.

 

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La délimitation du Grand Cru avec en bas les quartiers nord de Guebwiller et en haut à gauche
les premières maisons du village de Bergholtz.

 

Le nom Kessler, qu’on traduit littéralement par « chaudronnier » évoque la configuration générale en forme de cuvette de ce Grand Cru. Le vallon qui se dessine en son centre constitue un véritable régulateur thermique dans la mesure où, en plus de la barrière vosgienne qui l’isole des vents d’ouest, ce terroir est naturellement protégé des courants d’air froid venant du nord et de la vallée de Guebwiller.

 

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  La partie centrale du Grand Cru.


Sur le plan géologique  ce Grand Cru fait partie de la famille des terroirs gréseux : des colluvions de grès Vosgien du Bundsandstein et un peu d’argile recouvrent un affleurement linéaire de calcaire du Muschelkalk. Le sol et le sous-sol du Kessler, sont épais et tendres avec une structure sablonneuse assez homogène même si on peut y identifier d’autres dépôts minéraux plus ou moins abondants selon les endroits.

 

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Le sol du Kessler : du sable gréseux avec plus ou moins de cailloux.
 

 

Le cœur de ce Grand Cru est constitué par une cuvette qui est cadastrée sous le nom de « Heisse Wanne » (« cuve chaude »). C’est cette dénomination qui est à l’origine du nom Kessler (par sa référence au chaudron).


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La « Wanne » au centre du Grand Cru.


La vigne trouve sur ce terroir un environnement particulièrement favorable : les raisins atteignent leur maturité plus tôt qu’ailleurs, les rendements sont naturellement très faibles (30 à 40 hl/ha) et la grande qualité des fruits est d’une constance remarquable quels que soient le cépage ou le millésime. « Tout se passe comme si le terroir s’équilibrait de lui-même » affirment les vignerons locaux. De plus, grâce aux brumes matinales favorisées par la morphologie de ce terroir (toujours la forme en cuvette), le botrytis se développe assez facilement dans les vignes du Kessler et permet l’élaboration des prestigieuses cuvées de Grains Nobles. Comme le dit Alain Freyburger « Le paradoxe de ce terroir est que, tout en étant très précoce, le Kessler permet de retarder les vendanges jusqu’au mois de décembre pour ne récolter que le sublime nectar ».

 

 

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Une parcelle dans la partie haute du Kessler : terrasses et murets en grès rose.

 

 

Sur le plan historique, on sait que ce terroir a été remarqué dès le VIII° siècle par les moines de l’abbaye de Murbach. Les princes-abbés qui se succédèrent à Guebwiller ont œuvré sans relâche pour donner à leurs vins la place qu’ils méritent au sommet de la hiérarchie alsacienne. En 1575, l’écrivain humaniste, Sébastien Munster parlait de Guebwiller en ces termes : « Cette ville assise à la gueule des montagnes abonde en vignes et est sujette à l’abbé de Murbach qui y fait là souvent sa résidence » (Cosmographia Universalis)
En 1394, le nom de Kessler est mentionné pour la première fois par écrit dans des documents administratifs.
Un dicton du XVI° siècle affirme que « Dans le Rangen de Thann, la Wanne de Guebwiller et le Brand de Turckheim pousse le meilleur vin du pays » : ce témoignage de la sagesse populaire marque la reconnaissance de l’indiscutable grandeur de la Wanne – l’autre nom du Kessler – qui trouve une place de choix dans ce trio de terroirs prestigieux.
Depuis 1830, la récolte de ce lieu-dit est vinifiée à part et commercialisée sous le nom Kessler ou Wanne : près de 150 ans avant les lois sur les Grands Crus les vins de ce fameux terroir de Guebwiller ont été des précurseurs dans la reconnaissance de l’élite alsacienne.
Bien entendu, le Kessler fera partie de la première sélection de terroirs classés en 1975 (décret d’application en 1983)… et ce n’est que justice !

Au niveau de la viticulture, ce Grand Cru, présenté comme un terroir assez facile à travailler (cf. plus haut) est exploité par une poignée de vignerons très sensibles à préservation des sols. « Notre ligne de conduite obéit au souci d’assurer la pérennité du vignoble ». assure Alain Freyburger.

 

 

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Sur les pentes du Kessler : un tapis végétal dense et diversifié.

 

 

La conduite de la vigne sur ce coteau traduit ce souci de façon assez explicite : enherbement, bio-diversité végétale, labour dans les rangs et au niveau du cavaillon…

 

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L’inter-cep est travaillé malgré la pente.


On sent une belle harmonie dans cet environnement préservé où les fleurs s’épanouissent, les lézards prolifèrent et la vigne y rencontre un terroir propice à une maturation sereine.

 

 

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Une rencontre impromptue au pied du Kessler



Le gewurztraminer est le cépage le plus planté sur ce Grand Cru : comme l’affirme Mireille Walker, la sommelière du restaurant Aux Armes de France à Ammerschwihr, « En dégustant les gewurztraminer du Kessler, nous sentons que ce cépage est heureux dans ce terroir gréseux ».Le pinot gris profite également très bien de la qualité de ce terroir et le riesling peut donner des résultats exceptionnels si les rendements sont contrôlés : ce cépage occupe souvent les parcelles du secteur haut, plus pentues et moins riches en argile.
Les vins du Kessler sont à la fois puissants et fins avec un équilibre sucre/acidité d’une grande élégance qui se révèle pleinement après quelques années de garde.
Comparés à leurs voisins du Kitterlé au caractère montagnard parfois un peu rude, Alain Freyburger présente les vins du Kessler comme des « gentlemen affables ».
Les gewurztraminers sont puissants mais toujours élégants avec une palette aromatique épicée qui s’épanouit et persiste très longuement en bouche.
Les rieslings sont plus secrets, plus subtils avec une structure droite et une profondeur aromatique incomparable.

 

Un microclimat qui donne une belle richesse, un sol gréseux qui appelle la finesse et des vignerons qui travaillent en harmonie avec ce grand terroir… une association idéale pour concevoir de très grands vins !

 

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Les pentes de la partie nord du Kessler.






…JEAN-PIERRE DIRLER

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Le domaine Dirler-Cadé se trouve à Bergholtz, un charmant village situé au pied de la colline Unterlinger, à quelques kilomètres au nord de Guebwiller.

 

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Une grande maison vigneronne avec un portail toujours grand ouvert…

 

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  … et un caveau qui accueille les visiteurs du lundi au samedi.

 

 

En cette fin août, les actuels exploitants Jean et Ludivine Dirler sont partis en famille pour une petite semaine de congés bien mérités, c’est donc Jean-Pierre Dirler, le papa toujours présent et actif au domaine, qui m’accueille dans le caveau de dégustation pour répondre à mes questions sur ce Grand Cru.

 

 

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  Cosy et chaleureux, le coin-dégustation du domaine Dirler-Cadé.

 

 

 

Comment définir ce terroir ?

Jean-Pierre Dirler possède un dossier extrêmement complet sur les caractéristiques géologiques des deux terroirs voisins, le Kessler et le Saering : cette étude scientifique est une source de renseignements d’une grande précision pour comprendre l’infinie complexité du vignoble alsacien. Il s’avère que le Kessler possède un sous-sol de sables gréseux, plus ou moins profond, qui repose sur une couche rocheuse compacte. Vers le bas, la roche-mère est de nature calcaire alors que dans les parcelles hautes et dans celles dans la Wanne on trouve une sous-couche de nature schisteuse.
« C’est un terroir drainant où les racines plongent facilement en assurant un apport hydrique et minéral régulier à la vigne » Au niveau de la Wanne la couche arable est la moins épaisse (90 centimètres) alors que dans le secteur bas les terrains sont plus profonds et plus riches en argiles. « La partie haute du Grand Cru qui se trouve dans le prolongement du Kitterlé est pauvre et presque exclusivement gréseuse ».
Des analyses pédologiques plus précises relèvent deux éléments spécifiques au Kessler : l’absence quasi-totale de calcaire et une richesse peu commune en potassium.
Au niveau du microclimat, ce terroir est protégé des vents violents « mais il reste quand même bien aéré » préservant naturellement les raisins de la pourriture, noble ou non. Dans ces conditions, les V.T. réussissent bien mais les S.G.N. sont beaucoup plus difficiles à réaliser.
Par sa forme concave, la Wanne présente des variations de l’exposition assez conséquentes  « Notre parcelle de riesling est idéalement placée face au sud ».

 

 

Quels sont les cépages les mieux adaptés ?

« Le riesling se plait dans les parties hautes, pauvres et très pentues », alors que les sols plus profonds, plus argileux du bas de coteau sont généralement plus favorables aux pinots gris et aux gewurztraminers. D’après Jean-Pierre Dirler le muscat est le seul cépage qui ne réussit pas sur ce terroir « ce cépage donne des vins lourds et pâteux sur le Kessler »…tout à l’opposé du style qu’il recherche.


Quels caractères spécifiques ce terroir transmet-il aux vins ?

Dans cette configuration si particulière qui voit 4 Grands Crus placés côte à côte, la question du lien au terroir se pose tout naturellement. Jean-Pierre Dirler est catégorique : « lorsque nous dégustons notre production, nous nous rendons compte chaque année qu’on ne peut pas confondre un Spiegel, un Kitterlé, un Saering ou un Kessler, ce sont des vins vraiment différents ».
Ceci dit, Jean-Pierre Dirler ne pense pas qu’il soit possible de déterminer des marqueurs aromatiques propres à un Grand Cru « l’effet millésime et la main du vigneron sont des éléments plus déterminants que la nature du terroir pour construire le profil aromatique d’un vin ».
Les Kessler se distinguent par leur charpente minérale puissante, car le grès transmet une grande salinité aux vins : « il suffit de sucer un fragment de grès ramassé dans nos vignes pour percevoir les notes salées et ce goût de roche qu’on retrouve dans les vins ».
Pour préciser les caractéristiques de ses Grands Crus, ce vigneron fait surtout référence à leur qualité gastronomique : « nos vins sont conçus avant tout pour accompagner un repas ».
Les rieslings du Kessler sont puissants, gras et complexes avec un fruit souvent bien mûr, ils se marient idéalement avec les crustacés alors que les rieslings du Saering s’associent plutôt avec des poissons marins et ceux du Spiegel s’épanouissent en compagnie d’un poisson de rivière.
Les gewurztraminers du Kessler, opulents et solidement charpentés, font merveille sur les desserts aux fruits et même sur le chocolat, ceux du Saering moins exubérants et plus épicés accompagneront la cuisine exotique.
Les vins du Kessler sont taillés pour la garde : 5 ans pour qu’ils expriment la subtilité du terroir et plus de 10 ans pour atteindre la pleine maturité... à condition bien qu’ils réunissent 3 conditions essentielles au vieillissement « le bon état sanitaire de la vendange, une belle acidité et une matière concentré ».


Y-a-t-il dans votre mémoire de vigneron le souvenir d’un vin mythique sur ce Grand Cru ?

Malgré sa très longue expérience de vigneron et de dégustateur, Jean-Pierre Dirler ne remonte pas trop loin dans le temps pour choisir ses coups de cœur. Il choisit de me parler de 3 vins goûtés récemment :
- le riesling Heisse Wanne 1995 : « une perfection dans l’équilibre, la référence absolue »
- le riesling Kessler 2000 : issu d’un assemblage des raisins de la Wanne et des autres parcelles sur le Grand Cru, « il commence sa phase de pleine maturité, il est puissant et charpenté et se comporte magnifiquement à table ».
- le riesling Heisse Wanne 2006 : encensé par la presse spécialisée et les guides : « une référence pour l’année certes, l’effet drainant du Kessler a bien joué son rôle, le vin est net et très agréable à déguster mais trop riche à mon goût… ».


Quelles perspectives pour ce terroir ?

C’est le domaine Schlumberger qui possède la majeure partie du Kessler (environ 25 hectares sur 28,5) et qui a la main mise sur la gestion locale du Grand Cru, « mais cela se passe plutôt bien entre cette grande maison et les quelques vignerons qui se partagent le reste de la surface ».
La famille Dirler qui milite pour le respect des sols et de l’écosystème dans les vignes se fait entendre de plus en plus dans les débats sur l’avenir du vignoble de Guebwiller « même une grande maison comme Schlumberger évolue peu à peu dans ce sens, c’est encourageant ».
En ce qui concerne les débats actuels sur les vins d’Alsace, le domaine Dirler défend une conception très claire : le vigneron est le maître d’œuvre dont le travail doit permettre au cépage d’exprimer au mieux son terroir. « La conception graphique de nos étiquettes symbolise en quelque sorte notre idée du vin : le nom du vigneron bien en évidence, puis le nom du terroir, le lieu-dit, le cépage et le millésime ».


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Jean-Pierre Dirler n’est que très peu convaincu par les cuvées issues d’une complantation « dans le temps, la Wanne était complantée, nous y réalisions un vin agréable mais sans personnalité, sans l’expression minérale de ce terroir »… rien à voir avec les superbes rieslings qui y naissent aujourd’hui !
Pour ce qui est de la communication sur ce Grand Cru on constate que depuis quelques années, l’engouement de la presse spécialisée pour les vins du Kessler (dans les guides d’achat ou les revues gastronomiques) fonctionne comme un excellent vecteur de reconnaissance nationale et internationale. Jean-Pierre Dirler apprécie pleinement le phénomène mais regrette quelque peu que cette mise en lumière refoule au second plan ses autres Grands Crus, dont il connaît et apprécie les qualités : « le succès actuel des vins du Kessler est justifié mais n’oublions pas pour autant les autres terroirs de Guebwiller, ils sont tout aussi aptes à produire de très grands vins ». A bon entendeur….


Les vins du domaine : quelle conception ?

Crée en 1871, le domaine est aujourd’hui exploité par Jean Dirler, représentant la 5° génération de la famille fondatrice, et par son épouse Ludivine, fille de Léon Hell-Cadé, un vigneron de Guebwiller. A partir du millésime 2000, l’exploitation a repris les parcelles des parents de Ludivine et le domaine a pris le nom actuel de Dirler-Cadé.
Bien évidemment, Jean-Pierre Dirler et son épouse sont restés très actifs et secondent leur fils et leur belle-fille, notamment en accueillant la clientèle au caveau ou en présentant leurs vins sur les salons en France et à l’étranger.
Aujourd’hui le domaine possède 18 hectares de vignes dont 42% sur les 4 Grands Crus de Guebwiller (2,5 hectares sur le Kessler).
5 autres lieux-dits (Schimberg, Belzbrunnen, Schwartzberg, Bux et Bollenberg) sont vinifiés à part et complètent l’impressionnante gamme du domaine Dirler-Cadé : plus de 30 cuvées par millésime !
Ceci dit, c’est un choix assumé du domaine « c’est une démarche difficile mais fondamentale pour respecter et mettre en valeur l’identité de chaque terroir ».

Au niveau de la viticulture, le domaine Dirler-Cadé est en culture bio-dynamique depuis 1998. Intrigué par les pratiques d’Eugène Meyer, un vigneron de Bergholz en bio-dynamie depuis 1969 (le plus ancien d’Alsace) et sensibilisé par un cycle de formation sur la préservation des sols à Rouffach, Jean-Pierre Dirler n’a pas hésité à soutenir pleinement son fils Jean et sa belle-fille Ludivine dans leur décision de travailler leurs vignes en bio-dynamie. « Nous avons fait un essai sur quelques parcelles (1 hectare en tout) en 1996, pour prendre conscience des problèmes que cette pratique allait poser, puis nous avons étendu la bio-dynamie à l’ensemble du domaine en 1998 ».
Malgré quelques soucis d’ordre matériel « le labour à cheval sur des parcelles pentues est parfois très difficile », Jean-Pierre Dirler est très satisfait de cette démarche « en plus de l’effet sur la préservation des sols, la qualité des raisins est beaucoup plus régulière avec la bio-dynamie…mais ne me demandez pas pourquoi ! La seule chose que nous constatons depuis des années, c’est que ces pratiques sont efficaces, laissons aux scientifiques le soin de trouver des explications à cela… ». L’exigeant cahier de charge de la bio-dynamie est donc appliqué sur l’ensemble de la surface viticole du domaine Dirler-Cadé depuis plus de 10 ans.
L’effeuillage est pratiqué à la main sur toutes les vignes du domaine car cela permet de l’adapter à chaque parcelle « notre effeuillage est sélectif selon l’orientation de la parcelle, cela nous permet de contrôler mieux la maturation des raisins. Nous voulons éviter l’excès de richesse et le déficit en acide malique qui rendraient les vins trop plats ».
Le moment des vendanges est fixé en tenant compte à la fois des résultats d’analyse des prélèvements et des impressions laissées par la dégustation des raisins « le sucre ne fait pas tout, ce sont les pépins et les peaux qui doivent être mûrs ».


A niveau des vinifications, les raisins sont triés avant de passer dans l’un des 2 pressoirs pneumatiques du domaine. Le travail en cave est très traditionnel, les Dirler n’adoptent pas de position dogmatique sur les pratiques œnologiques : « notre objectif est de faire le meilleur vin possible avec la matière première dont nous disposons ». Les levurages sont pratiqués exceptionnellement si nécessaire (en 2006 par exemple), les sulfitages sont très faibles mais jugés indispensables à la bonne santé du vin, les élevages se font sur lies sans bâtonnage dans des contenants en inox (3/4) et en bois (1/4). Les mises se font au domaine au cours du mois de juin : « nous sommes adeptes des mises précoces qui laissent toujours un peu plus de CO2 dans le vin et nous permettent de limiter le sulfitage ».
Pour les vins moelleux (VT et SGN) les fermentations sont arrêtées par réfrigération des cuves : « c’est le verdict du palais qui détermine le moment où nous décidons de boquer les fermentations pour obtenir le meilleur équilibre possible sur chaque cuvée ».

Le domaine Dirler produit environ 100000 bouteilles par millésime : 50% partent à l’export dans le monde entier (Europe, Japon, Australie…) mais presque un tiers du chiffre d’affaires est réalisé par les ventes au caveau. C’est une juste récompense pour ces vignerons qui, malgré une notoriété bien assise, consacrent encore beaucoup d’énergie et de temps pour bien accueillir leurs clients de passage. Bravo !


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Les Stammtisch du domaine Dirler... on s’y attablerait volontiers !

 


Et dans le verre ça donne quoi ?


Pour illustrer notre discussion sur les terroirs de Guebwiller, Jean-Pierre Dirler me propose de déguster en parallèle des vins du Kessler et du Saering.
Evidemment, je me laisse faire… la tentation est bien trop forte pour ne pas s’autoriser une petite modification du protocole habituel !

Riesling G.C. Saering 2008 : le nez est aérien, fin et floral avec quelques notes d’agrumes mûrs, la bouche est dense, l’acidité est profonde et pure et la finale bien longue offre une palette fraîche sur la craie et le citron.
Une cuvée pleine de charme et doté d’un redoutable pouvoir de séduction avec une structure élégante et un équilibre de funambule.

Riesling G.C. Kessler 2008 : le nez est discret et très pur sur le fruit mur et les zestes d’agrumes, la bouche est charnue avec de la richesse et une belle concentration, une acidité pointue et longue soutient admirablement la finale.
Un riesling avec une matière très puissante, encore un peu sauvage aujourd’hui, mais l’avenir lui appartient…


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Riesling G.C. Kessler-Heisse Wanne 2008 : un nez pur et très élégant sur le fruit mûr et le miel, la bouche volumineuse et ample possède beaucoup de gras et de salinité, la finale est très longue et la sensation minérale véritablement hors du commun.
Puissant et riche ce riesling grandiose repose sur une trame minérale d’une profondeur que j’ai rarement rencontrée. Une claque absolue !!!


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Orientée plein sud, la parcelle de riesling de la Heisse Wanne se trouve derrière le menhir en grès

 

 

Gewurztraminer G.C. Saering 2008 : le fruité est très élégant sur les agrumes mûrs, le vin envahit la bouche tout en douceur et en finesse dans un équilibre très gourmand, la finale est fraîche et digeste.
Un gewurztraminer de haute couture avec une structure parfaitement équilibrée (malgré les 18g de SR). Un vin taillé pour la haute gastronomie.

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Gewurztraminer G.C. Kessler 2008 : le nez est riche et généreux avec une palette complexe sur les fruits mûrs (abricot, banane) complétés par des notes plus exotiques et légèrement épicées, la bouche est d’une puissance inouïe, la matière est concentrée et riche, une salinité profonde apporte fraîcheur et longueur à la finale.
Un peu à l’image du riesling issu du même terroir, ce gewurztraminer est un vin riche (32g de SR) et ultra-puissant, plein d’une énergie encore trop exubérante…mais quel potentiel !
 

 

Gewurztraminer G.C. Kessler 2007 : le nez est discret, subtil sur un registre exotique (mangue), la bouche est riche (52g de SR) avec des arômes de fruits confits, une texture veloutée et une finale très minérale qui donne un équilibre très digeste à l’ensemble.
Ce gewurztraminer possède à la générosité bien assumée et bien intégrée dispose d’un pouvoir de séduction redoutable : se boit, se reboit, se re-reboit vraiment tout seul !l

Gewurztraminer G.C. Saering V.T. 2007 : le nez est délicat et complexe, la palette associe de subtils arômes d’agrumes confits, de miel d’acacia et de rose, la bouche est opulente, mais le gras trouve un bel équilibre avec la minéralité, la finale est longue et sapide.
A peine plus riche que le vin précédent (54g de SR) ce gewurztraminer est plus épais et plus massif tout en conservant un fond de fraîcheur, grâce à une présence saline vraiment intense. Magnifique équilibre !

 

Gewurztraminer G.C. Kessler V.T. 2006 : le nez s’ouvre sur des notes d’humus mais un beau fruité confit et très gourmand prend le relais rapidement, la bouche est veloutée et richement parfumée (orange confite et épices douces), la persistance aromatique est très longue.
Un gewurztraminer harmonieux, ouvert et plein de volupté (74g de SR)… beaucoup de classe ! Associé à du chocolat ce vin fait merveille avec ses aromes d’agrumes qui résonnent superbement. Une alternative aux Portos et autres Maury très originale et riche en saveurs…il faut absolument essayer !

Gewurztraminer G.C. Kessler V.T. 2007 : le nez est pur, profond et très complexe sur les fruits mûrs et le poivre blanc, la bouche est opulente et parfaitement équilibrée avec un fruité exotique qui se développe au palais, la petite touche acidulée et poivrée de la finale nous laisse une sensation de fraîcheur réjouissante.
Une grande puissance et un équilibre idéal pour ce gewurztraminer, qui s’offre à nous aujourd’hui avec beaucoup de classe mais qui sera surement grandiose dans quelques années.


Pour conclure, un petit bilan sur cette dixième expérience de visite approfondie d’un terroir Grand Cru (attention je risque de me répéter…) :

-    Une fois de plus, j’ai pu vérifier que la convivialité et la disponibilité des vignerons alsaciens ne sont pas une légende. Encore mille mercis à Jean-Pierre Dirler pour son accueil.

-    J’ ai renforcé ma conviction qu’une bonne compréhension d’un vin passe évidemment par la dégustation mais s’enrichit considérablement si on fait la démarche d’aller sur place, sentir l’énergie des terroirs où il naît et rencontrer les gens qui le conçoivent…je ne boirai plus jamais des Kessler comme avant !

-    Le Kessler est un terroir qui engendre des vins assez surprenants : les équilibres toujours très élégants se construisent souvent autour d’une synergie entre la richesse de la matière produite par le microclimat chaud et aéré et la puissance minérale hors du commun apportée par le sous-sol de sables gréseux. Flatteurs par leur générosité immédiate ces crus méritent vraiment d’être attendus (8 à 10 ans selon J.-P. Dirler) pour atteindre le niveau d’harmonie et de complexité qui les rend uniques et qui témoigne de leur grandeur.

-    Jean-Pierre Dirler est un personnage un peu secret mais passionnant : dégustateur hors-pair et vigneron profondément impliqué dans la valorisation et la reconnaissance des terroirs alsaciens, il reste un personnage clé du paysage viticole de notre région. Toujours actif et animé d’une passion réelle pour ses vins, il soutient son fils et sa belle-fille dans leur quête de l’excellence.
A voir les classements du domaine Dirler dans les guides comme le BD ou celui de la RVF on est forcé de constater que ce travail porte ses fruits… Il ne vous reste plus qu’à vous faire une idée par vous-même en vous précipitant sur les fabuleux 2007, 2008 et bientôt 2009 qui vous attendent au domaine.

 

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La partie centrale du Kessler.

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21 mai 2010 5 21 /05 /mai /2010 17:18

L’ALTENBERG DE BERGBIETEN SELON…

 


Depuis que j’ai commencé ma quête des 51 Grands Crus, j’ai été amené à me promener souvent dans le secteur de la Couronne d’Or ; depuis lors, ces paysages sereins et ces villages paisibles constituent mon bol d’oxygène hebdomadaire.
C’est donc tout naturellement que ma 9° étape nous conduira à Bergbieten pour une visite approfondie du dernier terroir classé du vignoble de Strasbourg : l’Altenberg de Bergbieten.

 

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Le coteau de l’Altenberg de Bergbieten au printemps



Bien des choses ont déjà été écrites sur ces terroirs et un angle d’approche original et intéressant est à priori difficile à définir…mais je vais quand même essayer de relever le défi.
Je vous propose de me suivre dans mes ballades personnelles avec un peu de théorie (le socle nécessaire à une bonne compréhension), des documents photographiques et surtout des rencontres avec les vignerons qui travaillent dans ces parcelles classées.
Bon, ça je l’avais déjà dit…mais c’est pour les nouveaux.


La plus grande partie de ce Grand Cru se situe sur le ban communal de Bergbieten, un petit village de 640 habitants où on ne trouve qu’un seul domaine viticole.


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Dans ces conditions, personne ne s’étonnera que, pour asseoir sa réputation, l’Altenberg de Bergbieten a du s’appuyer sur le soutien des vignerons des communes voisines, notamment ceux de Traenheim.


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Bergbieten vu du bas de l’Altenberg

 

Le village de Bergbieten a été fondé au IX° siècle et, comme presque toutes les communes de la Couronne d’Or, il s’est développé grâce à l’intérêt des rois mérovingiens et carolingiens pour cette région. Par la suite ce sont les congrégations religieuses qui se sont octroyé la gestion de Bergbieten : des documents datant de 1120 mentionnent ce village comme une possession de l’Evêché de Strasbourg.


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Le blason de Bergbieten : saint Laurent et ses attributs, le grill et la palme.



Cité prospère, notamment grâce à son vignoble, Bergbieten a été partiellement détruite à deux reprises : lors de la Guerre des Paysans les « Armagnac » ont saccagé le village et au XV° siècle durant la Guerre de Trente Ans, le château et une grande partie des fortifications ont été dévastés.
Aujourd’hui, il ne reste que très peu de vestiges de cette époque, pourtant, en 1895, un forgeron chanceux a trouvé dans sa parcelle de vigne, deux vases contenant 7000 pièces d’argent datant du XII° siècle (ce trésor est exposé dans un musée à Berlin). Quelques années plus tard un vigneron de l’Altenberg tomba sur un coffre contenant des sesterces à l’effigie de César…qui peut encore douter de la richesse de ce terroir !

Jusqu’à nos jours, Bergbieten a conservé sa vocation agricole et fruitière.


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Arbres fruitiers et prairies remplacent la vigne dans la plaine devant l’Altenberg


C’est un village fleuri et accueillant où on peut visiter la petite église rurale Saint Laurent avec des décors en trompe l’œil de Roland Perret.

 

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L’encadrement de la porte d’entrée de l’église Saint Laurent…faux grès et vrai trompe l’œil.

 


L’art du trompe l’œil a d’ailleurs inspiré quelques habitants de ce village et au coin d’une rue, le promeneur peut se retrouver nez à nez avec des façades décorées.

 

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Bien le bonjour messieurs-dames !

 

 

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Des cigognes qui ne migrent jamais.

 

 

Bergbieten n’a pas une vocation touristique affirmée mais le visiteur pourra apprécier sa situation privilégiée entre de verdoyantes collines dans un environnement préservé des excès d’une tendance au « Disneyland » alsacien qui caractérise parfois certains villages de la route des vins.
Au détour d’une rue on pourra se ressourcer à côté de l’une des nombreuses fontaines anciennes, qui vont se couvrir de fleurs avec l’arrivée des beaux jours.


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Une fontaine au centre du village au printemps.

 

 

Le Grand Cru Altenberg de Bergbieten s’étend sur les flancs d’une colline aux pentes très douces exposées sud-sud-est.
Sa superficie totale est de 29,07 hectares avec une altitude qui se situe entre 210 et 265 mètres.


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La délimitation du Grand Cru avec en bas à gauche la limite du village de Bergbieten et en haut à droite la limite du village d’Irmstett.

 

 

Situé au cœur d’un large amphithéâtre naturel dans la plaine du Rhin, l’Altenberg de Bergbieten offre un microclimat très favorable à la vigne : la protection des collines environnantes limite la pluviométrie et l’éloignement des montagnes vosgiennes rallonge considérablement la possibilité d’ensoleillement quotidien. L’exposition à dominante sud et la douceur de la pente en font un vignoble agréable à travailler et propice à une maturation homogène des raisins.


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Une parcelle en pente douce de l’Altenberg avec le Scharrachberg et le coteau de l’Obere Hund au second plan.



Sur le plan géologique ce Grand Cru fait partie de la famille des terroirs argilo-marneux : un sous-sol riche en magnésium, composé de marnes bleues et noires et d’argiles recouvre uniformément ce coteau en lui donnant une belle unité. Dans les parties hautes on constate une présence accrue de cailloutis calcaires dolomitiques et on trouve des interférences gypsifères un peu partout dans l’Altenberg.
Une base homogène enrichie par une grande complexité minérale…personne ne s’étonnera plus du fait que ce terroir ait été repéré dès le Moyen-âge pour son grand potentiel.


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Des pieds de vignes dans l’Altenberg, argiles, marnes et cailloux plus ou moins abondants.

 


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Le sol gris bleuté caractéristique des terrains riches en marnes.


La vigne n’est pas seule à se plaire dans cet environnement doux et paisible : au printemps d’innombrables petites fleurs apportent leurs belles touches colorées entre les rangs et l’été voit l’apparition de nombreux lézards qui se prélassent sur les pierres surchauffées. Un petit coin de paradis en somme…


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Fin avril, les fleurs de printemps ont colonisé l’Altenberg.


Sur le plan historique, on sait que le vignoble de Bergbieten existe depuis la fondation du village au Moyen-âge. Cependant, certains historiens s’accordent à penser qu’on peut remonter bien plus loin dans le temps pour situer l’origine de la culture de la vigne dans ce secteur : comme pour les vignobles voisins de Wolxheim ou de Dahlenheim les premiers ceps y ont surement été plantés du temps de l’Empire romain.
Le lieu-dit Altenberg est repéré dès le Moyen-âge : il est cité dans des documents d’archives relatives au Pape Léon IX, datant de l’an 1050. Une fois de plus, ce sont les congrégations religieuses locales et l’Evêché de Strasbourg qui ont fait main basse sur une belle partie des parcelles de ce coteau.
Il faut croire que la transsubstantiation en sang divin exigeait un liquide d’origine soigneusement sélectionnée…
A la Révolution les possessions du clergé sont restituées aux vignerons qui se feront un point d’honneur à faire de l’Altenberg de Bergbieten un cru reconnu et distribué dans de nombreux pays grâce à la proximité de Strasbourg et de ses structures portuaires sur le Rhin.
Un peu plus de 2 siècles plus tard, en 1977, ce terroir se retrouvera tout naturellement dans la première liste du classement Alsace Grand Cru.
Une belle reconnaissance pour le travail accompli !

Au niveau de la viticulture, ce Grand Cru est exploité par une poignée de vignerons indépendants et par quelques Caves Coopératives dont La Cave du Roi Dagobert.


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L’entrée du caveau de la Cave du Roi Dagobert : une locomotive pour le vignoble de la Couronne d’Or.


Paradoxe absolu, dans le village de Bergbieten qui donne son nom au Grand Cru, il n’y a plus aujourd’hui, qu’un seul domaine viticole. Les vignerons du village voisin de Traenheim sont largement majoritaires sur ce Grand Cru : plus dynamiques et plus unis que leurs voisins, ils ont raflé la mise dans le partage d’après-guerre et ont travaillé d’arrache-pied pour valoriser et faire reconnaître l’Altenberg, à l’image de Frédéric Mochel qui relève fièrement « Nous avons été l’un des premiers terroirs classés ».

 
Dans les parcelles, l’herbe est omniprésente, le plus souvent un rang sur deux avec des techniques de travail de l’inter-cep et des rangs assez diversifié.


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Une vieille vigne de gewurztraminer du domaine Mochel.
 

 

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Julien Schmitt qui entretient le palissage dans une très vieille vigne de gewurztraminer au sommet de l’Altenberg


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Un labour profond dans une parcelle du secteur ouest de l’Altenberg.

 


Le riesling et le gewurztraminer règnent en maîtres incontestés sur ce Grand Cru (plus de 80% de la superficie). Les surfaces consacrées aux autres cépages sont anecdotiques, même si le domaine Schmitt y produit un pinot gris de belle tenue et le domaine Mochel un muscat haut de gamme.

Les vins de l’Altenberg de Bergbieten sont francs et solidement charpentés avec une palette aromatique discrète qui se complexifie merveilleusement avec le temps. Le riesling traduit le mieux ce terroir mais les gewurztraminers y trouvent un équilibre droit et élancé qui les rend éminemment gastronomiques.
Il faut en général 4 à 5 ans de bouteille pour que les vins de ce Grand Cru dégagent toute leur amplitude fruitée et manifestent pleinement leur identité minérale.

Ils sont une sorte d’archétype de ces crus nordistes longtemps restés dans l’ombre de leurs frères haut-rhinois, mais qui n’ont pas cédé à la tentation du vin facile et qui se retrouvent aujourd’hui au top de la hiérarchie alsacienne… et ce n’est que justice !

 

 

 

 

…JULIEN SCHMITT

 

 

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Le domaine Roland Schmitt se situe au centre de Bergbieten à deux pas de la mairie et de l’église Saint Laurent.


 

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C’est une grande maison vigneronne qui a été rénovée tout en gardant son identité profondément ancrée dans la tradition locale.


 

 

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Passé le porche on se retrouve dans une vraie cour de ferme traditionnelle.

 

 

Julien Schmitt me reçoit dans un beau caveau de dégustation avec un bar et un « Stammtisch »… tout ce qu’il faut pour passer un bon moment !

 

 

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Le coin bar-dégustation du domaine Schmitt



Ce vigneron, qui dès son plus jeune âge, a crapahuté dans l’Altenberg au côté de ses parents, s’occupe de la production des vins du domaine depuis plus de 10 ans. Bien entendu il connaît parfaitement ce Grand Cru et se réjouit de pouvoir en parler avec moi.
Que demander de plus !


 

 

 

Comment définir ce terroir ?

« Au niveau géologique ce terroir est généralement répertorié dans le famille des marno-calcaro-gypseux, mais je le qualifierai plutôt de marno-gypseux car c’est le gypse qui constitue la vraie identité de ce terroir ». Julien insiste particulièrement sur l’importance de cet élément minéral qu’on retrouve un peu partout sur l’Altenberg à une profondeur entre 30 et 60 centimètres selon le secteur. « Les dégustations organisées par la gestion locale de l’Altenberg révèlent une vraie typicité…je suis convaincu que c’est le gypse qui imprime sa marque sur ces vins ».
Le calcaire à dolomies (calcaire magnésien du secondaire) intervient plus sur la structure du sol, dans la mesure où il confère des propriétés drainantes accrues à ce sol marneux généralement assez lourd.
Au niveau géographique, c’est la conjonction de 3 éléments qui caractérisent ce Grand Cru :
- la protection des massifs montagneux environnants garantissent un micro-climat sec et peu venté,
- la faible pente privilégie un murissement doux des raisins « il n’y pas de maturités explosives sur l’Altenberg »,
- la faible altitude entraine une maturation très homogène des fruits sur tout le coteau.
Quels sont les cépages les mieux adaptés ?

Le riesling est le révélateur privilégié de la race de l’Altenberg de Bergbieten : « c’est le cépage qui exprime le mieux la salinité de ce terroir ». Le gewurztraminer qui bénéficie d’une vraie assise historique sur ce coteau y a bien sûr aussi sa place : « de mémoire de vigneron, il y a toujours eu du gewurztraminer sur l’Altenberg ».
Les 2 autres cépages autorisés occupent quelques parcelles mais leur présence est très marginale.


Quels caractères spécifiques ce terroir transmet-il aux vins ?

Les vignerons de la gestion locale de ce Grand Cru alsacien ont défini ensemble un certain nombre de caractéristiques propres aux vins issus de ce terroir : les vins de l’Altenberg de Bergbieten possèdent une acidité carrée et massive, ils sont amples et profonds avec une structure élégante et un équilibre très digeste. Leur tenue en bouche est remarquable : « on les reconnaît grâce à leur grande sapidité, leur longue persistance aromatique et leur présence tannique en finale ».
Les rieslings sont particulièrement salins et les gewurztraminers marqués par les fruits mûrs dans leur jeunesse évoluent vers une palette plus florale avec l’âge, tout en conservant une belle trame acide.
Ce sont des vins de grande garde : ils tiennent admirablement au vieillissement et ne devraient pas être dégustés avant 18 mois de bouteille minimum.


Quelles perspectives pour ce terroir ?


Il y a 6 caves particulières et 2 grandes structures de production (la maison Arthur Metz de Marlenheim et la Cave Coopérative de Traenheim) qui proposent des vins de l’Altenberg de Bergbieten. « Nous avons la chance d’être assez nombreux et d’avoir une Gestion Locale du Grand Cru efficace : peu d’absentéisme, des discussions constructives sans guéguerres partisanes et une démocratie qui fonctionne bien… »
Les opérations de communication sur l’Altenberg sont très limitées : « grâce au dynamisme de Jean-Jacques Muller, notre Grand Cru est mis à l’honneur lors de la fête du vin à Traenheim, qui connaît un succès grandissant » (elle a lieu lors du dernier ou de l’avant-dernier WE du mois de mai).
Pour l’avenir de l’Altenberg de Bergbieten les discussions sont bien avancées et les positions se clarifient :
- ce Grand Cru est destiné à produire des vins secs (des rieslings à moins de 10g de SR),
- les gewurztraminers et muscats ne sont pas limités en termes de SR, mais les VT et SGN vont être exclues du Grand Cru « le botrytis ne peut pas dominer le marquage minéral de ce terroir ».
- le pinot gris est amené à disparaitre à terme de l’appellation « les parcelles existantes sont maintenues mais aucune nouvelle plantation ne sera acceptée ».

Julien Schmitt se passionne pour les débats actuels sur les appellations alsaciennes mais son positionnement est clair et tout à fait cohérent : il milite pour un cahier de charge précis et déposé qui définirait l’appellation Grand Cru Altenberg de Bergbieten.
« Se limiter à la définition d’une appellation générique Alsace Grand Cru serait un pas en arrière ». Dans cet univers mondialisé où la concurrence est rude, ce jeune vigneron a parfaitement conscience que la seule notion de vin honnête et marchand ne suffit plus pour faire reconnaître sa qualité aux yeux des consommateurs.
Ceci dit, on reste serein au domaine Schmitt « qu’ils plantent nos cépages où bon leur semble, nous sommes convaincus que les terroirs alsaciens sont vraiment uniques ». Même pas peur !!!

En ce qui concerne la tendance aux vins d’assemblage sur les Grands Crus, Julien est assez catégorique : il reste sur une position tranchée de défense des cuvées mono-cépages en Alsace et ne voit pas pourquoi il devrait céder à cette mode de l’assemblage. « Jusqu’à présent je n’ai pas été particulièrement impressionné par un vin d’Alsace issu d’un assemblage (…) de toute façon on n’a pas besoin d’assembler des cépages pour faire un grand vin : le cépage qui apporte la touche variétale et le terroir qui donne son identité minérale se complètent parfaitement dans notre région »
Visiblement, ce débat est loin d’être clos dans le vignoble alsacien…


 

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Les vins du domaine : quelle conception ?

Les archives familiales révèlent que le premier vin vinifié au domaine daterait de l’année 1610, ce qui fait que 2010 correspondrait au 400° millésime de la famille Schmitt... « Nous allons surement sortir une cuvée spéciale pour l’occasion… mais pas un assemblage ! »

Nous voilà prévenus…

Le domaine possède un peu plus de 10 Ha de vignes sur de beaux terroirs autour de Bergbieten : des parcelles sur le Glinzberg et le Thalberg complètent celles sur l’Altenberg. Ces dernières années l’exploitation a augmenté son patrimoine foncier en acquérant une vigne de gewurztraminer sur le Grand Cru Engelberg (13 ares) et une autre sur l’Ostenberg (47 ares) « une colline entre Westhoffen et Wangen, très pentue, très dure à travailler en bio mais où le raisin mûrit bien »…de belles VT en perspective !
2010 sera également le premier millésime certifié bio du domaine Schmitt : malgré sa fierté légitime « j’ai du passer outre les réticences de maman (Anne-Marie Schmitt) mais elle est pleinement satisfaite de notre réussite aujourd’hui », il regrette juste de ne pas s’être engagé plus tôt dans le processus de certification « je respecte scrupuleusement le cahier de charges de l’agriculture biologique depuis 2004, mais j’ai attendu d’être vraiment sûr pour demander la certification officielle (en 2007) ». Sensibilisé au problème de la pollution dès son plus jeune âge, Julien s’est forgé des convictions fortes au contact de Patrick Meyer et d’autres jeunes vignerons (Rietsch, Loew, Kreydenweiss, Rieffel…) avec lesquels il participe régulièrement à des sessions de dégustation et d’échanges. Le bio se justifie tant par des convictions philosophiques que par des réalités esthétiques au niveau des vins produits suivant ces méthodes « dans 10 ou 15 ans, ceux qui n’auront pas intégré les normes bio auront beaucoup de mal à s’imposer sur le marché du vin »
Visionnaire, réaliste ou utopiste…l’avenir le dira bientôt.

Au niveau de la viticulture, les vignes sont enherbées un rang sur 2 et traitées par pulvérisation de tisanes. Le travail du sol se fait en profondeur en automne, après les vendanges (c’est un besoin particulier des sols marneux) ; à partir du printemps les interventions sont plus superficielles avec du grattage et du fauchage.
Dans la mesure du possible ce sont les équilibres secs qui sont recherchés sur l’Altenberg : « si la maturité physiologique le permet évidemment ». Le verdict du réfractomètre et la dégustation des raisins sont les 2 indicateurs qui guident le choix des dates de vendange.

« Les techniques de vinification sont très classiques » : les raisins arrivent au pressoir en bottiches et subissent un pressurage direct pendant 6 heures environ. Le débourbage statique se fait sous contrôle de température et les fermentations se déclenchent sous l’action des levures indigènes. « Les malos ne sont pas recherchées mais se produisent assez fréquemment, surtout après une chauffe pour dynamiser une fermentation alcoolique un peu paresseuse ».
Il n’y a pas de foudres en bois au domaine Schmitt « Notre père a très vite compris l’intérêt des contenants modernes et a intégralement remplacé la futaille traditionnelle par des cuves inox ».
Les jus subissent 3 sulfitages légers, une pré-filtration sur Kieselguhr et une filtration stérile avant les mises en bouteilles qui se déroulent entre avril et août selon les cuvées.


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Une partie de la cuverie du domaine dans la grand cave sous la maison familiale.

 

 

Le domaine Schmitt produit environ 50000 bouteilles par millésime (20% de la vendange est vendue à la Cave Coopérative d’Obernai).
Les principales destinations à l’export sont la Norvège et la Côte Ouest des Etats Unis. « certaines années nous écoulons 5 à 6000 bouteilles sur ces deux destinations ».
Pourtant c’est la vente aux particuliers qui représente la part la plus importante du chiffre annuel, même si au bout du compte il y a assez peu de passages au domaine. C’est surement lié à la situation particulière de Bergbieten qui se trouve un peu isolée des grands axes régionaux du vin… et c’est bien dommage lorsqu’on connaît la qualité de l’accueil dans cette maison.

Les vins de la famille Schmitt se retrouvent également et depuis de nombreuses années, sur la carte des principaux restaurants étoilés de la région (Auberge de l’Ill, Cerf, Crocodile, Arnsbourg…) : une très belle carte de visite !

Dans cette belle entreprise, Julien peut compter sur le soutien de Bruno, son frère ainé qui a rejoint le domaine en 2002 et qui s’occupe de la relation clientèle et du marketing (les étiquettes originales, le site internet, c’est lui).
Enfin, last but not least, tirons un grand coup de chapeau à Anne-Marie, la maman qui, après la disparition de son époux, a géré seule cette exploitation pendant de longues années : son courage et son dynamisme sont devenus presque légendaires dans le vignoble de la Couronne d’Or.


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Anne-Marie Schmitt en train d’arquer les rieslings sur l’Altenberg

 



Et dans le verre ça donne quoi ?

La dégustation commence par une petite visite aux nouveau-nés de 2009 qui sont encore en cuves :
 


Riesling Altenberg de Bergbieten 2009
 : une robe étonnamment claire et brillante, le nez est précis et richement fruité, la bouche est ample avec une structure sphérique (14° - 6,5g de SR), la finale est tendue, longue et bien tannique.
Une matière première exceptionnelle tout simplement !

Pinot Gris Altenberg de Bergbieten 2009 : le nez est net mais discret, la présence en bouche est vraiment gourmande avec du gras, une acidité puissante et une belle profondeur.
La présence du terroir apporte un équilibre tonique à ce vin très riche (14° - 16g de SR).

Pinot noir 2009: le nez est puissant, élégant et complexe (fruits rouges, épices…) la bouche possède un équilibre proche de la perfection et une persistance finale d’une longueur étonnante.
Trié sévèrement à la vigne et complètement égrappé, ce pinot noir d’une gourmandise peu commune est une réussite absolue… à encaver d’urgence (il est encore en cuve pour l’heure…patience !).


De retour au Stammtisch nous voilà partis à la découverte de ce terroir à travers quelques flacons issus de l’oenothèque du domaine.


Sylvaner Grand A du petit Léon 2009
 : le nez est discret, précis avec des notes de groseille blanche mûre et de citron confit, la bouche est riche, très juteuse, avec un volume imposant et une belle tension, la finale est longue et très saline.
Un magnifique sylvaner issu de vieilles vignes sur le Grand Cru, un grand vin de terroir avec un rapport Q/P au sommet (moins de 6 euros…).


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Sylvaner Grand A 2007 : le nez est aérien, particulièrement flatteur et délicieusement fruité, la bouche allie gras et acidité avec mesure, la présence de ce vin est vraiment agréable.
Le même sylvaner avec 2 ans de plus, l’évolution est réussie et comme le dit son concepteur « il est à boire aujourd’hui »… ne nous privons pas !

Riesling Altenberg de Bergbieten 2008 : le nez est frais, discret avec des nuances citronnées et minérales (pierre, silex), en bouche, la matière est fine et élégante, l’acidité longue et vibrante s’associe à une puissante salinité et à de belles sensations tanniques pour construire une finale expressive et longue.
Précis, riche, équilibré, avec une présence en bouche exceptionnelle… aucun doute n’est permis : c’est un très grand riesling. Ceci dit, avec un grand terroir, un grand millésime et un grand vigneron c’est presque obligatoire !


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Riesling Altenberg de Bergbieten 2007 : le miel, la pierre chaude, la résine et les épices se complètent pour composer un bouquet complexe et bien typé, la bouche est ronde et agréable avec du gras, de la salinité et toujours ces nuances tanniques en finale.
Le millésime marque un peu la bouche mais le terroir signe la finale et l’évolution a crée une palette aromatique de toute beauté. Un plaisir absolu !

Riesling Altenberg de Bergbieten 2005 : le nez est intense et expressif (notes minérales, résine, silex), la bouche est magnifique, juteuse, délicatement citronnée avec une acidité puissante et profonde et une persistance aromatique d’une longueur peu commune.
« C’est ma référence, j’aimerai que tous mes Altenberg se rapprochent de cet équilibre… » un bel objectif, car ce riesling est vraiment très grand aujourd’hui. Ceci dit nous reparlerons du 2008 et du 2009 dans quelques années…

Riesling Altenberg de Bergbieten 2004
 : le nez est avenant sur des fruits compotés, du miel et un peu de caramel, la bouche est équilibrée mais l’acidité est plus fluctuante et la finale moins précise.
Un millésime difficile servi après la bombe de 2005, ce vin n’a pas eu beaucoup de chance dans cette série. Ceci dit, même s’il n’a pas la profondeur et l’ampleur des précédents, il se déguste avec un réel plaisir à l’heure actuelle.

Riesling Altenberg de Bergbieten 2003 
: un premier nez légèrement torréfié qui évolue vers des notes de résine et de pierre chaude, la bouche possède une ossature tannique puissante qui équilibre parfaitement le gras et la richesse.
Un riesling complexe et profondément minéral qui se goûte sec… c’est étrange pour le millésime mais c’est réussi !

Riesling Altenberg de Bergbieten 1993 
: un nez d’une complexité inouïe, des fruits frais (mandarine, rhubarbe…) et des évocations florales très subtiles, la bouche possède une classe et une race incomparables, le fruit est toujours aussi pur, l’acidité est longue et précise et la finale s’enrichit de notes de gingembre et de poivre.
Le dernier vin de Roland…le témoignage ultime d’un grand vigneron disparu bien trop tôt.
Plus de 16 ans et une tenue d’aristocrate, inoubliable, une sacrée claque !

 

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La vigne de riesling du domaine Schmitt sur le Birkel, dans le secteur ouest du Grand Cru.

 


Pinot Gris Altenberg de Bergbieten 2008
 : un nez pur et classique où on reconnaît les fruits mûrs et le beurre frais, la bouche offre une richesse perceptible mais reste digeste grâce à une trame acide longue et fine.
Un pinot gris jeune et riche qui a su garder une belle fraîcheur et qui possède un joli potentiel de garde.

Gewurztraminer Altenberg de Bergbieten 2008
 : le nez est marqué par le fruit très mûr et quelques notes grillées, la bouche est riche et moelleuse (50g de SR), la puissante acidité, la salinité et la présence tannique se conjuguent pour donner un joli relief à la structure et laisser une belle impression de fraîcheur en finale.
Une matière généreuse, un terroir qui s’exprime déjà très fort et un cépage vraiment unique, un vin qui porte au plus haut une certaine idée de la typicité alsacienne... incomparable gewurztraminer !

Gewurztraminer Altenberg de Bergbieten 1996 : le premier nez fugace, légèrement truffé laisse rapidement la place à de puissants arômes de litchis, la bouche est opulente mais bien équilibrée, la persistance aromatique fruitée est très longue.
Du litchi partout, même le lendemain : 14 ans ont passé, il semblerait que le cépage ait repris la main…mais ce n’est pas pour me déplaire, quelle gourmandise !


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Quelques Altenberg de la collection particulière de la famille Schmitt.



Pour conclure, un petit bilan sur cette neuvième expérience de visite approfondie d’un terroir Grand Cru (attention je risque de me répéter…) :

-    Une fois de plus, j’ai pu vérifier que la convivialité et la disponibilité des vignerons alsaciens ne sont pas une légende. Encore mille mercis à Julien pour son accueil.

-    J’ ai renforcé ma conviction qu’une bonne compréhension d’un vin passe évidemment par la dégustation mais s’enrichit considérablement si on fait la démarche d’aller sur place, sentir l’énergie des terroirs où il naît et rencontrer les gens qui le conçoivent…je ne boirai plus jamais des Altenberg de Bergbieten comme avant !

-    L’Altenberg de Bergbieten est un terroir magnifique : ne vous laissez pas tromper par la discrétion de ce petit village ni par l’aspect serein et calme de ce coteau, les crus qui y naissent sont pleins d’énergie positive et de fougue.
Si vous cherchez la salinité dans un vin, ce Grand Cru vous comblera, si vous pensez que seuls les rouges peuvent être tanniques, ce Grand Cru vous prouvera le contraire, si vous voulez encaver des bouteilles pour le mariage de votre dernier-né, ce Grand Cru vous livrera des vins qui vieilliront admirablement.
Même si aujourd’hui les vins de l’Altenberg se laissent approcher facilement dès leur plus jeune âge, ils restent par essence des vins pour esthètes patients : charmeurs dans leur jeunesse ils deviennent vraiment très grands avec l’âge.

-    Julien Schmitt est un vigneron cultivé, généreux et perfectionniste qui partage volontiers ses connaissances et ses convictions avec les oenophiles de passage. Chargé depuis 1999 de la production du vin au domaine Schmitt, il conçoit ses cuvées en recherchant l’expression la plus pure et la plus naturelle de leurs terroirs respectifs. Le haut niveau de qualité des vins que nous avons goûtés ensemble tend à prouver que les choix effectués sont judicieux.
Ce domaine que je fréquente maintenant depuis plus de 10 ans est une référence absolue sur ce Grand Cru et une adresse incontournable (une de plus) pour tout amateur de vin d’Alsace.!


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Le coteau de l’Altenberg vu des hauteurs de Dangolsheim.

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17 avril 2010 6 17 /04 /avril /2010 11:02

LE STEINERT SELON…

 

C’est en me promenant parmi les stands des vignerons invités à Strasbourg pour la « Présentation des Grands Crus 2009 » que j’ai croisé Jean-Claude Rieflé et que j’ai pu apprécier quelques uns de ses vins dont un superbe riesling issu d’un terroir que je n’avais que très peu goûté jusque là…


La huitième étape de mon tour d’horizon des grands crus alsaciens était toute trouvée : ce sera Pfaffenheim et son fameux Steinert.


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Pas de doute… c’est bien là !



Bien des choses ont déjà été écrites sur ces terroirs et un angle d’approche original et intéressant est à priori difficile à définir…mais je vais quand même essayer de relever le défi.
Je vous propose de me suivre dans mes ballades personnelles avec un peu de théorie (le socle nécessaire à une bonne compréhension), des documents photographiques et surtout des rencontres avec les vignerons qui travaillent dans ces parcelles classées.
Bon, ça je l’avais déjà dit…mais c’est pour les nouveaux.


La plus grande partie de ce Grand Cru se trouve sur le ban communal de Pfaffenheim, un beau petit bourg viticole (1300 habitants) situé à quelques kilomètres au sud de Colmar, au bord de la RN 83 qui traverse l’Alsace du nord au sud.

 

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Comme très souvent en Alsace, ce village d’apparence si paisible a pourtant une longue histoire intimement liée à deux éléments fondamentaux : la religion et la vigne.

 

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Vue sur Pfaffenheim à partir des pentes du Steinert.




La Table des Druides, un dolmen situé à proximité du village est un vestige dont la présence accrédite les thèses actuelles qui attribuent des origines celtes à Pfaffenheim.

 

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La table des druides



Pfaffenheim doit son nom, Papanheim, puis Pfaphinheim en 1186, Phaffinheim en 1264 ou encore Pfaffinheim en 1278, à cette présence permanente de religieux et d’institutions ecclésiastiques dans son environnement proche : même si l’orthographe change le préfixe "Pfaffe" est d’origine allemande et signifie "prêtre".


 

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Taillé dans le grès de la fontaine du centre village, le blason de Pfaffenheim : une croix latine sur une demi-sphère, symbole de l’omniprésence de la religion dans l’histoire de cette commune.

 


A partir du haut Moyen-âge de nombreuses terres et propriétés de Pfaffenheim sont détenues par des institutions religieuses comme le couvent Unterlinden de Colmar, le monastère de Murbach ou l’évêché de Bâle. Par la suite c’est le Haut-Mundat (le Mandat Haut) de l’évêché de Strasbourg qui s’octroie la gestion de ce village en nommant un bailli chargé d’en administrer les biens.
Durant le moyen-âge, bien que fortifiée, cette citée prospère fut mise à sac à plusieurs reprises : qui dit richesse, dit convoitise et Pfaffenheim a payé chèrement cette prodigalité de la nature. Le village fut détruit à quatre reprises entre le XIV° et le XVII° siècle, si bien que, malgré la richesse de son histoire, Pfaffenheim ne dispose que de très peu de vestiges de son passé : les 3 châteaux qu’il y avait dans le village au XV° siècle ont tous disparu sans laisser de traces.
A la fin du XVII° siècle Vauban fit creuser un canal entre Pfaffenheim et Neuf-Brisach pour acheminer les matériaux nécessaires à la fortification de cette cité : le calcaire pour la pierre de taille et la chaux, le grès et même le bois qui ont servi à transformer Neuf-Brisach en place forte imprenable provenaient en grande partie des environs de Pfaffenheim, notamment de la montagne de Hohenberg.

 

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Sur le Hohenberg, les anciennes carrières de grès où la nature a repris ses droits.

 

 

 

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La carrière de calcaire du Schiffweier, où débutait le canal vers Neuf-Brisach

 


Mais la richesse première de Pfaffenheim a de tous temps été liée à la vigne, qui occupe aujourd’hui encore la plus grande partie des terres de la région et qui constitue l’activité principale de plus d’un tiers des habitants de ce village.

 

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Pfaffenheim…île perdue dans une mer de vignes.

 


Pfaffenheim possède plusieurs monuments et sites historiques remarquables :

- l’église Saint Martin dont le chœur datant du XII° siècle constitue une référence architecturale de la transition roman-gothique en Alsace.

 

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L’église Saint Martin et son chœur du XII° siècle.


 

- le pèlerinage du Schauenberg, une chapelle fondée au XV° siècle sur un des nombreux haut-lieux vibratoires du massif vosgien, qui fut restaurée à partir de 1860 et qui accueille de plus en plus de visiteurs et de pèlerins.

 

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La chapelle du Schauenberg au loin, dans la forêt au dessus du vignoble.

 

 

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A proximité de la Chapelle de N.D. du Schauenberg : la montée est sévère mais la vue sur la plaine d’Alsace est belle (les initiés auront reconnu le coteau du Hatschbourg au loin).

 



Dans le village, le promeneur curieux pourra admirer les nombreuses maisons typiques de vignerons, dont certaines datent de la Renaissance.


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Anciennes maisons vigneronnes, au centre du village.


Aux alentours
, le promeneur plus sportif pourra se faire plaisir en arpentant les multiples sentiers balisés par le Club Vosgien.


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Sur le sentier des calvaires, des écoliers nullement impressionnés par le « Teufelstein », un rocher où le diable aurait laissé des traces de griffes…


Le promeneur oenophile aura la possibilité de découvrir le vignoble de Pfaffenheim en empruntant son sentier viticole (autour du Grand Cru) et en se rendant dans l’un des nombreux caveaux de dégustation tenus par des vignerons indépendants ou dans la belle Cave Coopérative qui a longuement œuvré pour la défense des vins de cette région.


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Le sentier viticole en haut du Steinert.

 

 

 

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Exemplaire et incontournable, la cave coopérative.






Le Grand Cru Steinert se situe sur les flancs du Schauenberg au milieu d’un paysage viticole où les lieux-dits réputés rivalisent de qualité.
Situées au sud du ban communal de Pfaffenheim les vignes du Steinert couvrent une surface totale de 38,9 hectares entre 245 et 348 mètres d’altitude.

 

Steinert

 

Les parcelles sont orientées sud/sud-est et sont les plus abruptes du vignoble de cette commune. Elles s’organisent en paliers successifs en suivant les saillies calcaires de cette pente escarpée et très pierreuse. Le nom du grand cru fait directement référence à cette présence de pierres dans le sol : Steinert vient de l’allemand Stein qui se traduit par pierre.

 

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Des parcelles dans la partie basse du Steinert



Sur le plan géologique ce Grand Cru fait partie de la famille des terroirs calcaires, avec des sols secs, filtrants et très homogènes. La roche mère est composée de calcaire jaune oolithique du Dogger. Une matrice argileuse recouverte d’éboulis pierreux, dont l’épaisseur varie en fonction de la situation des parcelles, constitue la couche superficielle du Grand Cru : le calcaire affleure à certains endroits en haut du Steinert alors qu’on trouve plus d’agile et plus de pierres dans les parcelles en bas du coteau.
Serge Dubs identifie le Steinert comme « l’un des terroirs alsaciens le plus proche des grands terroirs à blanc de Bourgogne ».

 

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Un pied de vigne sur une parcelle du bas du Steinert : beaucoup de cailloux et de l’argile

 

 

 

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Un pied de vigne sur en haut du Steinert : la roche mère dégradée en fragments de calcaire.



La vigne pousse sur des sols raides et caillouteux mais bien exposés : orientées vers l’est les parcelles Steinert profitent des premiers rayons du soleil matinal et la chaleur accumulée dans les éboulis pierreux assure ensuite une maturation homogène des raisins jusqu’à la tombée du jour.


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Une parcelle dans le haut du secteur sud du Grand Cru

 

Sur le plan historique, la qualité du Steinert est repérée et reconnue dès le XII° siècle : à croire que les puissantes forces telluriques ressenties sur la montagne du Schauenberg et l’énergie mystérieuse de ces pierres du Steinert ont constitué un pôle d’attraction pour les vignerons de cette époque. Par la suite, les abbayes de Lautenbach, de Colmar, ou de Bâle, les chevaliers teutoniques de Rouffach et les princes évêques de Strasbourg y ont revendiqué des possessions et s’enorgueillissaient  de pouvoir servir à leur table les vins puissants et capiteux produits sur ce coteau.  
Depuis ce temps  jusqu’à nos jours, la viticulture s’est toujours maintenue comme activité principale à Pfaffenheim, si bien qu’avec ses 300 hectares de vignes cultivées, ce village figure aujourd’hui parmi le peloton de tête des communes viticoles alsaciennes. Une belle leçon de persévérance !

 

545px-Blason de la ville de Pfaffenheim (68)


Au niveau de la viticulture
, le Steinert est d’abord renommé pour sa capacité à produire des vins de grande qualité avec une régularité surprenante. La géologie et le microclimat particulier  de ce Grand Cru offrent aux vignerons consciencieux, la possibilité de réussir leurs vins dans chaque millésime.
Le gewurztraminer et le pinot gris sont encore dominants sur le Steinert mais le riesling gagne de la surface depuis quelques années : ce cépage que les anciens déconseillaient sur ce terroir a montré durant ces dernières décennies qu’il pouvait générer des vins de dentelle, à la pureté cristalline, capables de se hisser à la hauteur des plus grands.
Les pratiques culturales semblent relativement homogènes, l’enherbement est généralisé mais le travail du sol est encore très différent d’une parcelle à l’autre.


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L’herbe est présente partout mais le travail du sol varie d’une parcelle à l’autre

 
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Pour optimiser l’équilibre hydrique de la plante et permettre l’assimilation des substances minérales sur ce terroir chaud et très pauvre, les vignerons ont choisi de privilégier des porte-greffe peu vigoureux et peu productifs, résistants au calcaire actif et à la sècheresse. Comme pour tout grand vin, la réussite passe d’abord par des choix judicieux de pratiques viticoles et par un contrôle sévère des rendements. Les maturités doivent être dosées avec justesse car comme l’affirme Michaël Moltes « il faut éviter que le sucre se concentre et gomme la minéralité dans le gras et la puissance accumulée dans la pulpe ».
Pour les vignerons du Steinert la position est claire : dans un Grand Cru, la fidélité au terroir implique la conception de vins de pierre plutôt que de vins de fruits.

Les vins du Steinert jouent souvent sur le registre de la finesse et demandent quelques années de garde pour dompter quelque peu l’énergie de leur jeunesse souvent tumultueuse.
Les rieslings sont frais et floraux, les gewurztraminer ont une palette aromatique complexe et les pinots gris ont une structure dense et grasse qui peut faire penser à celle d’un grand blanc de Bourgogne, surtout après quelques années de vieillissement.

Est-ce ici que je vais me rabibocher avec les vins de ce cépage ???

 

 

 

…JEAN CLAUDE RIEFLE

 
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La famille Rieflé est très profondément enracinée en Alsace : la maison de vigneron datant de 1609 et située au centre de Pfaffenheim est encore habitée par les parents de Jean Claude Rieflé.
La tradition viticole établie depuis 1850 s’est poursuivie jusqu’à nos jours pour aboutir à cette structure moderne et performante située à l’extrême sud du village, au pied du Grand Cru Steinert.


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Le domaine Rieflé au pied du coteau du Steinert

 


Jean Claude me reçoit dans le magnifique caveau de dégustation du domaine et se prête avec franchise et pertinence au jeu des questions-réponses sur le sujet du jour.


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Le caveau du domaine Rieflé, chaleur et convivialité.

 

 

Comment définir ce terroir ?

« Le Steinert est un terroir très chaud, très sec, solaire », exposé de façon très homogène à l’est et protégé des phénomènes aérologiques par le double verrou du Schauenberg et du massif vosgien. La roche mère est constituée de calcaire oolithique très dur et la couche arable argileuse est mélangée à de nombreux fragments calcaires, d’où le nom « Steinert » qu’on peut traduire par « pierrier ».


Quels sont les cépages les mieux adaptés ?


« Le gewurztraminer et le pinot gris sont les alliés naturels de ce type de terroir, ils dominent aujourd’hui encore sur ce Grand Cru ». Il y a un peu de muscat (« Pierre Frick y cultive une parcelle ») et le riesling se révèle de plus en plus comme un excellent révélateur du Steinert : « la générosité issue du terroir et la trame acide du cépage peuvent s’associer pour construire un grand vin ».
Ceci dit, Jean Claude Rieflé n’hésite pas à le prôner haut et fort : « Le Steinert est avant tout un terroir propice aux assemblages »… un choix revendiqué et assumé par les membres de la Gestion Locale du Grand Cru, qui n’ont pas hésité à proposer cette pratique dans leur document sur la spécificité du Steinert. On y préconise un assemblage sur moût comprenant au minimum 50% de Gewurztraminer ou de pinot gris.



Quels caractères spécifiques ce terroir transmet-il aux vins ?


« Les vins du Steinert sont puissants, massifs, très riches et rarement secs », les raisins botrytisent très peu mais la surmaturité est très fréquente sur ce coteau. L’acidité est moyenne mais le calcaire apporte une belle fraîcheur à tous les cépages. Le profil aromatique est épanoui et complexe avec des notes fruitées, fleuries et légèrement épicées. « Si on devait définir un marqueur, ce serait la présence d’arômes mentholés qui apparaissent très régulièrement sur les rieslings et les gewurztraminers ».


Quelles perspectives pour ce terroir ?


Il y a la Cave Coopérative et 3 domaines (Frick, Moltès et Rieflé) qui se sentent vraiment concernés par la promotion du Grand Cru… c’est peu, mais pas surprenant lorsqu’on sait que plus de la moitié des parcelles du Steinert ne sont pas revendiquées pour l’appellation Alsace Grand Cru.
La Gestion Locale du Steinert (comme le syndicat viticole de Pfaffenheim d’ailleurs) fonctionne grâce à la motivation de ce petit groupe de vignerons convaincus de la qualité de ce terroir. Les caractéristiques spécifiques des vins issus du Grand Cru ont été définies et la nécessité de privilégier les assemblages est clairement évoquée sur le document de synthèse.
« Dans très peu de temps on trouvera sur le marché des rieslings du Languedoc ou d’ailleurs à 1euro50 la bouteille…nous ne pourrons plus communiquer sur le cépage »
« Nos terroirs ne sont pas délocalisables, ce sont les éléments fondamentaux qui nous permettrons d’affirmer l’identité de nos vins à l’avenir ».

 
Voici une position tranchée qui ne manquera pas d’alimenter la polémique dans le vignoble alsacien !


Les vins du domaine : quelle conception ?


Le domaine Rieflé dispose de 8,5 hectares de vignes en propriété propre mais la surface totale en production est presque triplée lorsqu’on prend en compte une activité de négoce. Pour augmenter son volume et sa gamme de vins Jean Claude Rieflé achète le raisin, pour l’essentiel chez le cousin qui a hérité d’une partie importante du domaine familial lors de la séparation de biens en 2003.
« Je produis des vins issus de parcelles que je connais très bien »
Sur le Steinert le domaine possède 2 ha plantés de 45% de pinot gris, 45% de riesling et 10% de gewurztraminer.

Au niveau des vignes,
c’est le fils Thomas, 21 ans, qui assume la responsabilité de chef de culture.
Formé au domaine Schlumberger et sensibilisé aux méthodes biologiques et bio-dynamiques, ce jeune homme est bien décidé à faire évoluer sa viticulture dans ce sens. La récente acquisition d’une machine inter-ceps permettra le passage progressif au travail intégral du sol et la fin de l’utilisation d’herbicides au niveau du cavaillon. Jean Claude Rieflé approuve tout en gardant les pieds sur terre : « le bio est devenu un argument de communication c’est indéniable, mais il faut reconnaître que les vins produits avec ces méthodes sont souvent plus purs et plus proches de leur terroirs ».
« Ceci dit, il ne faut rien précipiter, il y a des méthodes de travail à changer, des coûts en temps et en matériel à assumer et une clientèle à éduquer ».
Pour l’heure, les parcelles sont enherbées et labourées 1 rang sur 2, avec une densité de plantation 4500 pieds/ha. Les vendanges s’étalent sur 5 semaines et se terminent par les parcelles du Grand Cru avec des maturités généralement très fortes. Les raisins arrivent entiers au pressoir et passent si nécessaire sur table de tri « J’ai acheté cet outil après 2006 (étonnant !)…depuis elle n’a servi que pour les pinots noirs »


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Le pressoir et la table de tri

 

 

Les vinifications sont traditionnelles en foudres bois où en cuve inox ; le choix du contenant se fait en fonction du volume « le Grand Cru se retrouve souvent dans les foudres pour des raisons pratiques (les volumes correspondent), car même si personnellement j’aime le bois, je suis persuadé que pour réussir un bon vin, le contenant n’a que peu d’importance, c’est la qualité des raisins qui est déterminante ».


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La cave à foudres du domaine en pleine opération de nettoyage-détartrage.

 


Les fermentations malo-lactiques se font sur certaines cuvées : « souvent sur les pinots gris du Steinert, mais cela ne pose aucun problème ».
Les vins du Grand Cru et des Côtes de Rouffach sont élevés sur lies fines avec 2 à 3 remontages, jusqu’au mois d’avril : « la présence de SR dans la plupart de nos vins nous imposent des mises assez précoces ».

Le domaine produit 270000 bouteilles par an et exporte plus de 60% de ses vins principalement au Canada, dans les pays nordiques mais également au Japon, aux Etats Unis… c’est d’ailleurs, avec la Cave Coopérative, le plus gros exportateur de Grand Cru Steinert dans le monde. Une belle référence !


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Le Domaine Rieflé, au pied du Steinert.

 

 

 

Et dans le verre ça donne quoi ?

 

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Riesling Steinert 2007 : le nez est pur et très élégant avec des notes de citron et de chlorophylle, en bouche, l’attaque est pointue, l’acidité est franche et très longue avec une matière riche et concentrée. La finale possède une grande salinité et une longueur étonnante.
Une olfaction discrète qui contraste avec une structure très puissante mais très bien équilibrée. Une très belle réussite !

Riesling Steinert 2006 : le nez est ouvert et expressif sur les fruits blancs et le sucre de candi, la bouche est séduisante avec une acidité bien enrobée par une matière riche qui laisse une belle impression de gras, la finale est longue te saline.
Une belle pureté et une structure opulente sur un millésime difficile. Bravo !


Gewurztraminer Steinert 2007
 : le nez est suave sur la rose et les épices, la bouche est onctueuse, grasse et opulente et la finale poivrée et mentholée laisse une belle impression de fraîcheur.
Un cépage généreux, un terroir solaire et une année chaude…personne ne sera surpris par la richesse de ce vin mais son équilibre en bluffera plus d’un.

Pinot Gris Steinert 2008 : le nez est aérien et d’une grande pureté avec un fruité délicat, la bouche est opulente avec beaucoup de gras et un fumé qui s’impose progressivement. La finale est longue et puissamment saline.
Un très beau cru dans la force de la jeunesse et avec de très belles perspectives d’avenir. Une quille à mettre en cave pour célébrer la prochaine décennie.

Pinot Gris Steinert 2007 : le nez est ouvert, intense et d’une belle complexité, maturité et fruité livrent des notes de fruits exotiques et de miel, la bouche possède une matière riche (56 g de SR) mais l’équilibre reste tonique grâce à une acidité bien présente (7g) qui s’installe progressivement pour soutenir cette structure puissante jusque vers cette finale très longue que l’extrême salinité rend presque tannique.
Un Steinert archétypique avec sa richesse et sa puissance hors normes. Issu de raisins très mûrs sans botrytis (mais avec un passerillage sur beaucoup de grappes) ce vin impressionne par son équilibre et son énergie. Une belle claque !

Pinot Gris Steinert 2005 : le nez est très gourmand avec des arômes de fruits jaunes (abricot frais notamment), la matière est d’une rondeur bonhomme, la palette suave et élégante flatte le palais et la finale fumée et très minérale nous rappelle le cépage et la race du terroir.
Un Steinert qui a atteint sa vitesse de croisière, comme le suggère J.C. Rieflé, après la fougue peu commune du 2007, voici un cru apaisé plein de classe et de race.

Cuvée S 2008 : le nez est subtil et complexe avec des notes florales et légèrement citronnées, la bouche possède une matière généreuse et charnue, peut-être encore un peu déstructurée, la finale est belle, tendue et fraîche, elle possède une longueur aromatique qui révèle la noblesse de l’extraction.
45% de pinot gris, 45% de riesling et 10% de gewurztraminer issus du Grand Cru et assemblés sur moût pour ce vin en devenir (mieux goûté l’automne dernier à Strasbourg) dont les caractéristiques révèlent le potentiel d’un très grand vin. Une sorte d’acte fondateur et militant de J.C. Rieflé pour la typicité du Steinert..

Côte de Rouffach 2008 
: le nez est subtil, sur un registre floral, la bouche est tendue avec un caractère très viril, la finale est belle et révèle des notes de citron et un fumé délicat.
Un assemblage de 45% de pinot gris, 35% de riesling et 20% de gewurztraminer vendangés sur des parcelles situées sous le Grand Cru, révélant un très beau potentiel : la belle acidité caractéristique de ce millésime et la matière riche issue du terroir… tout ce qui faut pour réaliser un grand vin.

Pinot Noir Côte de Rouffach 2008 : le nez séduit d’emblée avec de belles notes de fruits rouges et un léger fumé, la bouche est superbement structurée avec toujours beaucoup de fruit, des tannins fins et serrés et une finale très fraîche.
Issu d’un coteau calcaire et caillouteux entre Pfaffenheim et Rouffach, dans le prolongement du Steinert mais orienté au nord, ce pinot noir,repéré récemment par la RVF, est simplement splendide.

 

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Pour conclure, un petit bilan sur cette huitième expérience de visite approfondie d’un terroir Grand Cru (attention je risque de me répéter…) :


-    Une fois de plus, j’ai pu vérifier que la convivialité et la disponibilité des vignerons alsaciens ne sont pas une légende.
Encore mille mercis à Jean Claude Rieflé pour son accueil.


-    J’ ai renforcé ma conviction qu’une bonne compréhension d’un vin passe évidemment par la dégustation mais s’enrichit considérablement si on fait la démarche d’aller sur place, sentir l’énergie des terroirs où il naît et rencontrer les gens qui le conçoivent…je ne boirai plus jamais des Steinert comme avant !


-    Le Steinert est un terroir qui génère des vins extrêmement puissants : la matière première est souvent d’une grande richesse mais la minéralité de ce sol calcaire s’exprime toujours assez fort pour ne pas nous faire oublier que nous évoluons dans la cour des grands. Sur les pentes du Steinert, le gewurztraminer se trouve dans sont milieu naturel et peut laisser libre cours à sa nature fantasque, le riesling n’est encore qu’un jeune pensionnaire mais il commence à justifier pleinement sa place. Le pinot gris qui, je le reconnais volontiers, ne m’intéresse plus trop depuis quelques temps, trouve sur ce Grand Cru un éclat et une complexité que je ne rencontre que très rarement.


-    Jean Claude Rieflé est un vigneron accueillant et volubile qui aime et connaît bien son Grand Cru et qui ne ménage pas ses efforts pour communiquer sur les qualités exceptionnelles du Steinert. Il aime parler de son travail et de ses vins et se pose en ambassadeur de luxe pour Pfaffenheim et son terroir classé.
Cette belle entreprise familiale ancrée dans une longue tradition vigneronne mais recherchant sans cesse le progrès dans leurs méthodes de travail et dans l’élaboration de leurs cuvées fera dorénavant partie de ma (longue) liste de très bonnes adresses alsaciennes.


A bientôt pour le N° 9 !

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19 février 2010 5 19 /02 /février /2010 12:22
L’ENGELBERG SELON…


Pour ceux qui auraient raté la première partie de cette visite de l’Engelberg, n’hésitez pas à vous rendre ICI : vous pourrez y retrouver les informations générales sur ce Grand Cru ainsi que le point de vue d’un autre vigneron, Jean-Marie Bechtold.


…MELANIE PFISTER

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Comme Jean Marie Bechtold, André Pfister, le papa de Mélanie, est un ardent défenseur de l’Engelberg et il n’est pas illégitime d’affirmer que sans l’énergie déployée par ces 2 vignerons au cours des dernières décennies ce Grand Cru ne serait pas reconnu aujourd’hui comme l’un des meilleurs terroirs du Bas-Rhin.

Après un cursus de formation riche et complet, Mélanie Pfister a rejoint le domaine familial en 2006 pour venir travailler avec son père. L’avis de cette jeune vigneronne issue d’une famille dont la tradition viticole remonte à l’Ancien Régime me semblait indispensable pour compléter mon approche de l’Engelberg. Il faut dire aussi que lorsque son emploi du temps le lui permet, elle nous fait le plaisir de se joindre à notre groupe de dégustateurs lors des soirées de l’A.O.C.
La visite était donc doublement indispensable !


Nous débutons le tour du propriétaire en saluant André Pfister qui surveille les deux alambics en pleine distillation de marc de gewurztraminer et de marc de muscat puis nous visitons les imposants locaux professionnels du domaine : espace de réception de la vendange, pressoir, cuverie, stockage…jusqu’à la dernière étape, le magnifique caveau de dégustation alliant subtilement modernité et tradition…assez représentatif de l’esprit du domaine en fait.

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Tout est prêt pour recevoir dignement les amateurs de vin.

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C’est devant un verre de riesling Silberberg 2008 que nous démarrons notre entretien.
Ouh la la ! Déguster, noter des commentaires, poser des questions, noter des réponses… comme elle il va la jeunette ! Se rend-t-elle bien compte que les quelques neurones valides qui me restent, accusent un demi-siècle bien tapé ?
Enfin, je vais essayer…


Comment définir ce terroir ?

L’Engelberg doit une grande partie de son originalité au Scharachberg dont il occupe une partie du versant sud. Dès la sortie de Strasbourg cette colline posée au milieu d’un large champ de fracture attire le regard. C’est l’un des hauts lieux vibratoires de cette région « on y ressent de puissantes forces telluriques ». La végétation y est particulièrement riche et diversifiée même si le sous-sol riche en calcaire oolithique a très rapidement été repéré pour ses qualités hautement propices à la culture de la vigne.


Quels sont les cépages les mieux adaptés ?


Le riesling et le gewurztraminer sont les cépages qui se plaisent sur les pentes de l’Engelberg « le riesling vers le carrière et vers l’ouest où le sol est plus léger et le gewurztraminer vers l’ouest où les terrains sont un peu plus argileux ».


Quels caractères spécifiques ce terroir transmet-il aux vins ?

L’Engelberg produit des vins raffinés « des vins de dentelle » qui jouent sur le registre de la finesse sans jamais devenir évanescents. Au niveau aromatique ce terroir permet de magnifier le cépage tout en conférant à ses vins une structure acide rectiligne et profonde « même les gewurztraminers restent d’une extrême fraîcheur sur l’Engelberg ».
En vieillissant, la puissance minérale du terroir se manifeste « mais toujours avec une grande finesse…on ne retrouve que très rarement des notes d’hydrocarbure ou de caoutchouc dans de vieux Engelberg »


Quelles perspectives pour ce terroir ?

La question ne pouvait pas mieux tomber « ce soir (c’était le 4 février) je succède à Jean-Marie Bechtold à la Présidence de la gestion locale ». Comme nous l’avons déjà évoqué, il reste encore du chemin à parcourir pour faire reconnaître l’Engelberg à sa juste valeur. Mélanie évoque 3 projets qui lui tiennent particulièrement à cœur :
- la création d’une œnothèque dans les caves sous l’ancien presbytère.
- la réflexion pour définir rapidement (pour fin mars) « le lien au terroir pour l’Engelberg » afin de répondre aux nouvelles normes européennes.
- la mobilisation des viticulteurs, notamment des coopérateurs, pour qu’ils rentrent dans le syndicat du Grand Cru : « on est trop peu nombreux à revendiquer cette appellation, il faut absolument convaincre plus de vignerons de faire de l’Engelberg ».


Les vins du domaine : quelle conception ?

Mélanie représente la 8° génération de Pfister cultivant la vigne sur les terroirs de Dahlenheim. L’histoire du domaine remonte à la fin du XVIII° siècle mais c’est André Pfister qui a choisi d’abandonner la polyculture pour se consacrer uniquement au métier de vigneron. Autodidacte passionné, il construit la structure actuelle du domaine tout en expérimentant des méthodes culturales novatrices :
- il choisit très tôt la viticulture intégrée et raisonnée
- il expérimente l’enherbement naturel maîtrisé et l’engrais vert avant tout le monde
Pour perfectionner sa maîtrise des vinifications il se dote dès le début des années 80 d’une cuverie thermorégulée.

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La cuverie du domaine Pfister

Au niveau de la viticulture, Mélanie a décidé de garder la ligne de conduite de son père : « la lutte raisonnée me laisse le choix… car sur nos parcelles le bio reste un pari risqué ». Les traitements se limitent au strict minimum
: « nous avons donné des échantillons pour une recherche de pesticides dans les vins et les analyses se sont révélées négatives »

Le domaine s’étend sur 10 hectares, avec des parcelles situées sur les coteaux autour de Dahlenheim :
- 1 ha sur l’Engelberg, uniquement dans la partie est.
- 3 ha sur le Silberberg, tout près de l’Altenberg de Woxheim.
- une parcelle de gewurztraminer sur l’Obere Hund, un coteau pentu vers Soultz les Bains.
Les maturités sont contrôlées par l’analyse et surtout par la dégustation régulière des baies « le taux de sucre n’est pas le seul critère pour déterminer le niveau de maturité ».
La maison Pfister recherche des vins secs et choisit ses dates de vendanges pour obtenir des jus mûrs mais pas trop riches.

Les vinifications se font avec un minimum d’interventions :
- après un pressurage très doux les fermentations se font en cuve inox thermorégulée.
- les levurages sont rares « ils sont parfois nécessaires dans certains millésimes »
- les vins restent sur leurs lies jusqu’au printemps et les mises se font juste avant la récolte suivante.

Le domaine Pfister vend ses vins à une solide base de clients particuliers et auprès de restaurateurs locaux. Le marché international est surtout européen.


Et dans le verre ça donne quoi ?

Riesling Silberberg 2008 
: le nez est franc et direct sur la pomme verte, la bouche est droite avec des arômes très purs d’agrumes frais, la finale est ample et tendue.
Un riesling sec, frais et délicieusement fruité.

Riesling GC Engelberg 2007 : le nez est discret et raffiné avec de belles notes florales, la bouche est riche et citronnée avec un équilibre sec (malgré 7 g de SR), la finale est d’une grande longueur.
Une charpente solide et un registre aromatique tout en finesse... un paradoxe certes, mais surtout un grand vin en devenir.

Riesling GC Engelberg 2006
 : le nez est précis et élégant, toujours sur un registre floral, la matière en bouche est riche, le cépage interprète sa partition avec quelques notes terpéniques discrètes et une acidité longue et vibrante.
Le premier millésime vinifié par Mélanie : à l’instar de son père qui a fait son premier vin en 1972, cette jeune vigneronne a dû affronter les affres d’une année terrible pour la vigne. Le résultat final est superbe…un riesling d’une grande pureté. Chapeau bas !

Riesling GC Engelberg 2001
 : le nez est riche et très complexe (bergamote, orange, herbes aromatiques, épices), la bouche est mature avec une acidité posée et détendue, une structure large et une belle salinité en finale.
Un riesling plein, savoureux, épanoui…9 ans est peut-être l’âge de raison pour un Engelberg ?

Riesling GC Engelberg 1995
 : le nez est fin et d’une belle complexité avec des aromes floraux très suaves et des notes d’herbes aromatiques. L’attaque en bouche est souple, le vin prend son temps pour exprimer sa structure ample, large et pleine de saveurs (infusion d’herbes aromatiques), la finale est fraîche et bien minérale..
Un vin élégant et bien équilibré qui se trouve sur son plateau de maturité…et qui semble pouvoir y rester un certain temps encore.

Gewurztraminer GC Engelberg 2007 : le nez est fin et complexe avec un palette marquée par les herbes aromatiques et les épices (muscade et poivre blanc), la bouche est grasse mais sans aucune lourdeur avec une finale longue et épicée.
Un gewurztraminer jeune mais déjà fortement typé par son terroir : svelte et racé.

Gewurztraminer GC Engelberg 2006 : le nez est plus discret mais toujours d’une grande finesse avec un registre aromatique proche du 2007, la bouche ronde et détendue possède une texture bien glissante, la finale est longue avec une salinité perceptible.
Le nez est en retrait mais le terroir exprime pleinement sa puissante minéralité en bouche.

Gewurztraminer GC Engelberg 2000 : le nez d’une finesse rare est fait de petites touches aromatiques… une toile expressionniste ! La bouche toute en élégance et en distinction a su garder sa légèreté et son côté glissant. La finale est longue mais toujours très fraîche.
Un vin un peu paradoxal avec une palette dont la complexité pousse à la méditation mais dont la structure gourmande appelle plutôt de copieuses libations.

Gewurztraminer GC Engelberg 1998 : la rose et la bergamote composent un nez de dentelle, la bouche est fluide, aérienne et élégante avec une finale fraîche sur des notes de guimauve et de bois de réglisse.
Une finesse peu commune se dégage de ce grand vin arrivé à pleine maturité… un nectar !

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Pour terminer nous goûtons encore quelques références de la carte actuelle du domaine Pfister :

Cuvée 8 2007 : le nez est pur et très frais, l’olfaction révèle des notes de raisin frais et de citron, après une attaque en souplesse, le vin prend progressivement de l’ampleur en bouche pour révéler une structure équilibrée avec une acidité mure et une finale franche et sapide.
Cette cuvée marque l’arrivée de Mélanie au domaine - 2007 est le second millésime - et 8 symbolise la 8° génération de Pfister incarnée par cette jeune vigneronne. C’est lors de son stage au Château Cheval Blanc que Mélanie a eu l’idée de créer une cuvée haut de gamme issue d’un assemblage de cépages nobles. La proportion de riesling, pinot gris, gewurztraminer et muscat est secrète mais le résultat final est vraiment intéressant. Le vin se livre facilement avec un profil résolument gastronomique mais gageons que quelques années de garde révèleront la complexité de cette cuvée 8 et réserveront de très belles émotions au dégustateur patient…

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La cuvée à 2 ans mais la signature est celle de l’aïeul…tout un symbole !


Riesling Silberberg SGN 2007 : le nez est magnifique d’élégance et de pureté, la palette est richement fleurie avec de belles notes de citron confit, la bouche possède un équilibre mûr et tonique, les notes d’herbes aromatiques envahissent le palais (sauge, origan), la finale est très longue tout en gardant une belle fraîcheur.
Une merveille d’équilibre et de finesse !

Muscat Les 3 Demoiselles SGN 2007 : le nez est intense, richement aromatique sur un registre floral, la bouche est puissante et opulente, les notes de raisin sec marquent une finale très longue.
Une matière très mûre (105 g) et une structure bien large : un muscat fort en gueule à manipuler avec précaution.

Pinot Gris Silberberg SGN 2007 :
le nez est discret mais très agréable sur les fruits blancs légèrement caramélisés, la bouche possède un équilibre remarquable, la matière concentrée évoque la pulpe de raisin mûr mais une fraîcheur délicate apparaît progressivement pour accompagner la finale légère et digeste.
Malgré mon goût personnel pas trop en phase avec les pinots gris, je dois reconnaître que ce vin est grand… peut-être le plus grand de la série des SGN goûtés aujourd’hui !

Gewurztraminer Obere Hund SGN 2007 : le nez est discret avec des notes de botrytis assez présentes qui dominent la finesse des arômes de raisin mûr, la bouche est remarquable de densité et de concentration. La palette se complexifie et la finale est d’une longueur exponentielle.
Le nez est un peu fatigué (la bouteille était ouverte depuis assez longtemps) mais la bouche est celle d’un très beau vin sans aucun doute.

Pour conclure, un petit bilan sur cette septième expérience de visite approfondie d’un terroir Grand Cru (attention je risque de me répéter…) :

- Une fois de plus, j’ai pu vérifier que la convivialité et la disponibilité des vignerons et des vigneronnes alsaciens ne sont pas une légende. Encore mille mercis à Mélanie pour son accueil.

- J’ ai renforcé ma conviction qu’une bonne compréhension d’un vin passe évidemment par la dégustation mais s’enrichit considérablement si on fait la démarche d’aller sur place, sentir l’énergie des terroirs où il naît et rencontrer les gens qui le conçoivent…je ne boirai plus jamais des Engelberg comme avant !

- Les Pfister voient l’Engelberg comme un terroir capable de produire de très grands vins blancs secs, mais dont les potentialités ne sont pas encore exploitées pleinement. Gageons que la jeunesse et l’énergie de Mélanie sauront mobiliser les vignerons locaux pour qu’ils se remettent à croire en l’avenir de leur Grand Cru.

- la dégustation de riesling et de gewurztraminer d’âges différents nous a permis de comprendre un peu la subtilité de ce terroir : les vins qui y naissent sont élancés mais bien charpentés, l’élégance est une constante et la palette aromatique joue une partition tout en nuances et en complexité avec des notes finement florales comme leitmotiv…

- Mélanie Pfister est une jeune vigneronne dont le discours et les pratiques témoignent déjà d’une très belle maturité. Il faut dire qu’avec la richesse des expériences accumulées lors de son cursus de formation et les conseils avisés de son père, toujours présent à ses côtés, cette demoiselle bénéficie de conditions idéales pour réussir à hisser ses vins au plus haut niveau…
C’est bien évidemment tout le mal que nous lui souhaitons !


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Vue sur le bas du Scharrachberg dans la partie ouest
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24 janvier 2010 7 24 /01 /janvier /2010 21:19
L’ENGELBERG SELON…

Cap au nord pour cette septième étape, en direction de l’autre extrémité du vignoble alsacien, à Dahlenheim, où nous essayerons de décoder les mystères du Grand Cru Engelberg.

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La partie est de l’Engelberg en automne.

Bien des choses ont déjà été écrites sur ces terroirs et un angle d’approche original et intéressant est à priori difficile à définir…mais je vais quand même essayer de relever le défi.
Je vous propose de me suivre dans mes ballades personnelles avec un peu de théorie (le socle nécessaire à une bonne compréhension), des documents photographiques et surtout des rencontres avec les vignerons qui travaillent dans ces parcelles classées.
Bon, ça je l’avais déjà dit…mais c’est pour les nouveaux.



A l’opposé de l’Ollwiller de Wuenheim ce Grand Cru est, après le Steinklotz de Marlenheim, le terroir classé le plus septentrional d’Alsace.

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La majeure partie du Grand Cru Engelberg se trouve sur son ban communal de Dahlenheim, un charmant village vigneron de quelque 600 âmes, situé aux portes de Strasbourg, dans la vallée de la Mossig. Le village voisin de Scharrachbergheim revendique quelques hectares sur l’appellation.

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Près de Dahlenheim, la Mossig et au fond le Scharrachberg.


L’histoire de Dahlenheim est celle d’un village rural paisible avec, comme le dit Serge Dubs « une atmosphère calme, sereine, une simplicité heureuse qui a du se fondre dans le tempérament de ses vignerons ».

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Dahlenheim


En fait, à travers les quelques références historiques disponibles sur cette petite bourgade adossée au Scharrachberg, on constate que la destinée de Dahlenheim est intimement liée à celle de son vignoble. Ce sont des écrits sur la tradition viticole qui évoquent ce village pour la première fois en 884 : à cette époque Dahlenheim appartenait à l’abbaye Saint Michel de Honau et les pentes abruptes du Scharrachberg étaient exploitées par des serfs locaux.
Au début du XII° siècle, le grand Chapitre de Strasbourg a fait main basse sur cette abbaye et ses propriétés : Dahlenheim devient peu à peu une véritable cave pour les institutions ecclésiastiques strasbourgeoises. Par la suite, l’évêque de Strasbourg cède le village à la noblesse locale, dont les familles vont se disputer la propriété de ce village durant près de deux siècles. En 1516, l’évêché de Strasbourg récupère son bien en l’intégrant au baillage épiscopal de Dachstein.
Au XIV° siècle, le Prince-Evêque de Strasbourg et l’abbaye Saint Etienne perçoivent une dîme en vin sur la production de Dahlenheim et les Chapitres des grandes églises de la capitale alsacienne y possèdent des vignes.
Au XVII° siècle ce village est incendié lors de la Guerre de Trente Ans.
Sur une carte ancienne datant de 1750 on peut constater que Dahlenheim s’appelait alors Dahlheim, ce qui peut expliquer l’actuel nom alsacien de ce village : « Dahle ».

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Les armoiries de Dahlenheim, dont l’origine reconnue remonte au XVI° siècle : une patte d’oie sur fond rouge, qui nous rappelle que ce volatile fait partie intégrante de la culture alsacienne : la célèbre Gaenseliesel est peut-être originaire de ce village ?


A la fin du XIX° siècle, avec 150 ha de surface viticole, Dahlenheim est la 48ème commune du vignoble alsacien par sa superficie. Après les deux guerres qui ont marqué la première moitié du XX° siècle, la surface viticole de ce village a considérablement diminué : en 1955 il restait à peine 40 ha de vignes en culture à Dahlenheim.
Depuis lors, les vignerons locaux, travailleurs infatigables et convaincus de la valeur de leur terroir ont tout mis en œuvre pour reconstruire leur vignoble : en quelques décennies la superficie à plus que doublé pour atteindre 121 ha en 2006.
Chapeau bas !

Aujourd'hui, Dahlenheim a retrouvé cette sérénité si particulière à ces petits villages alsaciens qui permettent au touriste de se ressourcer à quelques kilomètres de l’agitation des grands ensembles urbains.
L’église Saint Blaise reconstruite au XVIII° siècle abrite quelques sculptures datant du XVI° siècle, œuvres d’art exceptionnelles par leur finesse et leur rareté.
Classé parmi les Villages Fleuris d’Alsace, Dahlenheim et ses villageois mettent un point d’honneur à entretenir le fleurissement de leurs maisons et des belles fontaines anciennes dont l’une a été classée Monument Historique.

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La Mairie et ses traditionnels géraniums.


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La fontaine classée datant de 1563.

Les oenophiles pourront arpenter le sentier viticole qui grimpe sur le Scharrachberg autour du Grand Cru avant de se retrouver dans la fraîcheur de l’un des nombreux caveaux où les vignerons locaux leur feront découvrir leur production.

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Le sentier viticole au milieu de l’Engelberg… bonnes chaussures conseillées



Le Grand Cru Engelberg s’étend sur le versant méridional du mont Scharrach en couvrant une superficie totale de 14,80 hectares situés entre 250 et 300 mètres d’altitude.

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Des parcelles dans le secteur ouest du Grand Cru Engelberg

La partie sud du Scharrachberg est une côte irrégulière, souvent pentue, entrecoupée de talus, de buissons et coupée en son milieu par une carrière où se dresse une impressionnante falaise calcaire.

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La carrière au centre du Grand Cru


Le dessin des parcelles et l’orientation des rangs de vigne témoignent de l’extrême variété des pentes et des reliefs de cette colline.

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Les parties est et ouest de l’Engelberg séparées par la carrière


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La vue rapprochée du secteur de la carrière avec son relief torturé.


Sur le plan géologique
ce Grand Cru, implanté sur une colline fracturée par trois failles, fait partie de la famille des terroirs marno-calcaires, avec des sols très pauvres, peu profonds mais très homogènes même si les âges géologiques des différents secteurs sont très différents. Comme le prouvent les nombreux fossiles dans la partie ouest (Muschelkalk), ce relief calcaire est un vestige datant d’un temps où la mer recouvrait notre région.

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Un pied de vigne dans les cailloux calcaires du Grand Cru.


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Une coupe géologique naturelle à la hauteur de la carrière de l’Engelberg : le combat des racines contre la roche


La vigne pousse sur des sols arides, caillouteux et bien drainés, sur des parcelles qui, grâce aux fortes pentes et à leur exposition plein sud, bénéficient d’un long ensoleillement.

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Les pentes de l’Engelberg dans le secteur ouest du Grand Cru

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Sur le plan historique
, les quelques sources à notre disposition mettent toutes l’accent sur l’importance du vignoble dans la destinée de Dahlenheim. De tous temps, l’intérêt porté à ce village par les instances de pouvoir venait assurément de l’excellente qualité des vins qu’on y produisait. Les vins de cette région sont connus depuis plus de mille ans : les bénédictins de l’abbaye de Honau avaient repéré ce terroir dès le IX° siècle. Ce sont d’ailleurs des moines pèlerins qui auraient ramené à Dahlenheim de nouveaux cépages destinés à la production de vins de qualité supérieure : c’est ainsi qu’au début du XIII° siècle, les vignerons de Dahlenheim produisaient déjà du Vinum Nobile.
Un ensemble de documents fiscaux datant du XVI° siècle font mention précise de terroirs hauts en qualité, sur le vignoble de Dahlenheim : l’Engelberg et le Silberberg sont identifiés et délimités à cette époque.
Le secteur des « Jardins de Strasbourg » a connu une belle période de prospérité, jusqu’au début du XX° siècle, où la renommée des vins du Haut-Rhin a relégué presque tout le vignoble bas-rhinois au rang de fils illégitime de la viticulture alsacienne. Les vignerons de Dahlenheim ont tenu tête, sans céder à la tendance à la normalisation du goût : leurs vins sont restés fidèles à leur terroir et à leur tradition. Secs et de longue garde, ils commencent à reconquérir les marchés locaux, nationaux et internationaux… et ce n’est que justice !


Au niveau de la viticulture
, l’encépagement est dominé par le riesling et le gewurztraminer. Malgré la pauvreté du sol l’enherbement est très répandu sur le Grand Cru : entre les effets positifs de lutte contre l’érosion et le stress engendré par cette concurrence végétale le choix n’a pas du être simple !

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Enherbement quasi généralisé sur l’Engelberg…


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...le labourage inter-ceps est plus rare.


Il reste cependant une bonne moitié des parcelles classées qui ne sont pas revendiquées en Alsace Grand Cru par leur propriétaire : manque de confiance dans l’avenir de ce terroir ou persistance de quelques mauvaises habitudes productivistes… la question reste ouverte. Gageons que la suite de mon enquête auprès de vignerons, ardents défenseurs de l’Engelberg, nous apporterons des éléments de réponse…

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Fin octobre : les raisins sont beaux mais les charges sont conséquentes sur certaines parcelles de l’Engelberg.


Les vins de l’Engelberg
sont des vins de gastronomie, droits, secs et de longue garde : les vignerons du cru n’ont pas cédé à la tentation des vins gentils, flatteurs et doucereux qui séduisent facilement. Ils sont dotés d’une forte salinité et d’une belle structure acide et grasse mais savent rester digestes et aériens. Comme le dit, Maurice Heckmann (vigneron à Dahlenheim) les vins de l’Engelberg nous rappellent « que les anges ont des ailes ».

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Le Scharrrachberg et l’Engelberg




…JEAN MARIE BECHTOLD


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« Tu ne peux pas parler de l’Engelberg sans avoir vu Jean Marie Bechtold »… tel fut le cri du cœur de Philippe Bon (blogueur sur oenophil) lorsqu’il a appris que j’allais mener ma petite enquête sur le Grand Cru de Dahlenheim.
Me voilà donc contraint de modifier mon mode opératoire en passant d’une vision uni-focale d’un terroir à la mise en parallèle de l’avis de 2 vignerons emblématiques :
Mélanie Pfister et Jean Marie Bechtold.


Jean- Marie Bechtold est à la tête d’un domaine familial relativement jeune : l’arrière-grand-père s’est installé à Dahlenheim, le grand-père, grand amoureux du bon vin, exploitait un petit hectare de vigne mais ce sont ses parents qui ont réellement développé l’activité viticole.

Le caveau de dégustation est moderne, lumineux et accueillant, le poêle à bois diffuse une chaleur réconfortante…nous voilà dans d’excellentes conditions pour démarrer notre entretien.

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Le  « bar » est ouvert 6 jours sur 7 au domaine Bechtold…


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…et les visiteurs sont accueillis au coin du feu.



Comment définir ce terroir ?


« L’Engelberg possède une structure géologique d’une rare complexité… la base est marno-calcaire mais d’un secteur à l’autre la composition du sous-sol change, le grès s’invite dans les parcelles ouest près du village alors que vers le Sussenberg à l’ouest tout se complexifie ».
La carrière offre une vue imprenable sur les strates qui composent la géologie de ce terroir et partage le Grand Cru en deux zones assez différentes : « à l’est l’origine jurassique est avérée alors qu’à l’ouest le sous-sol est bien plus jeune (20 millions d’années quand même !) avec une présence importante de calcaire oolithique ».
L’autre point remarquable de l’Engelberg est peut-être son histoire qui, aux dires de Philippe Bon confirmés par Jean Marie Bechtold, remonterait jusqu’à l’époque celte. Des fouilles sur le Scharrachberg ont mis à jours un certain nombre de vestiges dont des armes mais surtout des poteries contenant des restes fossilisés de raisins : la vigne existait probablement sur le Grand Cru avant la période romaine.


Quels sont les cépages les mieux adaptés ?


Pour Jean Marie Bechtold, la réponse est claire « le riesling et le gewurztraminer sont les alliés naturels de ce terroir calcaire ». Ces deux cépages génèrent des vins amples qui jouent plus sur le registre de l’élégance que de la puissance.


Quels caractères spécifiques ce terroir transmet-il aux vins ?

« Je ne suis pas assez poète pour inventer des mots qui pourraient définir les vins de l’Engelberg en les différenciant des autres terroirs marno-calcaires… »
Me voilà bien aidé…moi qui étais venu chercher des informations pour briller dans les cercles œnophiles !!!
Pour Jean Marie Bechtold, les vins sont évidemment marqués par leur terroir mais c’est le vigneron, avec sa culture, sa viticulture et peut-être même sa philosophie, qui signe leur carte d’identité.
On pourra quand même retenir que l’Engelberg engendre des vins droits avec une élégance distinguée sans extravagance ni ostentation, que de longues années de garde n’effraient aucunement.
« Les riesling vieillissent admirablement ». Ceci dit Jean Marie Bechtold avoue sa préférence pour des vins de plus en plus jeunes « sûrement parce que les vins ont évolué avec les progrès de la viticulture… mais peut-être aussi parce que mon goût personnel a changé avec la cinquantaine qui approche… ».


Quelles perspectives pour ce terroir ?


Jean Marie Bechtold est l’actuel responsable de la gestion du syndicat local de l’Engelberg et sûrement le plus ancien défenseur du Grand Cru « à la fin des années 70, le domaine vinifiait déjà une cuvée spécifique sur l’Engelberg ». Jusqu'à la fin du siècle dernier ce terroir était défendu par 2 vignerons : André Pfister et Jean Marie Bechtold…c’est bien peu pour se faire entendre !
Aujourd’hui les perspectives sont à l’embellie : les domaines Heckmann, Loew et Schmitt se sont investis sur ce terroir qui reste, malgré tout, encore largement sous-exploité (la moitié de la surface du Grand Cru n’est toujours pas revendiquée).
L’Engelberg est en train d’évoluer mais les avancées sont timides : même si on discute beaucoup durant les réunions du syndicat local les accords se font trop souvent à minima « on arrive à s’entendre sur le rendement mais pour le P.L.C. c’est impossible (…) la plupart des vignerons ont choisi l’enherbement mais une attitude commune au niveau de l’ensemble des pratiques culturales est inconcevable à l’heure actuelle »
En bref, les défenseurs de ce Grand Cru auront encore besoin de beaucoup de temps et d’énergie pour arriver à faire reconnaître ce terroir à la place qui lui revient dans le paysage viticole alsacien.


Les vins du domaine : quelle conception ?

Jean Marie Bechtold associe un pragmatisme paysan et une philosophie profondément humaniste pour définir sa vision du métier de vigneron.
Le respect de la nature est un dogme absolu à chaque étape de la conception de ses vins.

Au niveau de la viticulture, le domaine est en conversion bio depuis 2007 (label en 2010) mais dans la pratique Jean-Marie Bechtold applique la charte bio depuis 2002.
Les 12 hectares du domaine sont répartis sur de très belles parcelles enherbées à 100% :
- 2 ha sur l’Engelberg, uniquement dans la partie ouest.
- 1,5 ha sur le Sussenberg, le prolongement ouest de l’Engelberg.
- 3 ha sur l’Obere Hund, un coteau pentu vers Soultz les Bains propice au muscat, gewurztraminer et pinot noir.
- 1,5 ha sur le Silberberg
- 2 ha sur des parcelles en coteau vers Odratzheim.
« J'ai peu de vignes dans les champs » nous confie Jean Marie Bechtold « il faut reconnaître que ces terroirs sont particulièrement propices à la viticulture bio »
Récemment le domaine a acquis une parcelle sur le Steinklotz « une belle vigne où je vais planter du pinot noir : le cépage le mieux adapté à ce terroir, même si, pour l’instant, il est exclu de l’appellation Grand Cru ».
Les rendements sont sévèrement contrôlés et pour éviter des maturités trop grandes les dates des vendanges sont déterminées avec grand soin en fonction du degré de sucrosité des fruits. « Je récolte souvent mes rieslings assez tôt pour éviter des équilibres trop riches dans ces vins ».

Les vinifications se font évidemment le plus naturellement possible :
-  les fermentations se font exclusivement avec l’action des levures indigènes
- les vins restent longtemps sur lies avec très peu de soutirages
- en règle générale il n’y a qu’une seule filtration légère à la mise en bouteilles
- les fermentations malo-lactiques se font presque systématiquement en même temps que les fermentations alcooliques. Conformément à ses principes Jean Marie Bechtold laisse faire les choses « c’est une situation périlleuse, il faut surveiller ses cuves et goûter très souvent pour réagir rapidement en cas de souci… »
- le sulfitage est minimal et les mises en bouteilles débutent chaque année fin mai.

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Une cuverie sur mesure pour vinifier séparément chaque parcelle.


Le discours et les pratiques sont en parfaite cohérence à la cave comme dans les vignes : « le terroir ne doit pas être faussé par des méthodes culturales ou œnologiques trop interventionnistes (…) il faut que l’homme moderne réapprenne à accepter le fait que la nature le dépasse ».

Le domaine écoule 80% de sa production (environ 40000 bouteilles) auprès d’une fidèle clientèle de particuliers, le reste est distribué par quelques restaurants et cavistes locaux.


Et dans le verre ça donne quoi ?

La dégustation commence dans le chai pour un tour d’horizon complet du millésime 2009, avec des vins qui se présentent à nous à des stades d’évolution différents mais dont le profil actuel laisse entrevoir de très belles perspectives.

Les cuvées de vins secs possèdent une matière grasse et puissante avec une acidité large.
Les cuvées de vins moelleux sont remarquables d’équilibre et de concentration.

Le pinot noir prélevé sur foudre est profondément fruité et celui prélevé sur une barrique est plus serré et plus complexe. Ces 2 vins seront assemblés et se complèteront à merveille.
Sur ce millésime Jean Marie Bechtold a utilisé la technique allemande de la Teilung (division en allemand) pour contrôler le rendement et pour garantir le bon état sanitaire des grappes en aérant artificiellement les baies : « un boulot de c… qui consiste à couper la moitié de la jeune grappe juste après la fleur ».

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3 barriques, un demi-muid et un petit foudre pour le pinot noir du domaine.


Retour dans le caveau de dégustation pour un aperçu de la production en bouteilles :

Riesling GC Engelberg 2008 : le nez est discret présente des notes d’herbes aromatiques, la bouche possède un équilibre sec (4g de SR), une matière relâchée mais ample et une finale longue avec des amers d’une grande finesse.
Un riesling évidemment très jeune mais la qualité du millésime transparaît et le style si particulier du domaine est déjà bien perceptible.

Riesling GC Engelberg 2007 : le nez commence à s’ouvrir, le profil aromatique est très pur et bien typé (agrumes frais), après une attaque assez timide le vin envahit progressivement le palais pour exprimer une matière concentrée, ample mais bien détendue. La finale est longue et délicatement épicée.
Plus expressif que le précédent, un vin qui se pose avec beaucoup de classe et qui joue la partition d’un séducteur sans flagornerie.

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Riesling Sussenberg 2007 : le nez est discret, frais et très pur, la bouche possède un équilibre droit, remarquable d’élégance et de distinction. Du gras, de la soie et une finale longue… un modèle du genre.
Ce terroir qui prolonge l’Engelberg vers l’ouest et qui, selon Jean Marie Bechtold, aurait mérité d’être intégré au Grand Cru, a produit un riesling exceptionnel en 2007.

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Riesling Sussenberg VT 2007 : le nez est frais et riche, plein de fruits (pêche de vigne, fruits exotiques), la bouche s’équilibre parfaitement entre une forte maturité et une acidité pointue et longue, la finale est belle et marquée par de beaux amers.

Riesling Sussenberg SGN 2007 : le nez est plus fermé que pour le vin précédent mais le registre aromatique reste identique, la bouche est plus riche mais la présence minérale est tout aussi puissante. L’équilibre est déjà plein de gourmandise mais il est évident que ce vin prendra du volume et de la personnalité si on lui laisse le temps de vieillir un peu.

Deux moelleux superbement équilibrés encore bien jeunes, récoltés sur ce terroir que Jean Marie  Bechtold affectionne particulièrement avec une cuvée classique de VT et une SGN issue d’un secteur où le botrytis a fait monter la maturité à 18°5 potentiels


 
          

Pour conclure, un petit bilan sur cette septième expérience de visite approfondie d’un terroir Grand Cru (attention je risque de me répéter…) :

- Une fois de plus, j’ai pu vérifier que la convivialité et la disponibilité des vignerons alsaciens ne sont pas une légende. Encore mille mercis à Jean-Marie pour son accueil.

- J’ ai renforcé ma conviction qu’une bonne compréhension d’un vin passe évidemment par la dégustation mais s’enrichit considérablement si on fait la démarche d’aller sur place, sentir l’énergie des terroirs où il naît et rencontrer les gens qui le conçoivent…je ne boirai plus jamais des Engelberg comme avant !

- L’Engelberg est un terroir solidement ancré dans l’histoire du vignoble alsacien. L’arrivée récente sur ce Grand Cru de quelques jeunes vignerons prometteurs est de bon augure pour l’avenir : l’Engelberg mérite d’être défendu et reconnu.

- Jean Marie Bechtold est un vigneron qui a choisi de mettre ses pratiques en cohérence avec sa conception du monde. Il n’a pas l’arrogance du démiurge qui fabrique son vin pour flatter et séduire le consommateur. Il est à l’écoute d’une nature qu’il aime et respecte profondément et à qui il essaie de rendre hommage en produisant des vins authentiques et fidèles à leurs terroirs. Ses cuvées possèdent des personnalités complexes et parfois mystérieuses mais elles sont un peu à l’image de l’homme : il faut savoir les approcher avec patience et sans préjugés pour entrer dans leur monde et découvrir la profondeur de leur âme…

Photo 023
 
Le haut de la partie est de L’Engelberg et Dahlenheim… et la brume automnale qui nous cache la flèche de la cathédrale de Strasbourg à l’horizon.
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  • : Vins, vignobles et vignerons.
  • : Récits liés à des rencontres viniques et oenophiliques.
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Bonjour à tous

Amateur de vin depuis près de 30 ans et internaute intervenant sur un forum de dégustateurs depuis plusieurs années, j’ai crée ce blog pour regrouper et rendre plus accessibles mes modestes contributions consacrées à la chose vinique.

 

Mes articles parlent presque toujours de rencontres que j’ai eu l’occasion de faire grâce au vin :

rencontres avec de belles bouteilles pour le plaisir des sens et la magie de l’instant,

rencontres avec des amis partageant la même passion pour la richesse des échanges et les moments de convivialité inoubliables,

rencontres avec des vignerons et avec leur vignoble pour des moments tout simplement magiques sur les routes du vin ou au fond des caves.

 

J’essaie de me perfectionner dans l’art compliqué de la dégustation dans le seul but de mieux comprendre et mieux pouvoir apprécier tous les vins.

Mes avis et mes appréciations sont totalement subjectifs : une dégustation purement organoleptique ne me procure qu’un plaisir incomplet.

Quand j’ouvre une bouteille de vin, j’aime pouvoir y associer le visage du vigneron qui l’a fait naître, j’aime connaître les secrets de son terroir, j’aime avoir plein d’images et de souvenirs associés à ce liquide blanc ou rouge qui brille dans mon verre.

 

Merci à tous ceux qui viennent me rendre visite.

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