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19 novembre 2009 4 19 /11 /novembre /2009 23:33
L’OLLWILLER SELON…


Fidèle à mon habitude, après une halte bas-rhinoise me voilà de retour dans le Haut-Rhin pour une sixième étape vraiment spéciale : le Grand Cru Ollwiller de Wuenheim.
Même si j’ai évité jusque là les têtes d’affiches du casting des Grands Crus, j’ai quand même voyagé dans des contrées qui m’étaient assez familières… Mais là, je l’avoue humblement, c’est l’aventure en terre inconnue !
En fait, c’est en revenant d’une promenade historique au Mémorial du Vieil Armand que j’ai aperçu ce coteau au bord de la route départementale 5, au sud du village de Wuenheim.

 

Me voilà donc parti pour une vraie découverte… merci de m’accompagner !

Bien des choses ont déjà été écrites sur ces terroirs et un angle d’approche original et intéressant est à priori difficile à définir…mais je vais quand même essayer de relever le défi.
Je vous propose de me suivre dans mes ballades personnelles avec un peu de théorie (le socle nécessaire à une bonne compréhension), des documents photographiques et surtout des rencontres avec les vignerons qui travaillent dans ces parcelles classées.
Bon, ça je l’avais déjà dit…mais c’est pour les nouveaux.



Si on excepte le célébrissime Rangen, isolé dans son enclave près de Thann, on peut considérer Ollwiller comme le terroir situé le plus au sud sur la Route des Vins d’Alsace.


 
Le Château Ollwiller et le coteau Grand Cru dans l’ambiance brumeuse du jour d’Halloween


Ce Grand Cru se trouve sur le ban communal de Wuenheim, un charmant petit village perché à 320 mètres d’altitude, sur un balcon au pied du Hartmannswillerkopf.



 
Les origines de Wuenheim remontent au XIII° siècle : Wunach est cité comme paroisse dès 1272. Comme très souvent, les historiens ne sont pas d’accord sur les racines du nom de ce village : certains soutiennent que Wuenheim viendrait du patronyme Wuno qui est celui du premier propriétaire des lieux, d’autres pensent que ce toponyme fait référence au terme Wunne, qui signifie « terre défrichée »

En étudiant le blason du village, on serait tenté d’accréditer la seconde hypothèse : en ces temps anciens, les moines pratiquaient le défrichement des forêts de conifères pour rendre les terres cultivables.

 
Le blason de Wuenheim : une serpette, une branche de sapin et un soc de charrue, le symbole de la forêt locale et les outils pour défricher et cultiver la terre…

Jusqu’en 1832, Wuenheim était rattaché au village voisin de Soultz. Ces deux petites communes faisaient partie du Haut Mundat appartenant à l’Evêché de Strasbourg.
L’exploitation forestière et la viticulture ont été pendant très longtemps les principales activités de cette localité. Au XVIII° siècle une usine textile fut implantée dans le village mais les vignerons de Wuenheim continuèrent à entretenir la réputation des crus locaux jusqu’à la première Guerre Mondiale.
Situé en première ligne lors des effroyables combats qui ont ensanglanté le Hartmannswillerkopf en 14/18, le village fut évacué et presque entièrement détruit par l’artillerie française.

 
Le Hartmannswillerkopf vu du chemin qui délimite le haut du Grand Cru.


      


Tranchées et casemates sur le Hartmannswillerkopf…



…la douloureuse mémoire des terribles combats de la Grande Guerre.

Wuenheim fut rapidement reconstruit mais pour le vignoble complètement sinistré ce fut plus difficile. Face à ces tragiques évènements, les vignerons choisirent de s’associer pour relever le défi de la restructuration de leurs domaines viticoles. De cet effort de travail en commun est née l’idée d’une coopérative, qui a vu le jour en 1959 et qui, pour honorer la mémoire des vies sacrifiées durant ces sombres années, a pris le nom de « Vieil Armand », dérivation phonétique française de « Hartmannswillerkopf ».

Aujourd'hui, Wuenheim est une localité paisible de 850 habitants, située sur la Route des Vins d’Alsace et intégrée au Parc Naturel Régional des Ballons des Vosges. Le touriste pourra profiter des nombreux chemins de randonnée, des circuits VTT et du sentier viticole.

L’oenophile trouvera son bonheur en visitant le Musée du Vigneron ou en partant à la découverte des crus locaux dans les quelques caves particulières du secteur ou à la Cave Coopérative du Vieil Armand.


 
La cave vinicole du Vieil Armand et le Musée du vigneron à l’entrée de Wuenheim


Le Grand Cru Ollwiller
se situe dans un amphithéâtre naturel au pied du massif vosgien entre le château qui lui a donné son nom et le village de Wuenheim. Ce terroir, orienté sud/sud-est profite d’un climat sec et protégé des vents dominants par les montagnes du Freundstein et du Vieil Armand.



Des parcelles dans la partie centrale du Grand Cru Ollwiller


Ce Grand Cru méconnu a été pourtant classé en 1983 avec les 25 premiers lieux-dits sélectionnés pour cette prestigieuse appellation. Les parcelles de l’Ollwiller occupent une superficie totale de 35,86 hectares sur un coteau aux pentes douces, dont l’altitude varie de 280 à 335 mètres.


Sur le plan géologique ce Grand Cru, issu du champ de fracture de Thann, fait partie de la famille des calcaires, à tendance marno-gréseuse : un sol rougeâtre très profond et particulièrement drainant repose sur un socle calcaire qui se trouve entre 10 et 15 mètres de profondeur. Si le sable gréseux (à base de grès rose) règne en maître incontesté sur le haut du coteau, les marnes argileuses de l’Oligocène deviennent dominantes au fur et à mesure que l’on descend vers le pied du Grand Cru.

 
La terre rougeâtre de ce terroir marno-gréseux au pied d’un vieux cep…



...et au niveau d’une jeune vigne sur le haut du coteau.



Des rangs de vignes en bas de coteau sur des terrains plus marneux.


La vigne pousse sur des sols profonds, parfois lourds mais avec un excellent pouvoir filtrant et bénéficie d’un climat particulièrement doux et sec. Avec 450 mm de précipitations par an, ce lieu-dit fait partie d’une des régions les moins arrosées de France ; si on ajoute à ceci une exposition particulièrement favorable, on comprend aisément pourquoi on n’hésite pas à parler de micro-climat méditerranéen à propos de ce Grand Cru


Sur le plan historique, les destinées du Grand Cru Ollwiller et du château homonyme sont intimement liées. La présence de la vigne y est très ancienne, elle remonte probablement au XII° siècle : les premières parcelles ont été mises en culture lorsque le premier château a été édifié. Une fois n’est pas coutume, ce sont les moines cisterciens, paysans et intellectuels polyvalents, qui ont donné ses premières lettres de noblesse à ce grand terroir alsacien. Ce vignoble, placé sous l’égide de l’évêché de Strasbourg subvenait aux impérieux besoins de vins de messe des curies et des abbayes du sud de l’Alsace et du pays de Bâle. Par la suite, cette région connut une histoire mouvementée et souvent tragique mais, malgré les guerres et les dévastations qui se sont succédées durant les siècles passés, le château comme le vignoble renaîtront de leur ruines comme le phénix mythique renaît de ses cendres.

 
Une dépendance du château Ollwiller au bas du Grand Cru


Au niveau de la viticulture, l’encépagement est dominé par le riesling et le gewurztraminer. L’enherbement est quasi-généralisé et de nombreuses parcelles sont labourées.

L’herbe omniprésente à limite ouest du Grand Cru…



…ou sur des parcelles à la hauteur du château Ollwiller.


Les vins de l’Ollwiller sont particulièrement fins et élégants avec une grande aptitude au vieillissement. L’âge des vignes (pour permettre aux racines d’aller jusqu’au socle calcaire riche en minéraux) et la maîtrise des rendements sont des éléments déterminants dans la réussite de grands vins sur ce terroir.

 
Une superbe grappe de pinot noir oubliée par les vendangeurs…le 31 octobre.






…THOMY BRUCKER




 

Le domaine Brucker se trouve pratiquement en face de la Cave Coopérative du Vieil Armand, à deux pas des premiers rangs de vignes du Grand Cru. C’est une exploitation familiale très jeune puisque c’est Germain Brucker (le père de Thomy), qui occupait une place de cadre dans l’industrie textile locale, qui a acheté les premières parcelles en 1956 « pour se changer les idées en travaillant au grand air ». Tout d’abord producteur de raisins pour l’U.V.A. à Colmar, Germain Brucker a réalisé sa première mise en bouteilles en 1964.
En 1998 il a passé la main à son fils Thomy, qui gère cette exploitation depuis ce temps.

C’est ce dernier qui me reçoit dans un pittoresque caveau-winstub, alors que la maman s’occupe des clients de passage et que le papa s’affaire auprès de l’alambic pour distiller l’une des nombreuses eaux de vie que produit ce domaine (15 sortes d’eaux de vie blanches… il va falloir que je repasse pour goûter ces alcools fins dont la liste a attisé ma curiosité !)


 
Le caveau winstub du domaine Brucker



Soucieux de présenter son Grand Cru avec la plus grande précision, Thomy Brucker a pris soin de consulter mes articles précédents pour préparer avec beaucoup de sérieux les questions que j’ai l’habitude d’aborder lors de mes entretiens.


Comment définir ce terroir ?

Au niveau géologique l’Ollwiller se caractérise par « un sol assez lourd, profond, riche et chaud », plus gréseux dans les parties hautes et plus marneux vers le bas (effet du ravinement).

Au niveau géographique l’Ollwiller occupe un coteau en pente douce dont l’orientation permet un ensoleillement maximum des premiers rayons du matin jusqu’au soir. Le microclimat est très sec, les montagnes environnantes constituent un barrage naturel pour les nuages et protègent ce lieu-dit des intempéries « il n’y a  jamais d’orage de grêle sur l’Ollwiller ».

Au niveau historique l’Ollwiller est le seul Grand Cru alsacien qui porte le nom du château qui a fait sa notoriété. Le bâtiment principal a été détruit lors des combats de la première Guerre Mondiale : les propriétaires actuels occupent les luxueuses dépendances du lieu et continuent d’exploiter leurs vignes sur le Grand Cru. « La famille Gros qui habite le château depuis plusieurs générations est le principal exploitant sur l’Ollwiller, mais il n’y a pas de mise en bouteilles au domaine, l’intégralité de la récolte va à la Coopérative du Vieil Armand »

Au niveau de la vigne, l’Ollwiller est un terroir fertile et facile à travailler « ces conditions favorables peuvent apparaître comme un inconvénient en terme de viticulture…cependant elles permettent au vigneron désireux de faire le choix de la qualité d’utiliser des méthodes culturales exigeantes » (labourage inter-cep et cavaillon, choix de porte-greffes qualitatifs…).
Le problème majeur qui se pose aux vignerons c’est la maîtrise de la vigueur et de la prolixité des vignes sur ce terroir « la vigne ne souffre pas sur l’Ollwiller »…serait-ce au vigneron de la malmener un peu pour la pousser à révéler tout son potentiel ?


Fin octobre, il reste des pieds de vigne bien chargés sur de l’Ollwiller.


Quels sont les cépages les mieux adaptés ?


Le riesling occupe près de la moitié du Grand Cru, un bon tiers pour le pinot gris et autour de 13% pour le gewurztraminer (chiffres de la déclaration de récolte sur Wuenheim en 2008). Thomy Brucker pense que le choix du riesling se justifie par le fait que ce cépage reste le plus réceptif à la minéralité de ce terroir mais que la polyvalence de l’Ollwiller permet l’épanouissement de tous les cépages nobles : « nous sommes les seuls à produire des cuvées Grand Cru avec les 4 cépages autorisés ...le muscat 2005 a d’ailleurs été cité par le Guide Hachette 2008 ».


Quels caractères spécifiques ce terroir transmet-il aux vins ?

« C’est la question la plus difficile… » reconnaît Thomy Brucker, mais, s’il fallait trouver une constante on pourrait dire que c’est au niveau de la structure et après 4 à 5 ans de vieillissement que le terroir de l’Ollwiller s’exprime le plus fortement. En règle générale, les vins de ce Grand Cru ont toujours une souplesse avenante mais avec un fond souvent très riche et puissant. « il est très difficile de faire des vins secs sur l’Ollwiller ».
Les rieslings sont souples et citronnés dans leur jeunesse et se complexifient après 4 à 5 ans, avec des accents minéraux qui se déclinent sur des notes d’herbes aromatiques.
Les pinots gris et les gewurztraminer sont des vins très puissants, très mûrs avec des arômes assez discrets mais complexes. Les caractères variétaux ne dominent pas, même dans leur jeunesse.
Le muscat possède de beaux arômes dans sa jeunesse mais évolue rapidement vers un registre proche de celui des rieslings (herbes aromatiques) tout en conservant une solide structure.


Quelles perspectives pour ce terroir ?


L’Ollwiller est un Grand Cru particulièrement méconnu, exploité par seulement 2 vignerons indépendants : le domaine Ledermann et le domaine Brucker.
Les autres viticulteurs locaux fournissent leurs raisins aux Coopératives de Wuenheim (Vieil Armand), Turkheim et Wolfberger ainsi qu’à des maisons de négoce comme Trimbach, Hugel ou Divinal.
Ces conditions particulières font que « malgré de nombreux efforts consentis par certains vignerons qui croient en leur Grand Cru, les choses ne bougent que très lentement ».Le rôle des caves coopératives et des maisons de négoce est ambigu : d’un côté, ces structures  constituent un outil de communication performant pour ce Grand Cru d’un autre côté elles ne poussent pas toujours leurs fournisseurs de raisins à une démarche assez qualitative. « L’absence de contrôles dans les vignes a pour conséquence le fait que certains viticulteurs sont tentés de faire passer l’aspect financier avant la qualité des raisins…les rendements ne sont pas assez maitrisés, les 60 premiers hectolitres passent en Grand Cru, le reste en AOC… ».
Ceci dit, depuis quelques années, les Caves Coopératives ont changé de politique en entrant dans une démarche plus qualitative et « c’est tant mieux car ce vignoble a vraiment besoin de ces locomotives pour reprendre confiance en son avenir ».
Signe des temps, depuis quelques années, de nombreux vignerons arrêtent leur activité faute de trouver un successeur « les jeunes sont souvent dissuadés par les sacrifices à consentir pour exercer ce métier à l’heure actuelle ».
Il paraît évident qu’il va falloir inverser cette tendance, Wuenheim et son Grand Cru ont leur place dans la longue histoire du vignoble alsacien. Il s’agit aujourd’hui de ne perdre ni la mémoire ni l’espoir en des jours meilleurs…Courage !


Les vins du domaine : quelle conception ?

Le domaine Brucker exploite 15 ha de vignes dont 2,5 ha sur les Grands Crus Ollwiller et Rangen (depuis le millésime 2008). 2/3 de la production est mise en bouteilles au domaine, le reste est vendu en raisins.
Au niveau viticulture Thomy a choisi la taille courte sur une seule baguette pour contrôler les rendements et obtenir les meilleures maturités possible. La densité de plantation se situe entre 4500 à 5000 pieds par hectare.
Au niveau traitement, c’est l’option lutte raisonnée qui a été retenue : « le moins possible et plus rien à partir de la fin juillet (…) Le bio m’a bien tenté un moment mais la fertilité de l’Ollwiller est vraiment trop favorable à la prolifération de plantes indésirables. Il y a quelques années, une invasion massive de liserons sur mes parcelles m’a contraint à l’emploi d’un désherbant ».
Les rangs de vigne sont enherbés et labourés en alternance un rang sur deux « ça oblige les racines à descendre plus profond et ça aère le sol en le rendant plus léger et plus vivant ».

 
Une parcelle du domaine Brucker labourée un rang sur deux.


Les vendanges entièrement manuelles s’étalent sur 6 semaines. Après le pressurage et le débourbage, la fermentation (sans levurage) et l’élevage se déroulent dans les vieux foudres plus que centenaires du domaine. Thomy Brucker est un ardent défenseur du travail avec des contenants en bois « c’est avant tout une tradition familiale, les vins élevés de 8 à 12 mois en foudres s’ouvrent plus rapidement tout en conservant un excellent potentiel de vieillissement… notre clientèle de particuliers recherche de type de vins ».

 

La cave du domaine Brucker…



…avec des foudres millésimés !


Le domaine Brucker produit 50 à 60000 cols par an, vendus principalement à une clientèle locale de particuliers.




Et dans le verre ça donne quoi ?

Riesling G.C. Ollwiller 2003 : le nez est assez complexe marqué par des notes d’herbes aromatiques (sauge, mélisse), la bouche possède un bel équilibre acidité/SR et une délicate pointe chlorophyllée en finale.

 
Riesling G.C. Ollwiller 2005 : le nez s’ouvre sur des fruits blancs très mûrs (poires au sirop), la bouche reste équilibrée malgré sa richesse, la finale est longue et saline.

Riesling G.C. Ollwiller 2008 : le nez est complexe et frais avec des notes de fruits blancs (pomme verte, groseille à maquereaux) complétées par des nuances de fumée et de pierre à fusil, la bouche est soyeuse avec une acidité fine et longue, du résiduel qui commence à se fondre et une minéralité affirmée en finale.



Pinot Gris G.C. Ollwiller 2005 : le nez est engageant et très mûr sur des fruits jaunes, la bouche est opulente avec des notes grillée et torréfiées, la finale est saline et légèrement fumée.

Pinot Gris G.C. Ollwiller 2008 : le nez très pur est marqué par les fruits mûrs avec des notes biscuitées et légèrement fumées, la bouche possède une structure ample, un toucher onctueux et un finale très longue.



Muscat G.C. Ollwiller 2002 : le nez est riche et bien expressif avec des notes de chlorophylle et de fruits secs, la bouche est structurée autour d’une acidité longue et profonde, la finale revient sur les arômes très frais de menthe verte et de chlorophylle.

Muscat G.C. Ollwiller 2005 : le nez et pur et riche sur le sureau et le raisin mûr, la surmaturité sensible en bouche donne une rondeur avenant à la structure.

 
Muscat G.C. Ollwiller 2008 : le nez s’ouvre sur des notes très fraîches et légèrement musquées avant de se complexifier avec des fines nuances d’agrumes (mandarine), la bouche est ronde et gourmande avec une finale bien longue.



Gewurztraminer G.G. Ollwiller 2001 : le nez est fin et subtil sur du raisin mûr et de la menthe poivrée, la bouche est ronde et soyeuse avec une finale un peu caramélisée.

Gewurztraminer G.G. Ollwiller 2003 : le nez assez complexe et légèrement torréfié présente des notes exotiques de litchi, la bouche est puissante avec une matière surmurie et une finale où la salinité laisse un impression presque tannique.

Gewurztraminer G.G. Ollwiller 2006 : le nez est fin et délicat sur un registre floral, la bouche présente une matière mûre avec des arômes de raisins de Corinthe, la finale est longue.

Gewurztraminer G.G. Ollwiller 2008 : le nez est délicat, aérien, sur un registre floral, la bouche est ample et concentrée, la surmaturité est perceptible et la finale est longue et épicée (poivre blanc).

 

Le tour d’horizon du Grand Cru vu à travers l’expression des 4 cépages livre un verdict sans appel : lorsque les rendements sont bien maîtrisés, l’Ollwiller génère des vins très riches. Thomy Brucker a pris l’option de contrôler le degré alcoolique (entre 13° et 14°) quitte à laisser des sucres résiduels dans ses vins.
Ses cuvées s’apprécient dans leur jeunesse pour leur moelleux avenant mais l’amateur de sensations plus typées devra faire preuve de patience (5 années de garde au minimum).
Les 2008 sont terriblement séduisants, grâce à cette belle acidité qui caractérise ce millésime en Alsace.




Riesling G.C. Rangen 2008 : le nez pur et racé offre de discrets arômes de miel et de silex, l’attaque en bouche est pointue, la structure est large avec quelques SR discrets et une finale longue et très saline.

La nouvelle cuvée du domaine dans son premier millésime, le terroir est encore discret mais la matière est là pour attendre sereinement les années de plénitude.

 


Pour conclure, un petit bilan sur cette sixème expérience de visite approfondie d’un terroir Grand Cru (attention je risque de me répéter…) :


- Une fois de plus, j’ai pu vérifier que la convivialité et la disponibilité des vignerons alsaciens ne sont pas une légende. La façon dont Thomy Brucker a préparé notre entrevue force le respect.                                                             
Mille mercis pour ce moment convivial et enrichissant.


- J’ ai renforcé ma conviction qu’une bonne compréhension d’un vin passe évidemment par la dégustation mais s’enrichit considérablement si on fait la démarche d’aller sur place, sentir l’énergie des terroirs où il naît et rencontrer les gens qui le conçoivent…je ne boirai plus jamais des Ollwiller comme avant !

- L’Ollwiller est un terroir fertile où une vigne dont les rendements sont maîtrisés produit une matière première d’une grande richesse, rendant difficile (voire impossible) la production de vins techniquement secs. L’oenophile recherchant la droiture et la tension dans les vins jeunes devra passer son chemin… ou s’armer de patience pour que le temps patine quelque peu l’opulence naturelle de ce Grand Cru.
En dégustant différents cépages sur plusieurs millésimes, j’ai pu constater que tous ces vins présentent comme intérêt d’être aimables et avenants à chaque phase de leur évolution… et à l’heure actuelle où on n’a plus forcément ni le temps, ni les moyens de gérer un grand stock de bouteilles, cette polyvalence des crus de l’Ollwiller peut constituer un bel argument en leur faveur.
- Thomy Brucker croit en son Grand Cru, mais il sait le chemin long et difficile qu’il lui reste à parcourir pour que l’Ollwiller se fasse un nom dans le classement alsacien. Ce jeune vigneron, président du Syndicat Viticole de Wuenheim, Hartmannswiller et Berrwiller, se sent souvent bien seul pour faire connaître et reconnaître ce terroir…cependant, lors de notre entretien, il a fait preuve d’un tel niveau de connaissance et de motivation qu’on a forcément envie d’avoir confiance en lui.
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19 août 2009 3 19 /08 /août /2009 18:19
LE BRUDERTHAL SELON…



Déjà la cinquième étape de mon yoyo nord-sud pour découvrir les Grands Crus alsaciens et nous voilà de retour dans le Bas-Rhin, à Molsheim, pour tenter de nous initier aux mystères des vins du Bruderthal.


Bien des choses ont déjà été écrites sur ces terroirs et un angle d’approche original et intéressant est à priori difficile à définir…mais je vais quand même essayer de relever le défi.
Je vous propose de me suivre dans mes ballades personnelles avec un peu de théorie (le socle nécessaire à une bonne compréhension), des documents photographiques et surtout des rencontres avec les vignerons qui travaillent dans ces parcelles classées.
Bon, ça je l’avais déjà dit…mais c’est pour les nouveaux.


 
Molsheim vu du Molsheimer Berg

Molsheim est une petite ville (9335 habitants au dernier recensement) située sur la route des vins à une vingtaine de kilomètres à l’ouest de Strasbourg.
Comme de nombreuses localités du piémont vosgien ses origines remontent aux premiers siècles de notre ère : des sépultures mérovingiennes datant du VI° siècle ont été mises à jour en 1935 au nord de Molsheim.
Il n’y a pas de certitude absolue sur la provenance du nom de cette cité mais la toponymie la plus plausible nous emmène du côté de la culture celtique : « mol » (coteau) et « lios » (demeure) constituent la racine de Mollesheim, un nom qui apparaît pour la première fois en 820 dans un acte écrit de donation de vignes.
C’est à cette époque que cette ville entre vraiment dans l’histoire en se plaçant au centre d’un conflit qui oppose les princes-évêques de Strasbourg aux empereurs germaniques. Cette lutte prend fin au début du XIV° siècle en faveur des évêques qui transformeront Molsheim en ville fortifiée avec un mur d’enceinte et un château fort.

La tour des forgerons...


...et les  fortifications autour de la vieille ville

A la charnière du XVI° et du XVII siècle cette cité accueillera l’évêché de Strasbourg, chassé de son siège séculaire par la Réforme. Dès lors, Molsheim devient un centre culturel d'une grande vitalité. La ville accueille les jésuites en 1580, puis les chartreux dont le couvent de Koenigshoffen avait été détruit.

 
Le blason de Molsheim : le martyre de Saint Georges, un chevalier romain chrétien supplicié sur la roue, symbole de l’importance de la religion et des origines romaines de la ville.

Ces différentes congrégations feront régner un véritable bouillonnement spirituel et intellectuel sur ces lieux : théâtre, méthodes pédagogiques nouvelles, fondation d'une académie, d'une université, construction de 1615 à 1617 d'une église, dont l'élégance des formes continue de nous charmer.

L’Eglise des Jésuites

Ce prestige spirituel rejaillira bien au-delà des contrées environnantes et attirera bon nombre de personnages illustres séduits par les activités littéraires et artistiques de ce pôle culturel : Louis XIV séjourna au Collège des Jésuites et Goethe au Couvent des Chartreux.

L’entrée de l’ancien Couvent des Chartreux transformé en musée.


Molsheim conserva ce statut de ville de savoir et de culture durant près de 2 siècles, jusqu’à la Révolution Française qui mit fin à la société d’Ancien Régime et transforma peu à peu cette cité en important centre industriel et artisanal.
Les fans de belles voitures anciennes connaissent surement Molsheim pour les ateliers qu’Ettore Bugatti y installa au début du XX° siècle (1911). Les anciens se rappellent encore ces voitures légendaires qui firent leurs premiers tours de roues dans la ville pavée et sur les chemins alentours.

 

Aujourd'hui, Molsheim est une cité prospère, dotée d’un riche patrimoine historique et architectural. Elle constitue bien évidemment une étape de plus en plus prisée sur la Route des Vins d’Alsace.

Beaucoup de maisons traditionnelles et de zones pavées au centre de cette paisible cité alsacienne.


Le Grand Cru Bruderthal
se situe sur le Molsheimer Berg dans un petit vallon au centre du vignoble de Molsheim. Les rangs de vigne sont blottis entre les parois d’une dépression géologique et une forêt luxuriante qui délimite la partie supérieure du vignoble.


Une vue plongeante sur le Bruderthal

Les parcelles classées occupent une superficie totale de 18,40 hectares, disposées en paliers entre 230 et 300 mètres et exposées sud-est.


Sur le plan géologique ce Grand Cru fait partie de la famille des calcaires, à tendance marno-calcaire : une couche marno-calcaire très homogène repose sur un substrat de calcaires et de dolomies du Muschelkalk supérieur et de la Lettenkohle. C’est un sol pauvre, presque squelettique qui devient de plus en plus caillouteux au fur et à mesure qu’on s’élève dans la pente.


 Des pieds de vigne sur des parcelles du bas...

...et du haut : des cailloux, encore des cailloux !

Cette terre ingrate oblige la vigne à insinuer se racines dans les entrailles de la roche mère, pour puiser une eau naturellement enrichie de multiples substances minérales.
Pente, exposition et nature caillouteuse du sol constituent des éléments dont la conjugaison va favoriser la concentration de matière dans les baies : comme le dit Gérard Neumeyer, président du syndicat viticole de Molsheim «  La notion de rendement est ici écartée par la nature elle-même ».

Sur le plan historique, ce terroir de tous temps convoité a été mis en valeur  (une fois n’est pas coutume)  par les moines cisterciens qui l’ont délimité, cultivé et qui lui ont donné son nom actuel : Bruderthal, le « val des frères » (Bruder = frère et Thal = val).
En 1316, le Bruderthal est cité comme faisant partie des possessions viticoles de l’Evêché de Strasbourg (ça aussi on commence à en avoir l’habitude… !).
En ces temps anciens où cette région était profondément meurtrie par d’incessantes guerres, le vin de Molsheim était un élément central de la vie sociale et politique. L’historien Roland Oberlé écrit « L’importance du vin est telle, que les conflits armés s’arrêtent au moment des vendanges ». C’est autour du vin que se font les réconciliations et les alliances, que l’on traite toutes les affaires relatives à la paix et à la guerre.
Un enthousiasme pour ce divin breuvage que même la rigueur luthérienne n’arrivera pas à refroidir et qui reste encore très vivace de nos jours.
Ceci dit, avec le développement urbain de cette ville, la pression immobilière sur les parcelles classées se fait de plus en plus forte et la capacité de résistance des vignerons est souvent mise à rude épreuve par d’alléchantes offres émanant des bétonneurs locaux.

Au niveau de la viticulture, l’encépagement est largement dominé par le riesling et le gewurztraminer même si pinot gris et muscat réussissent également remarquablement sur ce coteau.
Les vins du Bruderthal ne se laissent pas approcher facilement, ils ne jouent pas sur un registre démonstratif mais se caractérisent par une structure remarquablement charpentée.
La plupart des vignerons locaux sont conscients que dans la deuxième moitié du siècle dernier certaines aberrations ont été commises avec l’utilisation abusive d’engrais ou de pesticides. Aujourd’hui, l’heure est à la raison et au pragmatisme avec des méthodes de travail de plus en plus homogènes soutenues par la conscience aigüe que l’avenir appartient à ceux qui recherchent la qualité.


Enherbement et labour…


une viticulture qui s’harmonise sur le Bruderthal

C’est la seule réponse viable à l’évolution de la demande mais également la seule position qui permet de résister à la pression des prédateurs immobiliers : il faut que le Bruderthal produise des vins qui justifient la défense de ces parcelles classées Grand Cru.



…GERARD NEUMEYER



Le domaine Neumeyer se situe dans le quartier ouest de la ville au pied du Molsheimer Berg, tout près des vignes du Grand Cru. C’est une exploitation familiale relativement jeune puisque c’est le grand-père, venu s’installer à Molsheim pour travailler chez Bugatti, qui a taillé les premiers pieds de vigne du domaine. A cette époque il n’était pas rare de posséder quelques arpents de terre et d’y pratiquer la viticulture, en plus de son activité professionnelle.
Peu à peu, la passion pour le métier de vigneron prit le dessus et la famille Neumeyer choisit de se consacrer exclusivement à la production de vin.
Héritier de deux générations de vignerons, Gérard Neumeyer est aujourd’hui a la tête d’un beau domaine de 16 hectares, avec de très belles parcelles sur le Grand Cru Bruderthal.

Gérard me reçoit dans le magnifique caveau de dégustation du domaine et se prête avec beaucoup de patience et d’à-propos au jeu des questions-réponses sur le sujet du jour.

 
Le coin dégustation du domaine Neumeyer


Comment définir ce terroir ?

Comme tout Grand Cru le Bruderthal obéit à la règle classique de la triple unité :
L’unité géologique : le sous-sol de ce Grand Cru est dominé par le calcaire coquillier, le Muschelkalk. Les parcelles regorgent de ces pierres calcaires pleines d’incrustations de fossiles marins.

Deux cailloux ramassés dans les parcelles du Bruderthal

L’unité géographique : dans le vallon du Bruderthal, seules les parcelles orientées au sud-est ont été retenues pour le classement en Grand Cru.

L’unité historique : comme nous l’avons déjà évoqué plus haut, ce Grand Cru a une histoire riche et longue, même si durant la première moitié du siècle dernier l’évolution du contexte économique et social a mis en péril l’existence du vignoble de Molsheim. En effet, à cette époque, Molsheim était beaucoup plus réputée pour son dynamisme économique que pour son vignoble : « les habitants délaissaient leurs vignes pour aller gagner leur vie plus facilement et plus surement dans les nombreuses entreprises installées à la périphérie de leur ville ».
Les quelques parcelles qui subsistaient se trouvaient principalement dans les zones fertiles (loess) en bas des coteaux et ce n’est que dans les années 60 que des rangs de vignes ont reconquis leur surface sur les pentes du Molsheimer Berg.
En fait, le Bruderthal est un Grand Cru très jeune « les plus vieilles vignes ont 35 ans » et il a fallu surement déployer beaucoup énergie pour arriver à faire accepter le Bruderthal dans le classement de 1992 « on revient de très loin ! »…mais le chemin parcouru jusqu’ici force le respect.

Au niveau de la vigne, le Bruderthal est un terroir très propice à une bonne maturation des raisins (« ce sont des parcelles à maturité facile ») mais, comme tout terroir calcaire, il procure aussi aux vins qui y naissent une fraîcheur et une salinité remarquables.


Quels sont les cépages les mieux adaptés ?

La question semble difficile et peut-être même incongrue à notre hôte qui considère qu’il est difficile d’établir une hiérarchie entre les cépages sur ce Grand Cru.
Le terroir du Bruderthal est très polyvalent : certes, on y réussit de grand rieslings et de grands pinots gris, mais les muscats et gewurztraminer s’y plaisent également. Ces cépages aromatiques se déclinent dans une version très gastronomique sur la fraîcheur et la finesse.
Gérard Neumeyer ne cache pas son inquiétude face aux nouvelles règlementations qui s’annoncent : pourquoi ne pas laisser au vigneron le soin de choisir le ou les cépages les mieux à même d’exprimer le terroir ?


Quels caractères spécifiques ce terroir transmet-il aux vins ?


C’est au niveau de la structure que le terroir s’exprime le plus fortement : les vins du Bruderthal associent une maturité généralement assez poussée (effet « géographique ») à une grande fraîcheur (effet « géologique »). Ce sont des vins droits, avec un caractère bien trempé, qui nécessitent une garde de quelques années pour se livrer pleinement et qui ont un très grand potentiel de vieillissement.
Les rieslings marqués par le citron et les agrumes mûrs dans leur jeunesse, voient leur bouquet s’affiner et se complexifier avec le temps : des notes de chlorophylle, de basilic, de sauge…complètent la gamme fruitée après quelques années de garde.
Les pinots gris, souvent très opulents dans leur jeunesse, trouvent un bel équilibre gras/fraîcheur après 4 à 5 ans de bouteille. Leur longévité est remarquable : « 20 ans et plus ne leur font pas peur…je me souviens d’un 1976, mon premier millésime au domaine avec mon père, dégusté récemment était d’une jeunesse insolente »
Les cépages aromatiques jouent la carte de l’élégance avec un registre très floral et une structure tendue par un belle acidité, malgré des maturités souvent élevées.


Quelles perspectives pour ce terroir ?

« Laissons du temps au temps » : le chemin parcouru depuis le début des années 60 est énorme mais il reste encore bien des défis à relever pour les vignerons du Bruderthal. Gérard Neumeyer ne croit pas trop à l’excès de communication sur un cru, sur un vigneron et même sur certaines pratiques (le bio par exemple) : avec une société qui a tendance à tout peopleliser, il est le premier à savoir que si on rentre dans cette logique «  on redescend souvent plus vite qu’on est monté ».
Pour ce vigneron le verdict des dégustations à l’aveugle fait office de référence : « c’est une épreuve de vérité d’où nos crus s’en sortent régulièrement avec les honneurs ».
Un Salon des Vins se tient chaque année le 1° mai, en même temps que le grand marché aux puces de Molsheim. Cette manifestation qui rassemble une vingtaine de producteurs offre une belle occasion pour découvrir les crus de cette région. Ceci dit, il faut se rendre à l’évidence « Même si elle se retrouve sur le Route des Vins d’Alsace, Molsheim reste avant tout une cité industrielle, avant d’être un village viticole » et, comme le regrette Gérard Neumeyer, la politique de la ville en faveur de ses vignerons manque un peu de tonus…
Par contre, en ce qui concerne les pressions immobilières au niveau du Molsheimer Berg, la tendance actuelle est plutôt orientée vers une politique de sauvegarde du vignoble : une zone de friches et de vergers à été délimitée en bas des parcelles classées, pour créer « un espace-tampon entre les habitations et le vignoble et une niche écologique pour offrir un lieu de vie aux amis naturels de la vigne ».

En fait, le Bruderthal est un Grand Cru avec un réel potentiel, mais finalement encore très jeune… patience, confiance et réalisme sont de mise : « laissons du temps au temps ».


Les vins du domaine : quelle conception ?


Pour Gérard Neumeyer le travail du vigneron se fonde essentiellement sur le pragmatisme et l’empirisme « on fait tous un peu pareil…on observe et on essaye de s’adapter ».
Au niveau de la viticulture, le domaine est en conversion bio « ce n’est pas de la com… c’est un cheminement naturel pour obtenir une meilleure qualité tout en respectant la nature ». Cette conscience écologique ne date pas d’hier « C’est une démarche de plus de 20 ans durant lesquels nous avons essayé de limiter les traitements (validation Tyflo)…à titre d’exemple nous n’utilisons plus d’anti-botrytis depuis 1982… »
Sur le Grand Cru Gérard Neumeyer a adopté une taille très courte avec de petites arcures : « chaque année notre rendement se situe à 20% en dessous du seuil autorisé ».
Les vinifications sont classiques et traditionnelles avec des foudres en bois pour les Grands Crus et des cuves inox pour le reste de la production.


Le chai du domaine avec les foudres, les cuves inox et les pupitres pour les crémants.

Le domaine vend 25% de sa production à l’export : Gérard Neumeyer est fier d’avoir décroché un marché en Italie « un pays où il y a une grande culture du vin », pour le reste c’est les Etats-Unis, l’Europe du Nord… et même une première commande pour l’Angola.


Et dans le verre ça donne quoi ?

 

La gamme classique du domaine Neumeyer

Auxerrois Les Marnes 2007 
: franc et élégant avec des notes d’amandes et de fleurs, la bouche est mûre, avec du gras, de la fraîcheur et une pointe de CO2.
Un auxerrois classique et flatteur, pour le plaisir !

Riesling Les Pinsons 2007 
: un nez fringant et tonique avec des notes de citron et de craie humide, la bouche est droite, la finale est vive et délicatement citronnée
Un riesling très pur récolté sur le coteau du Finkenberg (d’où le nom de la cuvée : « Finke » se traduit par « pinson »). Ce coteau calcaire était déjà exploité par les Chartreux, qui vendaient ce vin à la Cour Royale d’Angleterre.

Pinot Gris Le Berger 2008 : un nez frais et pur sur les fruits jaunes frais, la bouche est droite avec une tension acide bien marquée et une belle longueur finale.
Un pinot gris récolté sur le Schäfferstein (d’où le nom de la cuvée : « Schäffer » se traduit par « berger ») fringant et digeste, en un mot, « hüpsig » (sautillant) comme le décrit son concepteur.

Pinot Gris Les Chartreux 2008 : un nez franc et direct sur des fruits jaunes bien mûrs, la bouche révèle une maturité forte (14° et 24 g de SR) mais l’ensemble reste équilibré avec un équilibre digeste et une finale longue.
Un coteau calcaire et pentu pour ce pinot gris très mûr mais profondément minéral.

Gewurztraminer Les deux M 2007 : un nez très délicat sur un registre floral ( rose, guimauve…), la bouche est ample et bien équilibrée, la belle finale révèle des notes épicées (poivre blanc) et réglissées.
Un terroir calcaire (sur Molsheim) et gréseux (vers Mutzig) qui entrent en synergie pour livrer un beau gewurztraminer de gastronomie.



 

Riesling Grand Cru 2000 : le nez très racé est marqué par l’eucalyptus et la chlorophylle avec quelques notes grillées, la bouche est gourmande avec une rondeur avenante et une belle longueur.
Un Bruderthal évolué bien typé, mûr mais doté d’une belle salinité en bouche.

Riesling Grand Cru 2005 
: un nez un peu fermé où on décèle des notes de citron frais et de zestes, la bouche est soutenue par une acidité profonde et une salinité puissante. La finale est très longue.
Un riesling où le cépage et le terroir se disputent l’hégémonie, le potentiel est là, soyons patient, ces deux finiront bien par s’associer et nous offrir un superbe Grand cru.

Muscat Grand Cru 2005
 : un nez subtil et élégant avec des notes florales et légèrement fumées, la bouche est d’une rondeur avenante, mais l’ensemble manque un peu de tonus.
Ottonel et muscat d’Alsace sur un grand cru, le registre aromatique est très beau mais le vin manque de structure acide pour le tenir.

Muscat Grand Cru 2007
 : un nez agréable, franc et précis de raisin confit et de fleurs, la surmaturité perceptible à l’olfaction se confirme en bouche (densité de niveau VT) mais le terroir avec ses notes salines et son acidité rectiligne est bien présent.
Un grand muscat sans conteste, avec des éléments constitutifs très puissants…il est taillé pour défier le temps !

Pinot Gris Grand Cru 2004 : un nez fin et délicat avec des arômes de miel, de beurre, de brioche… (très murisaltien en fait), la bouche est équilibrée et gourmande avec une forte maturité (60g de SR) et une finale longue marquée par de classiques notes fumées.
Une palette très bourguignonne mais une bouche qui ne peut plus trahir ses origines…un très beau pinot gris !

Pinot Gris Grand Cru 2005
 : un nez pur et bien expressif de fruits jaunes et de fumée, une bouche avec une maturité énorme (95g de SR) contrebalancée par une acidité fine et longue.
A sa sortie ce vin a obtenu un « Coup de Cœur Hachette » mais, à mon goût, la bouche est encore un peu dissociée, il faut encore lui laisser un peu de temps pour que cette matière imposante s’harmonise.

Gewurztraminer Grand Cru 2007 : un nez frais et discret avec des notes d’agrumes mûrs et de craie, l’attaque en bouche est délicate mais le vin s’épanouit et prend de l’ampleur en bouche. Il faut attendre la finale longue et pleine de vivacité pour reconnaître la signature épicée du cépage.
Un vin de gastronomie ou une friandise… les deux versions me semblent correspondre, pourquoi choisir !


Pour conclure, un petit bilan sur cette cinquième expérience de visite approfondie d’un terroir Grand Cru (attention je risque de me répéter…) :
-    Une fois de plus, j’ai pu vérifier que la convivialité et la disponibilité des vignerons alsaciens ne sont pas une légende. Encore mille mercis à Gérard pour son accueil.
-    J’ ai renforcé ma conviction qu’une bonne compréhension d’un vin passe évidemment par la dégustation mais s’enrichit considérablement si on fait la démarche d’aller sur place, sentir l’énergie des terroirs où il naît et rencontrer les gens qui le conçoivent…je ne boirai plus jamais des Bruderthal comme avant !
-    Le Bruderthal est un terroir riche et complexe qui transmet à ses vins des éléments constitutifs souvent très puissants. Dans leur jeunesse ces crus peuvent se montrer timides et très réservés ou alors s’exprimer haut et fort mais de façon un peu décousue.
En tous cas, 5 ans de garde semblent être le minimum requis pour que les vins du Bruderthal trouvent cette harmonie qui magnifie leur terroir.
-    Gérard Neumeyer est un vigneron conscient des réalités mais convaincu de la valeur de son terroir et de ses vins. Il connaît le chemin parcouru et sait ce qui reste à faire pour valoriser pleinement les crus de Molsheim. Il reçoit une nombreuse clientèle de passage dans son beau caveau de dégustation… c’est sans conteste une étape à noter dans ce beau vignoble de la Couronne d’Or.

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19 juin 2009 5 19 /06 /juin /2009 07:57
LE KANZLERBERG SELON...

Pour respecter l’alternance entre nos deux départements alsaciens, me voici donc de retour dans le Haut-Rhin, à Bergheim, pour essayer de percer les mystères du plus petit des Grands Crus, le Kanzlerberg.

Bien des choses ont déjà été écrites sur ces terroirs et un angle d’approche original et intéressant est à priori difficile à définir…mais je vais quand même essayer de relever le défi.
Je vous propose de me suivre dans mes ballades personnelles avec un peu de théorie (le socle nécessaire à une bonne compréhension), des documents photographiques et surtout des rencontres avec les vignerons qui travaillent dans ces parcelles classées.
Bon, ça je l’avais déjà dit…mais c’est pour les nouveaux.


Le grand cru Kanzlerberg se trouve sur le ban communal de Bergheim, un magnifique village fortifié.

 
Vue aérienne de Bergheim et ses fortifications.

Pour les ratés qui n’ont pas encore réussi à se payer un hélico à 50 ans, la vue plongeante sur cette belle cité médiévale se gagne au prix d’une petite grimpette sur le Grasberg, entre vignes, bosquets et prés fleuris (avec des orchidées SVP…)

 
Bergheim vue du Grasberg

   
« Ophrys abeille » du Grasberg

Les origines de Bergheim remontent au néolithique comme en témoignent les nombreux vestiges de l’âge de bronze, mis à jour sur le site de fouilles archéologiques du Grasberg.
La civilisation gallo-romaine a également marqué de son empreinte le site de ce village, mais c’est en 705 qu’apparaît pour la première fois le nom de « Berchheim », contraction phonétique de Berg (montagne) et Heim (habitation).
Par la suite, ce village connut une histoire particulièrement mouvementée en changeant plus de 30 fois de propriétaire durant le Moyen-Age. Les historiens n’hésitent pas à affirmer « qu’aucun lieu en Alsace n’a aussi souvent changé de maître ».
C’est sous la domination des Ribeaupierre que Bergheim fut incendiée en 1287, lors de leur terrible guerre de succession.
Pour éviter de nouveaux malheurs aux habitants de cette cité, Henri de Ribeaupierre décida de la fortifier en 1312.

   
Murs d’enceinte autour de la ville


Peu de temps après, Bergheim, qui avait été élevée au rang de « ville », passa aux mains des archiducs d’Autriche qui dotèrent cette cité de droits et de privilèges proches de ceux accordés aux « villes libres ».

 

Le blason de Bergheim : la symbolique d’une ville fortifiée et souveraine.

En fait, Bergheim a constitué un objectif stratégique convoité lors des nombreuses guerres qui ont marqué l’histoire de cette région durant une longue période allant du Moyen-Age jusqu’à la fin du XVII° siècle.
Curieusement, les tribulations historiques de Bergheim cessèrent peu après le rattachement de l’Alsace à la France par le Traité de Westphalie en 1648.
Même durant les deux dernières guerres mondiales, ce village a été miraculeusement épargné, alors qu’il se trouvait dans une zone où les combats ont été particulièrement violents et destructeurs.
Aujourd’hui encore, l’habitat de Bergheim se concentre principalement au-dedans d’un rectangle de 300m sur 500m, délimité par une double enceinte médiévale, conservée jusqu’à nos jours dans presque toute sa longueur.

 

La Tour-Haute, entrée ouest de la cité.

Ce village de 1850 habitants a su garder son authenticité et offre au promeneur la possibilité d’admirer des édifices de l’époque gothique ainsi que de nombreuses maisons vigneronnes de style renaissance…sans pour autant être importuné par des alignements d’échoppes attrape-touriste, comme dans certaines autres localités de la route des vins qui ont préféré vendre leur âme au dieu euro-dollar.



   
Rues pavées, façades et portails anciens…il y a juste les calèches modernes qui jurent un peu !
 


Un bas relief datant de l’époque médiévale placé à l’entrée du village et symbolisant le droit d’asile accordé à Bergheim : le personnage fait un pied de nez et montre son derrière à ses poursuivants. Son nom, le « Lack Mi » ne peut pas être traduit sans passer outre certaines règles de bienséance…


Le coteau du Kanzlerberg se trouve sur le versant d’une petite colline à l’entrée de la vallée de Thannenkirch. Les parcelles assez pentues se situent entre 230 et 255 m d’altitude et bénéficient d’une exposition sud – sud/ouest.
La superficie totale de ce petit Grand Cru est de 3,23 ha.


Le Kanzlerberg avec en bas à droite Bergheim, le Tempelhof en remontant vers la gauche et au dessus le domaine de S. Spielmann.

Sur le plan géologique ce Grand Cru fait partie de la famille des calcaires : un sol très lourd argilo-calcaire, composé de marnes grises et noires à gypse du Keuper recouvre une roche mère constituée de calcaire du Muschelkalk.
Ce socle dur et compact contient des minéraux rares comme la barytine ou la fluorine.

        
Des pieds de vigne sur des parcelles du haut du Kanzlerberg, une terre grise et argileuse



C’est un micro-climat frais où le raisin murit lentement : le Bergenbach, un ruisseau qui coule au bas du coteau, et les vents qui viennent du massif boisé du Taennchel font office de régulateurs naturels de température.

 
Le coteau du Kanzlerberg (au soleil) au pied du Grasberg (dans l’ombre)

Sur le plan historique, le Kanzlerberg tire son nom de la Commanderie des Chevaliers de Saint Jean de Jérusalem qui possédaient ce coteau : Kanzlerberg peut se traduire par
« montagne de Jean » ou « mont Saint Jean »
Il faut remonter à 1312 et la suppression de l’Ordre de Malte pour trouver une mention précise de ce lieu-dit : il s’avère que ces chevaliers avaient déjà identifié l’exceptionnelle qualité de ce terroir, puisqu’ils vinifiaient séparément les vins du Kanzlerberg.
La terre prédisposée à produire de bons vins ne pouvait échapper à la convoitise des Templiers, qui, comme les autres chevaliers et moines du Moyen-Age, avaient développé la culture de la vigne sur les plus belles parcelles. Véritables précurseurs dans la reconnaissance de la qualité de ce terroir, ces dignitaires de Bergheim ont œuvré pour l’accession de ces vins parmi l’élite des crus alsaciens. Leur Commanderie, le « Tempelhof », érigée en 1558 se trouve à l’extérieur de Bergheim au bas du Kanzlerberg.

    
 
Le Tempelhof, devant le Kanzlerberg

En 1877, dans son livre « L’Ancienne Alsace à table » Charles Gerard citait « les excellents crus du Tempelhoff et du Canzelberg » (ces 2 noms désignaient en fait le même coteau). A la fin du XIX°siècle jusqu’au début du XX°, le prestige de ce cru était tel que, pour répondre à la demande de la clientèle, on vendait une partie des vins de l’Altenberg voisin sous le nom de Kanzlerberg.

Au niveau de la viticulture
, le Kanzlerberg convient à la fois au riesling et au gewurztraminer. Ces deux cépages qui demandent en principe des terrains bien différents pour s’épanouir trouvent là un terrain propice à une maturation lente, qui va générer des vins amples et structurés.
Il y a deux domaines qui se partagent la quasi-totalité de la surface de ce Grand Cru : Sylvie Spielmann qui pratique une viticulture bio-dynamique et la maison Lorentz où l’on est adepte d’une viticulture plus traditionnelle. Il y a encore quelques particuliers qui possèdent de petites parcelles (dont l’actuel propriétaire du Tempelhof) mais la plupart revendent leur raisin à la maison Lorentz. Tout ceci fait que, malgré sa petite taille, le Kanzlerberg n’échappe pas à cette hétérogénéité méthodologique qui règne au niveau des pratiques culturales dans parcelles classées alsaciennes.

 
Des vignes du domaine Spielmann sur le Kanzlerberg, la nature qui s’exprime pleinement.




…SYLVIE SPIELMANN


Le domaine Spielmann se situe à l’extérieur de la cité de Bergheim sur la route de Thannenkirch, juste au dessus du Kanzlerberg.
Cette propriété de 8,5 hectares regroupe des parcelles situées en grande partie autour de l’ancienne carrière de gypse dont la famille de Sylvie Spielmann a exploité les ressources durant plus d’un siècle.
Le domaine Spielmann possède des vignes sur les 2 Grands Crus de Bergheim ainsi que sur d’autres terroirs tout à fait intéressants comme l’Engelgarten (sols graveleux) et le Blosenberg (au dessus du Kanzlerberg).

En 2009, le domaine a pu fêter ses 50 ans de vente de vins en bouteilles et Sylvie la vinification de son vingtième millésime…et elle n’a que 44 ans ! (mais chut, on ne dit pas l’âge des dames).

Sylvie Spielmann me reçoit dans le caveau de dégustation du domaine et, malgré un agenda digne d’un ministre, elle se prête avec beaucoup de gentillesse et de simplicité au jeu des questions-réponses sur le sujet du jour.


Comment définir ce terroir ?

Le Kanzlerberg est un éperon rocheux composé d’une roche métamorphique très dure contenant des cristaux de fluorine violette et de barytine et recouvert d’une couche de terre arable argilo-marneuse de couleur grise. Une faille géologique le sépare de l’Altenberg de Bergheim : même si les parcelles des deux Grands Crus se jouxtent, les sols y sont très différents.
Le Kanzlerberg est un terroir froid et riche où les raisin mûrissent lentement : la terre argileuse est fraîche et retient assez bien l’eau, de plus le coteau est climatisé naturellement par les vents qui viennent du haut des forêts vosgiennes.
Ce n’est pas par hasard que le lieu-dit au dessus des parcelles du Grand Cru s’appelle le Blosenberg, « la montagne où ça souffle »

S. Spielmann donnant une petite leçon de viticulture sur le Blosenberg


Quels sont les cépages les mieux adaptés ?


Sylvie Spielmann cultive 90 ares de riesling et 50 ares de gewurztraminer sur le Kanzlerberg.
Ces deux cépages forts différents par nature donnent une interprétation très personnelle de ce terroir petit par la taille mais visiblement grand par la puissance de son registre, puisqu’il marque même le gewurztraminer de traits de caractère très particuliers.


Quels caractères spécifiques ce terroir transmet-il aux vins ?


Le terroir tempéré du Kanzlerberg favorise la maturation prolongée des raisins et la formation lente des arômes tout en développant une structure acide très profonde. Les marqueurs du terroir se trouvent essentiellement au niveau de la structure : « Mes vins ne sont pas des vins de nez mais des vins de bouche…ils sont dotés d’une acidité très verticale mais sans agressivité et d’une structure ample et puissante».
Les oligo-éléments qui proviennent de cette roche mère extrêmement riche en minéraux contribuent surement à apporter des éléments de typicité et de complexité supplémentaires.
Frais, élégants et discrets dans leur jeunesse ces vins sont dotés d’un potentiel de garde impressionnant. « Les vins du Kanzlerberg sont intéressants après 4 ou 5 ans mais leur vraie maturité se trouve plutôt entre 8 et 10 ans et se prolonge de façon presque illimitée »
Ce sont des vins timides et un peu renfermés qui ne se révèlent pas d’emblée, pas de tape à l’œil ou de flagornerie : « qui veut comprendre le Kanzlerberg doit faire preuve de patience ».
Les rieslings jeunes possèdent un fruité subtil avec des notes d’agrumes (citron vert et pomelo) et une acidité rectiligne mais très mûre. L’âge leur confère de la complexité et de la densité : la palette aromatique s’enrichit de notes florales, épicées et anisées et la bouche s’arrondit en gagnant de l’ampleur et de la minéralité.
Les gewurztraminers jouent dans le même registre avec de la retenue et de la profondeur : pas de fruit exubérant mais des épices, de la structure et de la fraîcheur.
En fait, quel que soit le cépage, le Kanzlerberg engendre de « grands vins de garde et de gastronomie ».


Quelles perspectives pour ce terroir ?


Les vignerons du Kanzlerberg ne conçoivent pas d’envisager le développement de ce Grand Cru sans l’associer à son illustre voisin l’Altenberg. Une dégustation des vins de terroir de Bergheim a lieu chaque année dans l’ancienne synagogue de la ville.
Sylvie Spielmann est persuadée qu’il faut absolument œuvrer pour valoriser la diversité et la complexité du vignoble de Bergheim : « il n’y pas moins de 14 lieux-dits répertoriés et reconnus sur notre ban communal, nous devons exploiter cette richesse ».
Face aux deux conceptions qui déchirent actuellement le vignoble alsacien, Sylvie Spielmann prend clairement position pour une primauté aux vins de terroir :
« En France et même en Europe, nous avons vocation à produire des vins de terroir…le cépage doit être considéré comme un médiateur qui permet au terroir de s’exprimer ».
Ceci dit, elle reste persuadée que c’est au vigneron de sélectionner les cépages ou les assemblages les mieux adaptés pour valoriser chaque terroir particulier : une conception finalement plus proche de celle de R. Fritsch (sur le Steinklotz à Marlenheim) que de son voisin J.M. Deiss, ardent défenseur de la complantation.
Pour le reste, la beauté du site, la dimension historique de la ville et la proximité du magnifique château du Haut Koenigsbourg constituent de puissants pôles d’attraction touristiques sur lesquels les vignerons du secteur peuvent s’appuyer pour élargir leur clientèle et développer la notoriété de leurs crus.

Sur le Grasberg, le village de Rorschwihr et le Haut-Koenigsbourg au fond


Les vins du domaine : quelle conception ?


Comme nous l’avons dit plus haut Sylvie Spielmann s’occupe du domaine familial depuis 20 ans.
Après avoir fait des études à Avize et à Beaune (B.T.S. viti-oeno.), elle est partie à la découverte des vignobles du monde en faisant étape aux Etats Unis et en Australie : « Sur le plan personnel, c’était une démarche d’ouverture sur le monde, une émancipation par rapport au milieu familial…Au niveau de la viticulture, c’était pour essayer de comprendre d’autres conceptions du vin…mais, en définitive, j’ai surtout pris conscience de ce qu je ne voulais pas faire… ».

De retour à Bergheim, elle a pris en charge l’exploitation familiale avec des convictions fortement ancrées sur la nécessité d’une viticulture respectueuse de l’environnement produisant des vins les plus naturels possibles.
Le cheminement vers la biodynamie s’est fait progressivement :
-    les cycles de formation continue à Rouffach (avec Claude Bourguignon notamment) sur les sols et sur la nécessité absolue de réduire l’usage des pesticides
-    les échanges avec Jean-Pierre Frick sur le principe du respect de la bio-diversité dans les vignes.
-    la rencontre avec les théories philosophiques de Rudolf Steiner : « la prise de conscience d’une vraie convergence intellectuelle sur la compréhension du monde »
-    la rencontre avec Jean Claude Rateau, le précurseur bourguignon de la biodynamie : « en 1999, c’est l’amour qui a levé les derniers obstacles… »

Sur ses terroirs à gypse Sylvie Spielmann expérimente la taille des pinots (blancs, gris et rouges) en cordon de Royat pour « une utilisation plus rationnelle de l’espace, des raisins mieux répartis sur la plante et une production de baies plus petites avec plus de peau et moins de jus ».

Une parcelle conduite en cordon de Royat.

 
Des rangs de vigne sur terroir à gypse au niveau de l’ancienne carrière.


Sur le Kanzlerberg comme pour tous les Grands Crus c’est une conduite en Guyot double avec des rendements qui se situent entre 45 et 50 hl/ha en moyenne.
Les vendanges sont programmées en fonction de la maturité des raisins : « sur le Kanzlerberg, je recherche une maturité optimale, ce terroir n’est pas destiné à générer des monstres de puissance…les vins dépassent rarement les 12°5 d’alcool »
Chaque parcelle est vinifiée séparément, sans chaptalisation et avec un minimum d’intrants : « aucune levure, un sulfitage ultra-léger et une clarification sur Kiesselgur ».
Les vins blancs restent en foudres sur lies, en général jusqu’en juin.

Des foudres dans l’une des caves du domaine.

Les Grands Crus ne sont commercialisés qu’après quelques années de vieillissement : pour le Kanzlerberg ce sont les millésimes de 1999 à 2002 qui sont en vente à l’heure actuelle. Les autres attendent leur tour dans les caves du domaine.
Soucieuse de prouver aux sceptiques l’extraordinaire potentiel de garde de ses vins Sylvie Spielmann s’est constitué une oenothèque de plus de 8000 flacons, du millésime 1976 à nos jours, ce qui lui permet d’organiser régulièrement des séquences de dégustations verticales sur ses crus.
Une belle preuve de confiance dans la qualité de ses vins mais aussi une véritable attitude de respect par rapport à sa clientèle d’amateurs !


Et dans le verre ça donne quoi ?


Riesling G.C. Kanzlerberg 2006 : un fruit pur et discret, une bouche avec du gras et une rondeur avenante, des arômes de pamplemousse rose et une finale très saline.
Trop riesling et pas assez Kanzlerberg pour Sylvie…moi je suis séduit par son équilibre gourmand (16g de SR).

Riesling G.C. Kanzlerberg 2005 : une nez assez puissante et bien typé, les agrumes sont fidèles au poste avec quelques notes fumées. La bouche est toujours très ronde malgré une belle tension acide. La finale est longue et presque tannique avec des arômes d’eucalyptus.
Les balbutiements du terroir sur une matière riche et puissante (13g de SR) qui laisse présager d’une longue garde.

Riesling G.C. Kanzlerberg 2002
 : un nez complexe de citron vert, de fleurs (peut-être un peu de violette ?) et de verveine. Une matière concentrée, un équilibre tonique et une finale fraîche sur des notes de fruits jaunes et d’épices douces.
On entre dans l’univers du Kanzlerberg : un vin de bouche gras alliant puissance et élégance.

Riesling G.C. Kanzlerberg 2001
 : un nez précis et pur avec des notes de miel et de fenouil. La bouche associe gras et vivacité, la finale est puissamment saline avec des nuances mentholées.
Un peu plus austère que le précédent mais la structure en bouche est toujours aussi remarquable.

Riesling G.C. Kanzlerberg 2000 : un nez très aérien et complexe avec des nuances fruitées (poire) et végétales (fenouil, origan). La bouche est bien rectiligne avec une acidité longue et fraîche, de belles notes minérales (silex) et une finale longue et délicatement anisée.
Une palette complexe et bien typée : un riesling archétype pour s’initier au terroir du Kanzlerberg.

Riesling G.C. Kanzlerberg 1995: un nez de miel, de raisin sec et de caramel et une bouche ronde et ample avec une finale acidulée bien fraîche.
Une surmaturité perceptible (15g de SR) et un riesling charmeur et flatteur…mais la force du terroir semble avoir cédé face à la puissance du fruit. Etat définitif ou passager…qui peut savoir ?

Riesling G.C. Kanzlerberg 1987 : un nez fin et discret avec des notes de bourgeon de cassis, de groseille blanche et quelques nuances naphtées. La bouche présente un équilibre sec avec du gras, de délicats arômes de sous-bois et une finale longue et minérale.
Un millésime difficile mais un vin droit dans ses bottes, prêt à affronter les prochaines décennies.

Gewurztraminer G.C. Kanzlerberg 1985 : un nez étonnamment discret avec de timides notes de fruits blancs mûrs mais une bouche où les arômes explosent littéralement (cumin, poivre, vanille…). La finale est longue, fraîche et très épicée.
Un gewurztraminer qui se fait tout petit…on n’entend que le Kanzlerberg mais c’est très beau !

Gewurztraminer GC Kanzlerberg S.G.N. 1997
 : un nez fin, discret et complexe avec des arômes d’abricot sec et de figue. La bouche est massive mais parfaitement équilibrée avec une acidité fine et longue qui soutient l’édifice jusque vers une finale somptueuse, profondément saline.
150g de SR parfaitement intégrés pour un vin qui porte la marque du terroir malgré une matière première impressionnante, issue d’un millésime avec une arrière saison très chaude.

Pour conclure, un petit bilan sur cette quatrième expérience de visite approfondie d’un terroir Grand Cru (attention je vais de me répéter…) :
-    J’ ai renforcé ma conviction qu’une bonne compréhension d’un vin passe évidemment par la dégustation mais s’enrichit considérablement si on fait la démarche d’aller sur place, sentir l’énergie des terroirs où il naît et rencontrer les gens qui le conçoivent…je ne boirai plus jamais des Kanzlerberg comme avant !
-    Le Kanzlerberg donne naissance à des vins pour esthètes patients et cultivés : ici pas de « blink-blink », mais des personnalités discrètes et complexes qui se laissent approcher sur la pointe des pieds.
Ce sont des vins de temps qui distillent leurs qualités avec lenteur et parcimonie et qui invitent l’amateur curieux à se mettre un peu en marge des trépidations du monde moderne pour entrer dans leur univers…ZEN !
-    Sylvie Spielmann est la figure emblématique de ce Grand Cru, qu’elle comprend surement mieux que quiconque et qu’elle défend avec ferveur. Elle fut une hôtesse patiente, pleine de sincérité et d’humanité : merci pour ce bon moment !


Pour info. : Sylvie organise des dîners gastronomiques avec la complicité de Henry Gagneux, le chef du restaurant La Palette à Wettolsheim, j’ai déjà eu l’occasion d’y participer…c’est fantastique !
Vous trouverez d’autres renseignements sur le site du domaine CLIC


 
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22 mai 2009 5 22 /05 /mai /2009 16:58
L’ALTENBERG DE WOLXHEIM SELON…


La troisième étape de notre voyage sur la route des vins d’Alsace nous ramène dans le Bas-Rhin, aux portes de Strasbourg, à la découverte d’un Grand Cru injustement méconnu l’Altenberg de Wolxheim.

 
Bien des choses ont déjà été écrites sur ces terroirs et un angle d’approche original et intéressant est à priori difficile à définir…mais je vais quand même essayer de relever le défi.
Je vous propose de me suivre dans mes ballades personnelles avec un peu de théorie (le socle nécessaire à une bonne compréhension), des documents photographiques et surtout des rencontres avec les vignerons qui travaillent dans ces parcelles classées.
Bon, ça je l’avais déjà dit…mais c’est pour les nouveaux.


 
Wolxheim, paisible cité entre vignes et collines sous-vosgiennes.

C’est vrai que le consommateur lambda a toujours du mal à s’imaginer qu’on puisse trouver des grands vins à moins de 20 kilomètres de la capitale alsacienne.
Pour tout vous dire, au début de ma déjà très longue carrière de boit-sans-soif, j’étais convaincu que la route des vins d’Alsace s’arrêtait aux environs d’Obernai…
LA HONTE !

Heureusement que, grâce à des rencontres avec quelques amateurs éclairés, j’ai franchi cette frontière imaginaire et je suis remonté vers le nord pour découvrir de réelles pépites chez des vignerons sympathiques, accueillants et surtout désireux de mettre en valeur et de faire reconnaître leurs beaux terroirs.
Ceci dit, en écoutant ce qui peut se raconter autour de moi sur cette partie du vignoble alsacien, je vois qu’il reste encore bien du chemin à parcourir…
Et pourtant, comme nous aurons l’occasion de le constater, la longue histoire de ce vignoble et la qualité des vins qu’on peut y trouver aujourd’hui, sont des éléments à même de justifier un retour au premier plan de ce village et de son Grand Cru.

Comme son nom l’indique, le Grand Cru Altenberg de Wolxheim se trouve sur le ban communal de Wolxheim, une petite bourgade d’environ 800 habitants, qui fait partie du vignoble de la Couronne d’Or.


La Couronne d’Or  regroupe 19 communes viticoles situées au pied des Vosges à une petite vingtaine de kilomètres à l’ouest de Strasbourg.

Cité dès l’année 742 sous le nom de Folcolfersheim, ce village changera maintes fois de nom durant le moyen-âge et c’est en 1453, qu’on lui attribuera le nom de Wolxheim.
L’origine de ce nom est incertaine mais on suppose qu’il se réfère aux loups (Wolf en allemand ou en alsacien), comme l’atteste le blason de Wolxheim qui représente un double crochet à loup utilisé jadis comme un piège. Les forêts vosgiennes de cette époque devaient être bien moins paisibles qu’aujourd’hui !

Le blason de Wolxheim : pas de Zorro à l’époque…mais des loups qu’il fallait chasser.
 
En observant sa situation et son histoire on constate que Wolxheim a toujours été en relation privilégiée avec Strasbourg.
Grâce à l’ancien chemin des Celtes entre Strasbourg et le Donon, passant par Wolxheim, cette modeste commune a constitué durant de longues années un important cellier de la capitale alsacienne.
Dès le moyen-âge, l’Evêché et l’Hôpital de Strasbourg possédaient une grande partie du vignoble de Wolxheim.
Au XVII° siècle, Vauban fit construire le canal de la Bruche pour permettre l’acheminement des matériaux (le grès notamment) vers les chantiers de fortification de Strasbourg.


Le canal de la Bruche et son chemin de halage : un paradis pour cyclistes.



Le canal de la Bruche et au second plan, la colline du Horn.

Cette voie fluviale a permis aux vignerons locaux d’amener facilement leurs vins vers le port de Strasbourg, d’où ils pouvaient être exportés dans toute l’Europe.


Les carrières royales reconverties en vignoble…


dont une parcelle porte le nom de « Clos Philippe Grass » en hommage au célèbre sculpteur originaire de Wolxheim (la statue de Kléber sur la place du même nom à Strasbourg, c’est lui)

Malheureusement, le début du XX° siècle marqua la fin de la prospérité du vignoble de Wolxheim. La politique de production quantitative qui a fini par dénaturer les vins, les ravages du phylloxéra et le drame de la Première Guerre Mondiale ont constitué autant d’éléments négatifs qui, en se conjuguant, ont provoqué la ruine de la plupart des vignerons du village. Ces tristes circonstances ont poussé les villageois à pratiquer la polyculture ou a quitter les exploitations familiales pour travailler en ville. La proximité avec Strasbourg, si bénéfique au cours des siècles précédents, s’est peu à peu transformée en menace pour la survie de la viticulture à Wolxheim.
Heureusement que les lois sur les Grands Crus, qui ont intégré l’Altenberg de Wolxheim parmi les terroirs élus, ont tiré les vignerons du village de leur torpeur et les ont remis sur le chemin des pratiques viticoles recherchant la qualité.

Le coteau de l’Altenberg de Wolxheim
s’étend sur une superficie de 31,20 hectares sur les flancs de la colline dominée par le rocher du Horn (la corne).


L’Altenberg avec au fond le fameux rocher du Horn.



Le Rocher et sa statue du Sacré Cœur érigée en 1912, pour veiller sur le Grand Cru ?




Le village de Wolxheim vu de l’Altenberg.

Les parcelles assez peu pentues sont situées entre 175 et 200 mètres d’altitude et bénéficient d’une exposition sud-ouest, sud et sud-est.

Sur le plan géologique l’Altenberg de Wolxheim fait partie des terroirs Grands Crus à dominante calcaire, implantés sur les collines sous-vosgiennes.
Il est situé dans le champ de fracture de Saverne et possède un sous-sol de Lias et de Dogger (du Jurassique pour faire simple…) de nature marno-calcaire, riche en cailloutis mais aussi en limons et en argiles.
Les sols sont plus argileux et plus profonds en bas de pente et plus squelettiques et riches en cailloutis oolithiques sur les versants. En allant vers l’ouest le terroir devient marno-calcaro-gréseux.

La particularité de ce terroir peur se comprendre en considérant l’influence de plusieurs facteurs :
-    une exposition large, en particulier sur des orientations sud-ouest assez rares pour des Grands Crus.
-    une richesse en argiles, qui lui donne un tempérament productif que les vignerons doivent absolument maîtriser.
-    un micro-climat, très doux et très sec, que Serge Dubs n’a pas hésité à qualifier de « méditerranéen »





Des pieds de vignes sur la partie supérieure de l’Altenberg : calcaire et argiles.

Sur le plan historique, on trouve de nombreux documents d’archives médiévales qui révèlent l’intérêt des congrégations religieuses pour le vignoble de Wolxheim.



La chapelle Saint Denis au pied de l’Altenberg : elle date du XIV° siècle mais la légende dit qu’elle serait édifiée sur l’emplacement d’un temple dédié à Bacchus à l’époque romaine.

La plupart des parcelles très convoitées de la fameuse colline du Horn sont la propriété de l’Eglise : le couvent du Hohenbourg (aujourd’hui c’est le couvent du Mont Sainte Odile), l’abbaye Saint Etienne de Strasbourg et surtout l’Evêché de Strasbourg se partageaient la plus grande partie de ces vignes.
On apprend également que, dès le XVI° siècle, les vins de ce vignoble étaient réputés pour leur aptitude au vieillissement : des chroniques de l’époque relatent le fait que le vin nouveau de Wolxheim se vendait 25 florins le foudre alors que 10 ans plus tard ce vin pouvait se négocier à plus de 120 florins le foudre.
C’est aussi à cette période que les cépages nobles sont sélectionnés pour être plantés sur les pentes de la colline du Horn : on y recommandait particulièrement le « Gentil aromatique, vulgairement appelé Riesling » et le « Muskateller » (le muscat).
Cette prospérité a atteint son apogée dans la deuxième moitié du XIX° siècle. Les crus de Wolxheim se retrouvent sur les tables des grands d’Europe : Napoléon III se fait livrer régulièrement du vin de l’Altenberg, Guillaume II en fera servir pour l’inauguration du Palais Impérial à Strasbourg (Palais du Rhin aujourd’hui).
En 1865, l’historien Jacques Baquol écrit : « à Wolxheim on trouve les meilleurs vins du Bas-Rhin » que dire de plus…
Hélas, comme nous l’avons déjà évoqué plus haut, la conjoncture du début du XX° siècle est extrêmement défavorable à la viticulture dans cette région. A la veille de 1914 , l’Altenberg est dépouillé de ses vignes pour recevoir les batteries de l’artillerie allemande (eh oui, Wolxheim était en Allemagne à cette époque !). A la fin de la guerre, on retrouve une viticulture complètement sinistrée qui se reconstruit petit à petit, avec des producteurs qui vendent leurs récoltes en vrac au négoce.
Il faudra attendre les années 80 et les lois sur les Grands Crus d’Alsace pour que les vignerons locaux reprennent conscience des vertus de ce noble terroir et de la richesse des vins qu’il peut engendrer.
Aujourd’hui, l’Altenberg de Wolxheim semble bel et bien reparti sur le chemin de l’excellence, à la reconquête de sa renommée d’antan.

Au niveau de la viticulture, l’encépagement privilégie largement le riesling : près des 2/3 de la surface du Grand Cru est occupée par ce cépage. Ce choix n’est pas déterminé par des raisons d’ordre économique mais bien parce que c’est avec le riesling que ce terroir exprime le mieux son originalité et sa grande qualité.
Le gewurztraminer vient en deuxième position et occupe environ 8 hectares.
Les pratiques culturales sont encore très hétérogènes : la lutte contre le ver de grappe par confusion sexuelle est généralisée sur le coteau mais pour le reste…


Les petites capsules brunes sont partout..



 

mais aussi ça…

 


et parfois ça !

En tous cas, pour canaliser la prolixité naturelle de l’Altenberg des vignerons comme Clément Lissner ont vite compris qu’il fallait adapter leur viticulture à ces conditions particulières « on ne fait pas un Grand Cru comme un vin quelconque, il faut conduire la vigne avec sagesse et savoir-faire et ne pas hésiter à tailler court ».
En ce qui concerne la vinification il semble qu’il y ait un certain consensus de la profession pour définir le style de vin à rechercher sur l’Altenberg : ce Grand Cru est propice à la conception de superbes vins de garde.
Robert Muhlberger qui est un peu prophétique lorsqu’il affirme que « les vins blancs qui auront de la notoriété à l’avenir, seront ceux qui présentent une bonne aptitude au vieillissement » ou Auguste. Zoeller, un peu plus réaliste lorsqu’il dit que « la renommée reviendra même si elle se fait attendre…ils ont bien mis 50 ans en Bourgogne pour faire connaître leurs Grands Crus… », comptent parmi les références locales qui ont déterminé la voie à suivre pour leur Grand Cru.
En tous cas, force est de constater que la référence à la prestigieuse histoire de ce terroir constitue une puissante source d’inspiration et de motivation pour tous ces vignerons désireux de redonner à l’Altenberg de Wolxheim la place qu’il mérite dans la hiérarchie alsacienne.
Comme quoi le vin restera toujours une affaire de culture… !


…BRUNO SCHLOEGEL

14h30, j’arrive au domaine comme prévu et Bruno Schloegel m’accueille en m’annonçant qu’il est en train de terminer sa conversation téléphonique avec une journaliste du magazine « Vins et Spiritueux ». Je l’accompagne jusque dans son caveau de dégustation et je patiente quelques minutes dans la fraîcheur ambiante… après 4 heures à cuire sur un stade ça fait vraiment du bien !
L’histoire de ce domaine est intéressante : les Lissner sont des immigrés d’origine polonaise qui se sont installés à Wolxheim vers le début du XIX° siècle : ils sont vignerons, mais aussi un peu artistes, poètes, musiciens, intellectuels…des villageois vraiment atypiques pour l’époque !
En digne héritier de cette tradition, notre interlocuteur du jour a également une trajectoire et un profil particulièrement riches : ingénieur-agronome, expert-comptable, enseignant puis directeur d’un Centre de Gestion Agrée dans le Haut-Rhin…et bien sûr un peu musicien et artiste mais surtout vigneron hors pair.
C’est en 2001 qu’il a commencé à  travailler avec son oncle Clément Lissner et depuis la disparition de ce dernier en 2002, il gère les 8 hectares de vignes du domaine avec sa tante Marianne Lissner.

Nous commençons notre entretien avec les traditionnelles questions relatives au Grand Cru.

Comment définir ce terroir ?

C’est un terroir très précoce. Il se trouve dans une sorte de cuvette qui concentre la chaleur et qui fait mûrir les raisins beaucoup plus rapidement qu’ailleurs. « Ici, la vigne a souvent 10 jours d’avance par rapport aux villages voisins ».
C’est un terroir très riche. La vigne ne connaît pratiquement jamais de stress hydrique : la présence d’argile fixe l’eau et la structure karstique du sol permet aux racines de plonger très profondément.
C’est un terroir « facile » sur le plan sanitaire. La pression au niveau des maladies est très faible sur le coteau de l’Altenberg. Même le botrytis ne s’y développe que très peu : les V.T. et S.G.N. sur le Grand Cru sont obtenus dans la plupart des cas avec des baies passerillées par la surmaturité.
C’est un sous-sol à dominante calcaire mais lorsqu’on en approfondit un peu son étude on constate une grande complexité géologique : c’est une véritable mosaïque de terroirs où se mélangent des marnes, des argiles, du calcaire oolithique, du calcaire coquiller, du grès…
C’est un terroir avec un passé historique d’une grande richesse. Comme nous l’avons déjà vu plus haut, les Celtes, les Romains, l’Eglise, l’Hôpital de Strasbourg avaient développé une relation privilégiées avec cette colline. Cependant, comme le souligne Bruno Schloegel, l’histoire oublie souvent que les armées (françaises ou allemandes) ont, elles aussi, largement contribué à la renommée de l’Altenberg. Ce lien qui s’est crée avec la construction du Canal de la Bruche et des fortifications de Strasbourg (au XVII° siècle) a été un puissant vecteur de communication pour la renommée de ce cru. Cela explique aussi comment Napoléon III et Guillaume II ont pu connaître et apprécier l’Altenberg.
Il n’y a pas si longtemps d’ailleurs, Clément Lissner recevait encore des consommateurs locaux qui venaient acheter le fameux « riesling Napoléon »

 

L’aigle napoléonien ou l’Adler allemand ? L’histoire jusque sur les étiquettes…

Quels sont les cépages les mieux adaptés ?

La richesse et la précocité de terroir les rendent particulièrement favorable au riesling qui y mûrit très facilement. L’Altenberg également des atouts intéressants pour la réussite de beaux gewurztraminer.
Au domaine Lissner, la proportion est de 60% de riesling pour 40% de gewurztraminer.
Cependant, la référence à l’histoire (ENCORE !!!) et une belle parcelle plein sud sur ce terroir précoce a conduit Bruno Schloegel à replanter une parcelle avec du muscat d’Alsace (le Muskateller des temps anciens)… sûrement une belle cuvée en vue !

Quels caractères spécifiques ce terroir transmet-il aux vins ?

Au nez, on trouve des marqueurs aromatiques assez surprenants que Bruno Schloegel qualifie de « méditerranéens », avec beaucoup d’épices (poivre blanc notamment), des herbes provençales (thym, marjolaine, menthe, basilic) et des agrumes mûrs ou confits.
En bouche, les vins de l’Altenberg se reconnaissent par leur structure large, ample et très ouverte de l’attaque jusqu’à la fin. Ce sont des vins volumineux, avec des acidités profondes et des salinités très puissantes qui envahissent le palais sans partage.
En ce qui concerne les possibilités de vieillissement, Bruno Schloegel n’a pas encore un recul énorme par rapport à ses vins, mais il affirme avec prudence et réalisme : « Les vins de l’Altenberg peuvent très bien vieillir mais leur potentiel de garde est conditionnée par la qualité de la vendange. Les raisins doivent être rentrés mûrs, sains et non oxydés sinon le vin ne résistera pas au temps ».

Quelles perspectives pour ce terroir ?

Bruno Schoegel est résolument optimiste quant à l’avenir de ce Grand Cru.
Il est intimement convaincu de la grande qualité intrinsèque du terroir de l’Altenberg de Wolxheim, même si de nombreux vignerons s’interrogent encore : 31,4 hectares sont classés Grand Cru alors qu’à l’heure actuelle, seuls 14 hectares sont revendiqués. Fausse modestie ou peur de se remettre en question ?
Ceci dit, l’interprofession fonctionne plutôt bien : pour le Grand Cru, les vignerons s’accordent sur la date des vendanges et sur l’interdiction de chaptaliser. Les pratiques culturales commencent à s’homogénéiser doucement : la lutte contre le ver de la grappe par confusion sexuelle, l’enherbement qui se généralise peu à peu… mais il reste encore du chemin à parcourir notamment en ce qui concerne la maîtrise des rendements.
Au niveau de la communication collective, il y a pratiquement tout à faire, mais avec un site doté d’une histoire aussi dense, un terroir aussi riche, un magnifique sentier viticole…et surtout des vignerons de la trempe de Bruno Schloegel, on peut être résolument optimiste. L’Altenberg de Wolxheim est presque condamné à prospérer !

Les vins du domaine : quelle conception ?

Bruno Schloegel est très attaché à son village, il a choisi dès l’âge de 25 ans de s’y installer en rachetant la maison de sa grand-mère. A la tête du domaine Lissner depuis 2002, il reconnaît volontiers l’influence de son oncle dans sa conception du métier de vigneron et lui rend un hommage posthume en concrétisant son projet de grande cave, qui verra le jour dans les prochains mois.
Clément Lissner était un pépiniériste de formation « il portait un regard presque clinique sur a vigne, un peu comme un médecin observe son patient ». Tous les vignerons locaux venaient lui demander des conseils en cas de problème. Il n’est pas étonnant qu’avec une formation en agronomie et un mentor amoureux des plantes, Bruno Schloegel soit devenu un expert en botanique. Bien évidemment ces connaissances et ces convictions se retrouvent dans sa conception de la viticulture.
Les vignes sont enherbées complètement avec la recherche d’une biodiversité maximale dans chaque parcelle : il y a plus de 15 variétés de légumineuses qui prolifèrent dans les vignes du domaine Lissner.


Une touffe de trèfle en fleurs dans une parcelle de jeunes vignes de riesling

La roto-herse est utilisée pour travailler le cavaillon et l’intervalle entre les rangs si la vigne le demande : si la vigne est jeune ou fatiguée (après quelques années de V.T. par exemple) Bruno Schloegel traite un rang sur 2.

Une parcelle de gewurztraminer un peu fatiguée par 3 millésimes de V.T. est stimulée par des rangs travaillés à la roto-herse.

Bruno Schloegel entretient et développe cette saine émulation naturelle entre plantes dont les cycles végétatifs sont décalés dans le temps.
Il pratique une taille très courte, ne rogne que très peu et refuse les vendanges en vert. « Je mets la plante dans les meilleures conditions possibles et je récolte ce qu’elle me donne ».
Au domaine Lissner, le rendement moyen se situe aux environs de 40 à 50hl/ha et sur le Grand Cru c’est plutôt de l’ordre de 30 à 40hl/ha. Bruno Schloegel projette d’augmenter sensiblement la densité de plantation sur ses parcelles classées pour diminuer naturellement la charge par pied de raisin tout en montant le rendement à 45hl/ha.
Les vinifications se font le plus naturellement possible : les moûts sortent du pressoir pneumatique et fermentent sans aucun intrant, ni levures, tannins, acides, sucres, pas de collage, pas de bentonite et un sulfitage minimal.
Les élevages se font en foudres sur lies pour les Grands Crus, les rieslings du Rothstein et les pinots gris. Les barriques de chêne sont mises à contribution pour certaines cuvées de pinot noir et le reste de la production est élevée dans des cuves inox.
Bruno Schloegel attend avec impatience la loi sur les vins biologiques prévue en 2009 pour revendiquer la certification « vin biologique » dès le millésime 2010.
Le domaine Lissner vend 60 à 70% de sa production en direct (salons des vins et passage au domaine), 15% à des cavistes et le reste au négoce.

Et dans le verre ça donne quoi ?

 
La gamme terroir du domaine Lissner

Riesling G.C. Altenberg de Wolxheim 2008 : un vin sec (S.R. 4g) doté d’un nez gourmand sur des fruits jaunes et des épices douces, une bouche ample, large avec des arômes de bergamote et une finale profondément saline

Riesling G.C.
Altenberg de Wolxheim 2007
 : un nez marqué par les épices et une puissante minéralité (craie, silex), une bouche avenante (7g de S.R.) mais avec une belle ampleur et une finale saline et richement aromatique (poivre, bergamote)

Riesling G.C. Altenberg de Wolxheim 2005 : un nez naphté, minéral avec des arômes d’écorce d’orange et de basilic, un vin sec (2g de S.R.) doté d’une grande profondeur et d’une très belle longueur.

Riesling G.C. Altenberg de Wolxheim 2004
 : un nez un peu surprenant de pain (trop) grillé mais une bouche pleine de rondeur malgré une acidité puissante et longue (2g de S.R.).

Riesling G.C. Altenberg de Wolxheim 2002
 : un nez riche et complexe avec des arômes d’agrumes très mûrs, la bouche est agréable et riche malgré une acidité un peu moins mure. La finale est longue avec de subtiles notes d’aspérule odorante.

Riesling G.C. Altenberg de Wolxheim Vendange Tardive 2007 : un nez discret et très fin avec de délicates notes épicées . La bouche est ample et large avec une attaque marquée par des S.R. mais une superbe finale saline et poivrée.

Gewurztraminer G.C. Altenberg de Wolxheim 2007 : un nez fin et subtil avec des notes de fruits jaunes et d’épices douces, le vin est pratiquement sec, gras et équilibré avec une finale longue et poivrée.

Gewurztraminer G.C. Altenberg de Wolxheim 2005
: un nez déjà profondément marqué par le terroir avec des notes d’herbes aromatiques provençales (thym, origan, basilic) et une bouche puissante, équilibrée avec une finale longue et poivrée.

Gewurztraminer G.C. Altenberg de Wolxheim 1999
: un nez très délicat avec des notes de bergamote et de menthe, la bouche est un peu diluée mais joue sur le registre de la suavité avec de beaux arômes d’agrumes.

Gewurztraminer G.C. Altenberg de Wolxheim 1985 : un nez complexe avec des arômes de cire, d’encens et de menthe. La bouche est légère mais agréable avec une belle finale épicée et réglissée.

Gewurztraminer Vendange Tardive 2002 : un nez riche et séduisant avec des arômes de pain d’épice, de cannelle, d’écorce d’orange confite. La bouche est ample avec une acidité très large qui équilibre la suavité des S.R.

Riesling Rothstein 2007 : aérien et floral avec une acidité fine et une minéralité délicate. Un vin équilibré, digeste et plein de charme, une belle expression de la subtilité d’un riesling sur terroir gréseux.
 
Riesling Wolxheim 2007
: un riesling sec classique avec un nez d’écorce d’agrume et de naphte et une bouche bien structurée dotée d’une acidité verticale et profonde. Un archétype sur terroir calcaire pour adeptes de rieslings sans concession.

Pinot Noir Les sommelières 2007 : des arômes de boisé fin et de fruits rouges gourmands, une bouche juteuse et riche avec une longue finale encore un peu monopolisée par l’élevage.
Un pinot noir vendangé en surmaturité et élevé 12 mois en barriques : frais et équilibré malgré ses 13,5 degrés d’alcool mais ce vin a encore besoin de temps pour s’harmoniser et digérer son bois.

Certains vins dégustés ont été sortis pour l’occasion de la réserve personnelle de Bruno Schloegel et ne sont plus en vente aujourd’hui, mais la carte actuelle est riche d’une trentaine de références, proposant un rapport qualité/prix exceptionnel.
Vous trouverez plein d’informations complémentaires (dont un tarif régulièrement actualisé) sur le site du domaine CLIC

Pour conclure, un petit bilan sur cette troisième expérience de visite approfondie d’un terroir Grand Cru (attention je risque encore de me répéter…) :
-    Je suis plus que jamais convaincu qu’une bonne compréhension d’un vin passe évidemment par la dégustation mais s’enrichit considérablement si on fait la démarche d’aller sur place, sentir l’énergie des terroirs où il naît et rencontrer les gens qui le conçoivent…je ne boirai plus jamais de l’Altenberg de Wolxheim comme avant !
-    L’Altenberg de Wolxheim est un terroir d’une puissance incroyable : il marque profondément les vins dans leur structure et dans leur registre aromatique. Lorsqu’il est servi par des vignerons comme Bruno Schloegel, qui savent l’écouter et le faire parler, ce Grand Cru peut se hisser sans coup férir au sommet de la hiérarchie alsacienne.
-    Wolxheim est à 18 kilomètres de Strasbourg (20 minutes chrono en voiture, en respectant toutes les limitations de vitesse…) avec des vignerons qui proposent des vins extraordinaires…qu’attendez-vous pour les dévaliser ? Si ça se trouve, ils vous recevront avec le sourire et vous laisseront faire.
-    Enfin, je tiens à remercier chaleureusement mon hôte pour la qualité de son accueil : j’ai passé 3 heures de pur plaisir face à un interlocuteur cultivé et passionnant, profondément amoureux de son métier et de ses vignes.

C’est comme ça et pour ça que j’aime l’univers du vin !

Wolxheim vue de l’Altenberg (une parcelle de Bruno, d’après les fleurs)

@+



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2 mai 2009 6 02 /05 /mai /2009 14:57
LE WINECK-SCHLOSSBERG SELON…


Pour la seconde étape de mon voyage sur la route des vins d’Alsace j’ai décidé de mettre le cap au sud et de passer dans le Haut-Rhin pour une petite halte à Katzenthal à la découverte de son Grand Cru le Wineck-Schlossberg.

Bien des choses ont déjà été écrites sur ces terroirs et un angle d’approche original et intéressant est à priori difficile à définir…mais je vais quand même essayer de relever le défi.
Je vous propose de me suivre dans mes ballades personnelles avec un peu de théorie (le socle nécessaire à une bonne compréhension), des documents photographiques et surtout des rencontres avec les vignerons qui travaillent dans ces parcelles classées.
Bon, ça je l’avais déjà dit…mais c’est pour les nouveaux.


Le grand cru Wineck-Schlossberg se trouve sur les bans communaux de Katzenthal et d’Ammerschwihr (pour une toute petite partie)

 
Au pied des collines vosgiennes, Katzenthal et son château.


La légende veut que le Wineck ait été, à l'aube du Moyen Age, le repaire d'un baron franc appelé Kaze qui aurait transmit son nom à la petite vallée de Katzenthal.
Les historiens situeraient plutôt l’origine du nom de ce village au XII° siècle : le premier habitant venu s’installer dans ce vallon se nommait Chazzo et l’endroit prit le nom de Chassindale. Puis, comme très souvent, avec le jeu conjugué des altérations linguistiques et de l’étymologie populaire le « vallon de Chazzo » s’est transformé en « vallon aux chats », traduction littérale actuelle de Katzenthal.

 
Le blason de Katzenthal : une croix sur un quartier de lune, mais pas de chats…

Ce village qui compte environ 500 habitants a été reconstruit presque intégralement après la deuxième guerre mondiale : les terribles combats de la poche de Colmar avaient détruit 90% des habitations. Il se situe à quelques kilomètres de Colmar, adossé au massif vosgien entre Ammerschwihr et Niedermorschwihr.
Inutile de vous préciser que le site est magnifique…

 
Katzenthal et son clocher reconstruit après la dernière guerre, au second plan le château et le coteau du Wineck-Schlossberg.

Le coteau du Wineck-Schlossberg s’étend à flanc de la colline qui domine le côté nord du village. Les parcelles classées occupent une superficie totale de 27,40 hectares entre 270 et 420 mètres d’altitude et bénéficient d’une exposition sud-sud-est.

 


Sur le plan géologique, ce Grand Cru fait partie de la petite famille des granitiques alsaciens (il y en a 9 en tout). La vigne est plantée sur les flancs du massif vosgien à l’ouest de la ligne de faille qui sépare les terroirs granitiques des autres terroirs alsaciens plus calcaires. Le sous-sol est composé presque exclusivement de granit de Turckheim à 2 micas fortement désagrégé.

 
Des pieds de vigne sur des parcelles du haut du coteau : le granit est omniprésent dans la maigre couche de terre arable.

Cette terre bien drainée qui retient bien la chaleur est évidemment parfaitement adaptée à la production de raisins de qualité, mais ce qui caractérise vraiment le Wineck-Schlossberg c’est son micro-climat particulier.
N’oublions pas que le terroir prend en compte d’autres éléments que la géologie : pour le Wineck-Schlossberg c’est bien la situation géographique particulière qui lui confère une identité bien spécifique. Par rapport à ses illustres voisins proches issus de la même famille (comme le Sommerberg, le Schlossberg, le Kaefferkopf ou le Brand), ce Grand Cru se trouve dans un secteur protégé des vents dominants par 3 collines : ici la vigne fleurit plus tôt qu'ailleurs et les conditions climatiques un peu moins tourmentées permettent au raisin d'atteindre une maturité exceptionnelle dès le début de l'automne.


Sur le plan historique, les premières traces écrites évoquant le vin de Katzenthal datent de plus de 750 ans, on y apprend qu’en ce temps là, les vins du Cuttenthal étaient connus et recherchés.
Le nom Schlossberg apparaît pour la première fois dans des documents écrits datés de 1706 pour évoquer les parcelles situées sur ce coteau.
Une autre particularité vient du fait que l’histoire de ce grand cru est intimement lié à celle de son château, une ruine féodale avec un impressionnant donjon haut de 21 mètres, qui trône au milieu des vignes.        


Le Wineck vu du village...

...et vu du sommet de la colline.

Edifié vers le milieu du XIII° siècle il porte un nom qui souligne la pérennité d’un lieu dédié à la viticulture depuis longtemps : le Wineck, ce qui peut se traduire par « coin du vin ». Très rapidement l’existence du vignoble devient indissociable de celle des chevaliers qui détiennent et occupent le château, témoignant de cette étroite relation qui existait alors entre la puissance des gens de pouvoir et la possession des meilleurs vignobles. Par la suite, le château fut rapidement abandonné (il est signalé en ruine au début du XVI° siècle), faute d’intérêt stratégique suffisant, mais le lien entre le Wineck et son coteau était solidement établi. Pour montrer leur fierté de posséder le seul grand cru de la région avec un château au milieu des vignes, les vignerons de Katzenthal ont installé, dans le fossé creusé dans le roc sous le donjon, une vinothèque destinée à conserver vivante la mémoire des meilleurs millésimes.

Le Wineck, une « ruine » qui ne se porte pas si mal que ça…


…grâce à l’association des Amis du Wineck qui a fait un gros travail de restauration.


Au niveau de la viticulture, l’encépagement privilégie largement le riesling : le roi des cépages alsaciens s’y plaît particulièrement en y prenant la vivacité et la fraîcheur propres aux terroirs granitiques tout en y rajoutant l’élégance et la sérénité issues de ce climat particulièrement protégé. Le gewurztraminer, qui occupe 20% de la surface, se retrouve surtout dans les parcelles un peu moins arides et produit des vins friands, fruités qui se laissent facilement approcher dans leur jeunesse.
Le travail dans la vigne est difficile : la raideur des pentes du Wineck-Schlossberg rend toute mécanisation problématique et, très souvent, dans ce climat serein et apaisé où la vigne se plaît le vigneron sue sang et eau pour y travailler.

 
L’extrême ouest du coteau.



Des vignes sur le Wineck-Schlossberg le 24 avril…vous avez dit précoce !

En ce qui concerne la vinification il y a deux écoles qui s’affrontent.
D’un côté, les tenants de la tradition qui revendiquent le droit de laisser s’exprimer naturellement la typicité de ce terroir, en produisant des vins plaisants à boire jeunes. D’un autre côté, une jeune génération plus ambitieuse et désireuse de valoriser pleinement les potentialités de ce Grand Cru, en contrôlant davantage les rendements et en prolongeant les élevages sur lies. Leur ambition serait de parvenir à conserver cette grâce juvénile aux vins jeunes tout en leur donnant les moyens d’exprimer la profondeur de leur terroir avec l’âge.
Quadrature du cercle ou vin de rêve ? Un beau challenge en tous cas !


…FREDERIC BERNHARD



 
Le domaine Bernhard se situe au centre du bourg sur l’artère principale qui traverse Katzenthal pour buter contre le massif vosgien (le village est un cul-de-sac)
 

Le village vu du Wineck-Schlossberg, avec la maison Bernhard en jaune

C’est une exploitation familiale de 10 hectares avec des parcelles sur 6 Grands Crus (Wineck-Schlossberg, Schlossberg, Kaefferkopf, Mambourg, Fürstentum et Florimont). Les Bernhard sont vignerons à Katzenthal depuis plus de 2 siècles. Leur production est dominée par le riesling (25%), le gewurztraminer (25%) et le pinot gris (20%), le dernier tiers est partagé entre tous les autres cépages alsaciens.

Frédéric Bernhard me reçoit dans le caveau de dégustation du domaine et se prête avec beaucoup de patience et d’à-propos au jeu des questions-réponses sur le sujet du jour.


Comment définir ce terroir ?

La jeune génération des vignerons de Katzenthal se concerte régulièrement pour débattre de la question de l’identité de ce Grand Cru.
Ils ont retenu 3 mots clés pour définir le Wineck-Schlossberg :

GRANIT – SOLAIRE – PRECOCITE.

Pour être un peu plus complet, Frédéric précise que le sous-sol granitique du Wineck-Schlossberg est un peu plus argileux que celui de ses illustres voisins Sommerberg et Schlossberg et que les parcelles nord qui jouxtent le Kaefferkopf sont un peu plus gréseuses.
Pour rentrer encore un peu plus dans le détail, il faut noter que la configuration de ce Grand Cru est vraiment spécifique : en plus de sa situation protégée du vent, la nature de son relief très accidenté fait que ce coteau offre des expositions extrêmement variées entre sud-est et sud-ouest ainsi qu’une différence d’altitude non-négligeable entre les parcelles près du village et celles du sommet.

 
Le coteau vu de la route vers Niedermorschwihr, ça penche de partout…

Ces conditions particulières obligent le vigneron à surveiller attentivement toutes ses parcelles pour contrôler au plus près les niveaux de maturité. En revanche, cette diversité permet d’effectuer une forme de régulation qualitative d’un millésime à l’autre : il n’est pas étonnant de constater que la plupart des domaines de Katzenthal possèdent depuis toujours des parcelles précoces et des parcelles plus tardives sur le Wineck-Schlossberg.


Quels sont les cépages les mieux adaptés ?

Là, aucune hésitation, pour le Wineck-Schlossberg, c’est le riesling : ce cépage occupe 80% du Grand Cru. Chez les Bernhard, il y règne en monarque absolu, sur 100% de la surface.
« Un sol très pauvre, du granit et du riesling, c’est une association naturelle ».
Les gewurztraminers se retrouvent dans le secteur plus gréseux vers le Kaefferkopf.


Quels caractères spécifiques ce terroir transmet-il aux vins ?


Les rieslings sont aériens avec de beaux arômes floraux, un fruité délicat (agrumes) et une minéralité importante (notes de silex, de pierre chaude…).
Des analyses scientifiques révèlent que ce terroir de granit très décomposé marque la composition chimique de ces vins en les enrichissant de nombreux sels minéraux comme la silice, le manganèse, le fer…
En vieillissant les rieslings du Wineck-Schlossberg gardent très souvent le fruité de leur jeunesse - « pas de notes de pétrole sur ce terroir » - mais il se complexifient en bouche en affirmant davantage leur côté salin et pierreux.


Quelles perspectives pour ce terroir ?


Frédéric Bernhard est optimiste quant au possibilités de développement de ce cru, surtout parce que les jeunes vignerons de Katzenthal ont pris pour habitude de s’associer pour partager des réflexions, des expériences ou des opérations de communication vers l’international (récemment dans le Valais suisse, par exemple).
Pour le Wineck-Schlossberg, ils sont unanimes pour affirmer que ce Grand Cru doit produire des vins secs, fruités et aromatiques. Pour ceci, ils savent qu’il est impératif de ne ramasser que des raisins sains et parfaitement mûrs.
En ce qui concerne les vinifications, la tendance est à l’allongement de la durée d’élevage sur lies : « avant, tout le monde soutirait au mois de janvier, aujourd’hui la plupart des domaines soutirent au mois de juin et certains autres attendent la fin août, comme nous ».
L’image du château est emblématique pour le cru mais il reste encore bien des pistes à explorer à ce sujet pour augmenter son impact au niveau de la communication ; notamment en renouant des liens plus directs avec l’Association des Amis du Wineck, afin de remettre en avant l’idée de cette oenothèque si particulière.


Les vins du domaine : quelle conception ?


Frédéric, qui assiste son père Jean-Marc depuis 10 ans, a des idées bien claires sur la manière de concevoir ses vins :
-    il prône une viticulture respectueuse de l’environnement, avec une démarche bio sur la plupart des vignes en coteau
-    il pratique l’enherbement pour des raisons surtout pratiques (travail simplifié et limitation de l’érosion) un rang sur deux pour 80% des vignes ; le reste est enherbé à 100% ou entièrement labouré selon la nature de la parcelle. Sur le Wineck-Schlossberg la concurrence hydrique très rude entre végétaux l’a conduit opter pour des plants semés (trèfle ou fétuque), un peu moins gourmands en eau.
-    les vendanges se déroulent dans la seconde moitié du mois d’octobre selon la maturité des baies. Sur le Wineck-Schlossberg, les rieslings sont rentrés avec des densités de 1095 à 1100 maximum, afin de pouvoir les vinifier en vin sec.
-    les fermentations se font de façon naturelle, avec des levures indigènes et sans intrants. Elles se déroulent à leur rythme et sont menées à bout. Les malos se font parfois mais « on ne les sent pas parce qu’un vin issu d’une vendange mûre ne contient que très peu d’acide malique »
-    les élevages se font en foudre pour les rieslings, les pinots gris et les pinots noirs, les autres cépages sont en cuves inox thermorégulées.

Le domaine met en bouteilles 100% de sa production et en exporte 20%, principalement dans des pays européens (Danemark, Grande Bretagne, Italie, Belgique) et aux Etats Unis.


Et dans le verre ça donne quoi ?

Sylvaner Vignoble de Katzenthal 2007  : des arômes élégants sur un registre très floral et une belle pureté en bouche.
Issu de vieilles vignes, ce sylvaner situe parfaitement le niveau d’exigence des vins de ce domaine.

Pinot blanc 2007  : un nez très aérien de fruits blancs, une bouche légère mais bien équilibrée et une finale avec une fine amertume.
Une alternative un peu plus ronde que le sylvaner mais toujours avec le même niveau qualitatif.

Muscat 2008 
: un nez très flatteur de raisin frais et de sureau, une bouche redoutable de suavité et de fraîcheur avec quelques 12 g de S.R. équilibrée par une acidité puissante.
Un muscat somptueux, qui ne se contente pas d’être aromatique mais qui possède une réelle profondeur en bouche. Un coup de cœur absolu !

Riesling Vieilles Vignes 2007  : un nez précis et délicatement citronné, une belle vivacité et un équilibre idéal.
Un riesling très pur récolté sur des parcelles de plus de 40 ans, classique mais parfaitement réalisé.

Riesling Grand Cru Wineck-Schlossberg 2007 
: un nez très aérien de fleurs blanches et une bouche finement marquée par le terroir avec des notes pierreuses et une finale fraîche sur le pomelo.
Un cas d’école : déjà terriblement séduisant mais doté d’un beau potentiel. Le plus dur va être de le laisser vieillir…

Riesling Grand Cru Wineck-Schlossberg 2008 (en cours d’élevage sur lies) : le nez est encore un peu perturbé par des arômes fermentaires mais la bouche est ample, délicatement citronnée et dotée d’une minéralité puissante.
Une très belle cuvée sans aucun doute, avec une matière concentrée et noble.

Riesling Grand Cru Schlossberg 2007 
: une palette classique nettement sur les agrumes et une bouche ample et sphérique.
Un riesling sec mais avec une personnalité plus extravertie.

Gewurztraminer Grand Cru Kaefferkopf 2007
 : un nez bien défini avec des notes de fruits très mûrs et d’épices douces ; la bouche est ample, opulente, marquée par la surmaturité tout en restant digeste.
Un gewurztraminer classique, version solaire mais sans lourdeur.

Gewurztraminer Grand Cru Mambourg 2006 
: un nez riche et très fin alliant des arômes de fleurs et d’épices douces, la bouche est gourmande avec des notes d’écorce d’agrumes, l’équilibre entre S.R. et trame acide frise la perfection, la finale est agréablement saline.
Je n’ai pas pu m’empêcher de regoûter ce vin qui avait déjà séduit les dégustateurs de la soirée AOC consacrée au gewurztraminer : confirmation, c’est un grand !


A noter les prix très sages : les GC entre10 et 13 euros, c’est cadeau…

Pour conclure, un petit bilan sur cette seconde expérience de visite approfondie d’un terroir Grand Cru (attention je risque de me répéter…) :
-    Une fois de plus, j’ai pu vérifier que la convivialité et la disponibilité des vignerons alsaciens ne sont pas une légende. Encore mille mercis à Frédéric pour son accueil.
-    J’ ai renforcé ma conviction qu’une bonne compréhension d’un vin passe évidemment par la dégustation mais s’enrichit considérablement si on fait la démarche d’aller sur place, sentir l’énergie des terroirs où il naît et rencontrer les gens qui le conçoivent…je ne boirai plus jamais des Wineck-Schlossberg comme avant !
-    Le Wineck-Schlossberg est vraiment l’archétype du terroir granitique propice à l’élaboration de grands rieslings fins et minéraux. Le cépage est magnifié dans le registre de la pureté et de l’élégance absolue.
-    Avec des domaines ambitieux comme celui de J.M. Bernhard mais aussi des frères Klee et autres Spannagel on peut résolument optimiste sur l’avenir du vignoble de Katzenthal.



Juste pour le plaisir : au pied des rangs de vigne, des fleurs de printemps.

Et un de plus…plus que 49 !
Retour dans le Bas-Rhin pour notre prochaine étape avec l’Altenberg de Wolxheim.


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13 avril 2009 1 13 /04 /avril /2009 19:10


LE STEINKLOTZ SELON…


Voici donc le premier article d’une série consacrée aux Grands Crus alsaciens, que je vous propose de réaliser en cheminant du nord au sud sur notre belle route des vins.
Bien des choses ont déjà été écrites sur ces terroirs et un angle d’approche original et intéressant est à priori difficile à définir…mais je vais quand même essayer de relever le défi.
Je vous propose de me suivre dans mes ballades personnelles avec un peu de théorie (le socle nécessaire à une bonne compréhension), des documents photographiques et surtout des rencontres avec les vignerons qui travaillent dans ces parcelles classées.

Le grand cru Steinklotz se trouve sur le ban communal de Marlenheim.

 
Marlenheim fait partie du vignoble de la Couronne d’Or

 
Lumière de printemps sur Marlenheim et le Marlenberg


Ce village, qui compte un peu moins de 3500 habitants se situe à une vingtaine de kilomètres à l’ouest de Strasbourg. On le considère comme la porte d’entrée nord de la route du vin d’Alsace (en oubliant la petite enclave septentrionale de Cleebourg).

 
Ce n’est pas moi qui le dit…







Le coteau du Steinklotz s’étend à flanc de la colline du Marlenberg qui domine le côté nord du village. Les parcelles du Steinklotz occupent une superficie totale de 40,6 hectares entre 200 et 300 mètres d’altitude et bénéficient d’une exposition sud-sud-est.

 

 

Au dessus de Marlenheim, sur les pentes du Steinklotz



Sur le plan géologique
ce Grand Cru est à dominante calcaire : Muschelkalk (calcaire coquiller) et calcaire du Keuper dolomitique constituent la roche mère de ce coteau. La terre végétale est rare (20 cm de profondeur) et la roche affleure régulièrement : la dénomination Steinklotz, qu’on peut traduire par bloc (Klotz) de pierre (Stein), n’est vraiment pas usurpée…


La roche apparaît un peu partout entre les rangs de vigne.

Ce sous-sol pauvre et très caillouteux a été depuis toujours exploité pour produire du pinot noir de grande qualité : en 2000 le pinot noir représentait encore 50% de l’encépagement.

   

D’une parcelle à l’autre la pierre calcaire est omniprésente.



Les cépages blancs se retrouvent principalement sur les quelques zones argileuses ou sableuses, un peu plus humides.

 

La chapelle au milieu du Steinklotz se trouve dans une zone plus riche en argile...

 
...un secteur plus particulièrement favorable aux cépages blancs, où on retrouve les rangs de vignes en lyre de Romain Fritsch


Sur le plan historique on s’accorde à dire que ce cru est né avec le Haut Moyen-Age.
C’est d’ailleurs à Marlenheim que l’on situe l’origine du plus ancien témoignage écrit sur la culture de la vigne en Alsace, à la fin du 6° siècle.
Une autre particularité vient du fait que ce sont surtout les vins rouges qui ont fait la renommée de ce terroir : le Roter Marlheimer (rouge de Marlenheim) a été encensé par les poètes et les écrivains dès le XVI° siècle et jusqu’à nos jours, à tel point que même les vignerons d’aujourd’hui continuent d’avoir un penchant affectif pour le rouge de leur ancêtres.

 
Jérôme Fritsch (le papa de Romain) a beaucoup œuvré pour que le pinot noir reste le vin roi dans son village. Pour cela il a milité, avec Serge Fend et d’autres collègues vignerons, pour que ce cépage puisse être autorisé dans l’appellation Alsace Grand Cru sur le Steinklotz. Gageons qu’avec l’énergie déployée par la nouvelle génération qui a pris le relais, ce dossier aboutira bientôt.






Au niveau de la viticulture
, le labour et l’enherbement se généralisent peu à peu sur le Steinklotz. La taille courte, l’éclaircissement des grappes ou l’élargissement des rangées sont également des pratiques qui se répandent et qui témoignent d’un vrai changement de cap.
N’oublions pas qu’il y a un demi-siècle, la logique commerciale qui prévalait a conduit les vignerons a adopter des pratiques peu recommandables…on a même arraché de la vigne pour planter des pruniers ou des mirabelliers sur le Steinklotz, compte tenu du fait que l’eau de vie se vendait mieux que le vin à l’époque… !



L’extrême ouest du Steinklotz : au premier plan une parcelle de jeunes vignes sur un sol plus gréseux et au deuxième plan une parcelle d’arbres fruitiers.


L’âge moyen des vignes sur le Steinklotz est de 30 ans, les rendements sont de mieux en mieux maîtrisés, les pratiques culturales progressent à tout niveau

   



Des rangs enherbés du domaine Mosbach avec, au pied des ceps, un tapis de lamiers pourpres… c’est vraiment le printemps !



…ROMAIN FRITSCH


Le domaine Fritsch se situe au centre du bourg sur l’artère principale qui traverse Marlenheim en direction de Saverne. C’est une exploitation familiale de 7,5 hectares.


Nous débutons notre entretien alors que Romain Fritsch est en train de terminer les travaux de consolidation de son ancien four à Flammekueche. Dès les premières questions, je sens l’homme passionné par son métier et par l’histoire de son vignoble.

Comment définir ce terroir ?
La caractéristique principale du Steinklotz c’est le calcaire, il est omniprésent même si la partie ouest du coteau, après la chapelle, est un peu plus riche en argile. A l’est les sables gréseux issus des falaises du Krontal marquent la fin de ce terroir classé Grand Cru. C’est la partie ouest exclusivement calcaire qui est la plus typique du Steinklotz, les vins qui y naissent possèdent une profonde minéralité et une bonne aptitude à la garde. Le côté est, vers Nordheim, est propice à l’élaboration de vins plus fruités.

Quels sont les cépages les mieux adaptés ?
A ce sujet, aucune ambiguïté, Romain se situe dans la ligne de pensée de son père : le pinot noir est le cépage le mieux adapté sur le Steinklotz.
On y réussit aussi de beaux rieslings, bien entendu, mais Romain avoue avoir une nette préférence pour le gewurztraminer qui offre une belle homogénéité qualitative quel que soit le millésime et qui joue souvent sur le registre de la finesse et de l’élégance, des gewurz de gastronomie, en fait.

Quelles perspectives pour ce terroir ?
A ce sujet, les positions sont claires et tranchées :
-    La notion de terroir doit absolument primer sur la notion de cépage : le vigneron vendra des vins de cépage et du Grand Cru Steinklotz. Les caractères variétaux se retrouveront dans les vins de cépage traditionnels et le terroir parlera haut et fort dans le Grand Cru. A chaque vigneron de trouver le ou les cépages qui seront le plus à même de traduire les particularités de ce terroir.
Les vignerons alsaciens se doivent de réfléchir à une réforme destinée à organiser de façon plus rationnelle et plus lisible cette mosaïque d’appellations, dans laquelle le non-initié se perd trop souvent. Avec les modifications des lois sur les autorisations de plantation de la vigne qui se profilent à très court terme (2013), c’est une question de survie pure et simple.
-    Il est essentiel que le vin rouge retrouve sa place sur le Grand Cru : à ce sujet Romain Fritsch est convaincu que la solution idéale serait de réaliser une cuvée avec un assemblage de cépages rouges…et même un peu de blanc comme pour le Côte Rôtie. Il verrait fort bien un assemblage avec 80 à 85% de pinot noir, 10 à 15% de syrah et 5% de gewurztraminer.
Il est vrai que lorsque l’on se réfère à Médard Barth (historien du vignoble alsacien) on apprend que le fameux vin rouge qui avait fait la renommée du terroir de Marlenheim était déjà un assemblage avec du pinot noir mais aussi du gamay que l’on plantait sur les sols plus acides près du Krontal et du Bayonner, un cépage teinturier sûrement originaire du sud-ouest (l’idée de planter de la syrah vient de là d’ailleurs).

Bien sûr, il reste encore beaucoup à faire pour faire basculer une interprofession attachée à ses valeurs et souvent obnubilée par la rentabilité immédiate, mais Romain garde bon espoir d’y parvenir un jour…En 1982, il passait bien pour un illuminé parce qu’il était le seul à enherber ses vignes, alors qu’aujourd’hui c’est devenu une pratique courante sur le Steinklotz, alors…

Pourquoi des vignes en lyre sur le Steinklotz ?


Ce mode de conduite de la vigne, né en Allemagne avant-guerre et rendu réellement performant par un travail de recherche dans le vignoble bordelais dans les années 70, a été expérimenté et adopté par Romain Fritsch sur certaines parcelles de muscat, riesling, gewurztraminer, pinot gris et pinot noir, depuis une dizaine d’années.
     





Des rangs de vignes en lyre sur le Steinklotz, 2300 pieds/HA

La raison de ce choix est double :
-    C’est une conduite de la vigne qui permet une exposition plus complète aux rayons du soleil et un développement accru de la surface foliaire. La grande largeur de l’espace inter-rangs permet également une meilleur préservation du sol au pied des ceps (les engins passent beaucoup plus loin des rangs).
-    C’est une pratique originale qui démarque le domaine Fritsch des autres en lui procurant un argument de communication non négligeable « A Marlenheim, tout le monde fait du Steinklotz, en ce qui me concerne, je suis surtout connu pour mes vignes en lyre…»
Ces cuvées exclues de l’appellation Alsace Grand Cru et baptisées Cuvée du Banni sont devenues les produits phare du domaine.

Et dans le verre ça donne quoi ?
La dégustation qui a suivi ce long entretien m’a permis de goûter quelques références d’une carte très complète (une vingtaine de vins). Malheureusement, comme pour la soirée gewurztraminer, les antihistaminiques sont restés sans effets notables pour le moment, me laissant avec un nez inopérant et un palais défaillant face à une série de bouteilles, dont je vais dire quelques mots mais que je re-dégusterai sûrement beaucoup mieux dans quelques temps…Promis.

Muscat Cuvée du banni 2007 : une robe claire et lumineuse un nez associant raisin frais et fleur de sureau et un équilibre droit et tendu en bouche.
Un muscat polyvalent (apéritif et gastronomie) composé à parts égales de muscat d’Alsace et de muscat ottonel.

Riesling Grand Cru Steinklotz 2006 : une attaque très franche, une belle pureté au nez (je n’ai pas identifié les marqueurs de 2006) et un belle profondeur en bouche.
Un riesling sérieux et droit, taillé pour la garde.

Pinot Noir Rouge de Marlenheim Cuvée Tradition 2005 : une robe d’un rubis profond, un nez sur le fruit et une bouche gourmande et bien structurée.
Pour se convaincre que le terroir de Marlenheim est fait pour générer de beaux pinots noirs.

Pinot Noir Rouge de Marlenheim Barriques 2003 : une robe sombre et dense, un nez très concentré et complexe et une bouche charnue et ronde.
Un dosage idéal entre la puissance du millésime et l’élevage, un vin avec un beau potentiel même s’il est déjà agréable à boire aujourd’hui.


Nous avons même testé le fameux assemblage prôné par Romain Fritsch en rajoutant quelques gouttes de gewurztraminer dans un verre de pinot noir. La synergie entre ces deux cépages, que tout sépare à priori, est étonnante…une piste à explorer sans aucun doute !
A noter les prix très sages : les GC et le pinot noir barriques à moins de 10 euros, c’est cadeau…

Pour conclure, un petit bilan sur cette première expérience de visite approfondie d’un terroir Grand Cru :
-    Tout d’abord, j’ai été heureux de pouvoir passer 2 belles demi-journées dans notre vignoble, l’une sur un V.T.T. sur les pentes du Steinklotz et l’autre en compagnie d’un hôte passionnant.
-    Une fois de plus, j’ai pu vérifier que la convivialité et la disponibilité des vignerons alsaciens ne sont pas une légende. Encore mille mercis à Romain pour son accueil.
-    J’ ai renforcé ma conviction qu’une bonne compréhension d’un vin passe évidemment par la dégustation mais s’enrichit considérablement si on fait la démarche d’aller sur place, sentir l’énergie des terroirs où il naît et rencontrer les gens qui le conçoivent…je ne boirai plus jamais des Steinklotz comme avant !
-    Par contre, je suis toujours navré d’entendre que si peu de strasbourgeois viennent s’approvisionner dans ce secteur : c’est à quelques minutes du centre-ville, les caveaux sont presque toujours ouverts, les vins sont bons et offrent un excellent rapport Q/P… c’est incompréhensible !


Vue sur Strasbourg depuis le Steinklotz, la flèche de la cathédrale est visible à l’horizon.




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  • : Vins, vignobles et vignerons.
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Bonjour à tous

Amateur de vin depuis près de 30 ans et internaute intervenant sur un forum de dégustateurs depuis plusieurs années, j’ai crée ce blog pour regrouper et rendre plus accessibles mes modestes contributions consacrées à la chose vinique.

 

Mes articles parlent presque toujours de rencontres que j’ai eu l’occasion de faire grâce au vin :

rencontres avec de belles bouteilles pour le plaisir des sens et la magie de l’instant,

rencontres avec des amis partageant la même passion pour la richesse des échanges et les moments de convivialité inoubliables,

rencontres avec des vignerons et avec leur vignoble pour des moments tout simplement magiques sur les routes du vin ou au fond des caves.

 

J’essaie de me perfectionner dans l’art compliqué de la dégustation dans le seul but de mieux comprendre et mieux pouvoir apprécier tous les vins.

Mes avis et mes appréciations sont totalement subjectifs : une dégustation purement organoleptique ne me procure qu’un plaisir incomplet.

Quand j’ouvre une bouteille de vin, j’aime pouvoir y associer le visage du vigneron qui l’a fait naître, j’aime connaître les secrets de son terroir, j’aime avoir plein d’images et de souvenirs associés à ce liquide blanc ou rouge qui brille dans mon verre.

 

Merci à tous ceux qui viennent me rendre visite.

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